Édition du 21 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le capitalisme est-il réformable ?

Répondons en philosophe prudent (ce n’est pas mon habitude, vous me direz) et disons : probablement pas. En fait, les analyses les plus sérieuses montrent bien que le capitalisme est devenu ce qu’on peut appeler un « sujet automate », une véritable machine qui se nourrit elle-même et qui a besoin de produire toujours plus, c’est pourquoi aucune amélioration mécanique ne donne de répit aux travailleuses et aux travailleurs.

Au contraire, plus il y a d’innovation, plus il faut produire pour engranger de la valeur étant donné que la facilité de production diminue la valeur de biens toujours plus nombreux et toujours plus inutiles. De même, cela ne donne pas plus d’emploi, mais fait plutôt appel à de plus en plus de machines, et la ressource humaine, de plus en plus dévalorisée, se sacrifie pour la moindre apparence d’occupation rémunérée.

Il est bien vrai que la logique interne du capitalisme, qui est une machine de destruction emballée, n’est pas l’objet d’un plan machiavélique des banquiers, des financiers ou du 1 %, qui ne sont tous, comme nous pauvres consommateurs (comme on dirait pauvres pécheurs pour faire le lien avec la religion économique dont je parlais dans le billet du 27 juillet dernier), que des pièces de l’immense mécanique à dévorer les ressources.

Alors, qu’avons-nous comme choix ? La révolution ? Je veux bien, mais ils ne semblent pas très nombreux sur ce chemin. Attendre l’effondrement du système ? L’arrêt de cette machine arrivera fatalement dans une catastrophe qui aura bousillé notre environnement pour des siècles (et des siècles amen, je file la métaphore religieuse) et qui entraînera des morts par centaines de millions.

Si le capitalisme ne se réforme pas facilement, il a déjà été bridé par la social-démocratie, et il n’y a pas de raison de ne pas le brider à nouveau en attendant que les messies révolutionnaires viennent nous délivrer. Je ne parle pas ici du bon temps des trente glorieuses, mais de la social-démocratie à la façon scandinave des années soixante-dix ou même de la Nouvelle-Zélande de l’époque.

Qu’est-ce qui a mis fin aux avancées de la social-démocratie ? Ce ne sont pas des difficultés économiques, comme on voudrait nous le faire croire, mais bien le changement d’hégémonie culturelle. Les tenants du laisser-faire économique ont réussi à convaincre une part assez importante de la population que la régulation était une atteinte à la liberté. Dans l’hégémonie culturelle, les entreprises ont acquis un statut supérieur à celui des êtres humains : la liberté d’exploiter un territoire est plus importante que la liberté des peuples qui l’occupent (c’est le sens des accords de libre-échange entre autres).

Plutôt que d’attendre le cataclysme programmé par le capitalisme, il me semble qu’il n’est pas mauvais de faire tout ce qu’on peut pour rendre la vie vivable et, oui, ne pas laisser faire les financiers et les banquiers, même s’ils ne sont pas nécessairement méchants, de la même manière qu’il faut contester la charité des grandes fondations quand elles réorientent les décisions de l’État et parce qu’elles se soustraient à l’impôt, même si les gens qui les dirigent sont d’une grande bonté, parce que, oui, faire le bien de cette façon, c’est mal.

Il vaut tout de même mieux voter pour des réformistes que de s’en balancer et laisser les conservateurs détruire le peu de démocratie et de liberté qu’il nous reste. Et, bien sûr, il faut construire partout où on le peut des espaces de liberté citoyenne, favoriser les villes en transition, contester les développements nuisibles à l’environnement et, surtout, surtout, travailler à changer l’hégémonie culturelle. Il s’agit, un jour, d’atteindre la masse critique nécessaire à créer le point de bascule pour que la religion économique paraisse tout à coup absurde et que le culte disparaisse. Et que, comme dans le magnifique roman d’anticipation d’E. M. Forster, La machine s’arrête.

Francis Lagacé

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