Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

Le mouvement BDS rebat les cartes du débat israélo-palestinien

Le 19 novembre Airbnb Inc. a retiré de ses offres de location les logements situés dans les colonies de Cisjordanie « qui sont au cœur du conflit entre Israéliens et Palestiniens ». En réaction, le ministre israélien du tourisme Yariv Levin a demandé à son administration de réduire l’activité de Airbnb Inc. en Israël même. Cette décision, parmi d’autres, confirme l’importance prise par la campagne Boycott-désinvestissement-sanctions (BDS).

Tiré de Orient XXI.

La campagne Boycott-désinvestissement-sanctions (BDS) est en train de rebattre les cartes du conflit israélo-palestinien. Depuis sa création il y a treize ans, elle s’est attiré des ennemis dans tous les camps. Elle a contrarié les efforts des États arabes qui cherchaient à renoncer à leur propre boycott vieux de plusieurs décennies en faveur d’une coopération avec Israël. Elle a discrédité le gouvernement de l’Autorité palestinienne (AP) à Ramallah en dénonçant sa collaboration sécuritaire et économique avec l’armée israélienne et l’administration militaire. Elle a indisposé l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en empiétant sur son rôle de défenseur internationalement reconnu et de représentant des Palestiniens de l’étranger

Empêcheurs de tourner en rond

BDS a excédé le gouvernement israélien par ses tentatives d’en faire un pestiféré auprès des libéraux et des progressistes, exaspérant ce qui restait du « camp de la paix » israélien en incitant les Palestiniens à passer d’une lutte contre l’occupation à un combat contre l’apartheid. Il a engendré dans les rangs du gouvernement israélien une telle contre-offensive antidémocratique qu’elle suscite parmi les libéraux israéliens les plus vives inquiétudes pour l’avenir de leur pays. Enfin, le mouvement représente un casse-tête pour les donateurs européens qui sont l’objet de pressions de la part d’Israël pour qu’ils ne travaillent pas avec les organisations pro-BDS dans les territoires palestiniens — requête impossible dans la mesure où la quasi-totalité des grands groupes de la société civile à Gaza et en Cisjordanie est favorable au mouvement.

À une époque de responsabilité sociale des entreprises, BDS a fait de la contre-publicité aux grands groupeséconomiques liés à l’occupation israélienne (Re/Max, Hewlett Packard) et a poussé d’autres entreprises importantes à quitter la Cisjordanie. BDS a perturbé des festivals de cinéma, des concerts1 et des expositions à travers le monde. Il a irrité des organisations universitaires et sportives en les politisant, exigeant d’elles qu’elles prennent position sur un conflit qui est source d’intenses divisions. Il a suscité la colère d’interprètes et d’artistes palestiniens qui travaillent avec des institutions israéliennes, en les accusant d’offrir une couverture palestinienne aux violations des droits humains commises par Israël.

Au Royaume-Uni, BDS a perturbé le fonctionnement des tribunaux et des conseils municipaux en les entraînant dans des débats sur la légalité du boycott des produits des colonies. Aux États-Unis, la campagne a poussé une vingtaine d’États à adopter des projets de loi ou à émettre des ordonnances empêchant ou pénalisant ceux qui boycottaient Israël ou ses colonies, dressant les alliés d’Israël contre les défenseurs de la liberté d’expression telle que American Civil Liberties Union.

Dans la diaspora juive, BDS a créé de nouveaux schismes au sein du centre-gauche qui s’est retrouvé pris en étau entre, d’un côté, le gouvernement israélien de droite favorable aux colonies et, de l’autre, la gauche non sioniste. Il a entraîné les sionistes libéraux à s’interroger sur les raisons pour lesquelles ils acceptaient parfois le boycott des produits des colonies et pourquoi en d’autres occasions ils refusaient celui de l’État qui les crée et les soutient. Il a contraint les soutiens les plus critiques d’Israël à justifier leur opposition aux formes de pression non violentes sur Israël, alors que l’absence de pressions réelles a permis la poursuite de l’occupation et l’expansion des colonies.

Plus significatif encore, BDS a remis en cause le consensus international sur la formule dite des « deux États ». Il a ainsi complètement perturbé le fonctionnement des associations à but non lucratif, celui des missions diplomatiques et des groupes de réflexion œuvrant en faveur du processus de paix au Proche-Orient, en sapant le fondement même de leur principe selon lequel le conflit pouvait être simplement réglé par la fin de l’occupation israélienne de Gaza, de Jérusalem-Est et du reste de la Cisjordanie, sans que soient traités les droits des citoyens palestiniens d’Israël et ceux des réfugiés.

Pour bon nombre de juifs de la diaspora, BDS est devenu l’incarnation du mal et une source d’angoisse, une force machiavélique qui fait passer le débat israélo-palestinien d’une négociation sur la fin de l’occupation et le partage du territoire à une dispute sur les racines plus anciennes et plus profondes du conflit : le déplacement originel de la majorité des Palestiniens et l’établissement d’un État juif sur les ruines de leurs villages conquis. L’émergence du mouvement BDS a ravivé de vieilles interrogations sur la légitimité du sionisme, sur les raisons pour lesquelles les juifs auraient des privilèges par rapport aux non juifs et sur celles qui autoriseraient les réfugiés d’autres conflits à revenir chez eux, mais pas ceux du conflit israélo-palestinien. Et surtout, il a soulevé la question épineuse qui ne peut être indéfiniment négligée, à savoir si Israël, même s’il cesse son occupation de la Cisjordanie et de Gaza, peut être à la fois une démocratie et un État juif.

En dernier recours

Le mouvement BDS a été fondé le 9 juillet 2005 sur une déclaration de principes. Il représente quelque chose qui s’apparente à un dernier recours. Les Palestiniens avaient été écrasés par la défaite armée de la deuxième Intifada. L’incarnation vivante du mouvement national palestinien, Yasser Arafat, n’était plus de ce monde. Son successeur Mahmoud Abbas est, plus que tout autre Palestinien, identifié au processus de paix d’Oslo. Bien que la direction d’Abbas semble avoir apporté, pendant un certain temps, un répit à la violence, il avait aussi promis de revenir à une stratégie de diplomatie et de coopération qui en définitive n’a pas mis fin à l’occupation. Si pression il doit y avoir sur Israël pour que les Palestiniens recouvrent leur liberté, elle doit venir de la base et de l’extérieur.

Plus de 170 organisations palestiniennes dans les territoires occupés, en Israël et dans la diaspora ont approuvé l’appel au boycott. Elles couvrent l’ensemble du spectre politique, hommes de gauche et islamistes, partisans des deux États ou d’un seul. Elles comprennent les Forces nationales et islamiques en Palestine2 — l’organisme de coordination pour tout parti politique significatif — ainsi que les grands syndicats, les comités des camps de réfugiés, les sociétés pour la protection des détenus, les centres culturels et artistiques et les groupes de résistance non violents.

La principale innovation de l’appel ne résidait pas dans la tactique que le mouvement prônait : les campagnes de boycott et de désinvestissement étaient déjà répandues en 2005. Ce qu’apportait BDS, c’était le rassemblement de campagnes disparates autour de trois exigences claires, une pour chaque grande composante du peuple palestinien. La première était l’exigence de liberté pour les résidents des territoires occupés ; la seconde, l’égalité pour les citoyens palestiniens d’Israël ; la troisième, enfin, la justice pour les réfugiés palestiniens en diaspora — le groupe le plus important — y compris le droit de rentrer chez eux.

L’appel au BDS ne constituait pas un défi seulement pour Israël ; il l’était aussi pour la direction palestinienne. Il reformulait le concept de lutte nationale, plus en adéquation avec les positions originales de l’OLP avant que l’organisation ne soit contrainte par la force militaire, les pressions internationales et le pragmatisme politique à abandonner l’objectif d’un seul État démocratique pour accepter le compromis des deux États. Les puissances mondiales ont présenté aux Palestiniens la solution des deux États comme un cadeau. Mais pour les Palestiniens, si cadeau il y avait, c’était pour Israël. Ils ont bien vu que la population autochtone renonçait à 78 % de son territoire. Les Arabes constituaient plus de 90 % de la population à l’aube du sionisme, à la fin du XIXe siècle, et plus des deux tiers en 1948 avant la guerre d’indépendance d’Israël. Cette année-là, le territoire de ce qui allait devenir Israël a été vidé de 80 % de ses habitants palestiniens qui depuis lors ont été empêchés d’y revenir. L’OLP a été fondée seize années plus tard, en 1964, à un moment où Israël n’occupait pas encore la Cisjordanie et Gaza. Ce sont bien la libération de la patrie et le retour de ses habitants d’origine qui ont constitué le fondement de la cause palestinienne.

Le mirage de la « solution des deux États »

Au moment de la première Intifada et de l’accord d’Oslo de 1993 qui y a mis fin, nombreux étaient les Palestiniens prêts à accepter la formule des deux États, non parce qu’ils la trouvaient juste, mais parce qu’ils considéraient qu’ils ne pouvaient espérer mieux. Au fur et à mesure qu’étaient connus les détails des différentes propositions de paix, il apparaissait toutefois que l’accord avait quelque chose de pourri. Non seulement les Palestiniens devaient renoncer à 78 % de leur pays, mais aussi aux terres qui avaient été accaparées par les grandes colonies israéliennes à l’intérieur des territoires occupés. Ils devaient renoncer à leur souveraineté dans des secteurs importants de Jérusalem-Est, leur future capitale, y compris la Vieille Ville.

Ils devaient accepter le fait qu’aucun traité de paix n’autoriserait le retour de la plupart des réfugiés, contrairement à quasiment tous les autres accords de paix signés dans le monde depuis qu’Israéliens et Palestiniens avaient négocié un projet d’accord final en 1995. Ils devaient renoncer à toute revendication, y compris celle concernant l’égalité des droits des citoyens palestiniens qui constituent plus d’un cinquième de la population israélienne. En échange de quoi, ils se voyaient attribuer un État en Cisjordanie et à Gaza que les premiers ministres israéliens, d’Yitzhak Rabin à Benyamin Nétanyahou, qualifiait d’« État croupion » ou d’« entité » qui serait « moins qu’un État ».

Lorsqu’il est apparu que même ces accommodements n’étaient pas de nature à mettre fin à l’occupation, un grand nombre de Palestiniens ont commencé à s’opposer à la solution des deux États. Ce n’était pas tant parce le compromis originel s’était dégradé au point qu’il n’était plus reconnaissable, mais parce que même la version réduite relevait désormais du mirage.

Au moment de l’appel au BDS, l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza était déjà vieille de quarante ans et rien n’indiquait qu’elle allait se terminer. C’est à peine si les États-Unis et les autres puissances avaient levé le petit doigt. Ils avaient pourtant promis aux Palestiniens qu’il serait bientôt mis fin à l’occupation par la création d’un État indépendant.

Avec le temps, la solution des deux États est devenue un slogan vide de sens. Moins elle était plausible, plus elle était proclamée. De possible solution à l’occupation israélienne, le concept des deux États est devenu un excellent prétexte pour nier aux Palestiniens une égalité de traitement.

Le mouvement BDS a offert une solution de rechange. Il a rejeté les discussions sur des solutions fictives à un ou deux États. Pour lui, le problème le plus fondamental n’était pas de décider quelle sorte d’arrangement devait remplacer l’actuel système. L’objectif était de forcer Israël à changer radicalement. Débattre du choix entre un ou deux États s’apparentait à une querelle byzantine aussi longtemps qu’Israël prenait ses aises dans une occupation perpétuelle, sans avoir à choisir l’une ou l’autre solution.

La peur de la « délégitimisation »

La réponse israélienne au mouvement BDS a mis du temps à venir, mais elle a été vigoureuse. Yossi Kuperwasser, connu sous le diminutif de « Kuper » a conduit les efforts du gouvernement israélien contre BDS jusqu’en 2014. Il travaille aujourd’hui pour le Centre des affaires publiques et de l’État (CAPE), un groupe de réflexion conservateur dirigé par Dore Gold, ancien ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies et confident de longue date du premier ministre Benyamin Nétanyahou. Des cheveux coupés court, une voix bourrue, comblant chaque silence d’un hmm de grommellement comme les Israéliens ont l’habitude de le faire, Kuperwasser a dirigé la prestigieuse division de recherche des renseignements militaires pendant la deuxième Intifada et a été nommé directeur général du ministère des affaires stratégiques en 2009.

C’est bien Kuperwasser qui a transformé le ministère en un centre de commandement israélien pour ce qu’il a appelé la « bataille contre BDS ». Son initiative a pris corps en 2008-2009, juste après la guerre contre Gaza qui a provoqué la mort de 13 Israéliens et d’environ 1400 Palestiniens, portant les activités de BDS vers de nouveaux sommets. En septembre 2009, le statut international d’Israël a été durement malmené dans un rapport d’enquête des Nations unies sur cette guerre rédigé par un éminent juriste sud-africain, Richard Goldstone3. Il a constaté qu’Israël et des groupes armés palestiniens avaient commis des crimes de guerre et qu’Israël avait mené « des attaques délibérées sur des civils » dans « le but de semer la terreur ».

Selon Kuperwasser c’est le « rapport Goldstone » qui, le premier, a alerté Israël sur la gravité de ce qu’on a appelé la « délégitimation ». Fin 2009, Nétanyahou a identifié la délégitimation comme étant l’une des trois menaces sérieuses pour Israël, avec le programme nucléaire iranien et la prolifération des roquettes et des missiles à Gaza et au Liban. Depuis lors, il n’est pas inhabituel d’entendre des politiciens israéliens de haut rang rappeler que BDS et la délégitimation constituent des menaces « existentielles » ou « stratégiques ».

Toutefois, la campagne internationale du gouvernement contre BDS a provoqué un certain cynisme à quelques commentateurs israéliens de centre gauche qui tous pourtant dénoncent BDS. Ils sont convaincus que cette campagne est essentiellement motivée par des raisons de politique intérieure. Ils font valoir que depuis la fondation de BDS il y a treize ans, le commerce extérieur d’Israël a en réalité augmenté et que sa diplomatie avec l’Inde, la Chine, les pays africains et même le monde arabe s’est développée.

Kuperwasser indique toutefois que la menace que représente BDS est bien réelle et que l’ignorer ou la traiter comme un désagrément ne produira aucun effet : « Jusqu’en 2010, nous avons adopté cette politique et les résultats n’ont pas été bons. » Plus important, indiquait-il, mesurer l’impact de BDS à l’aune du commerce extérieur israélien relevait d’une erreur fondamentale. « La question fondamentale n’est pas de savoir s’ils vont nous boycotter ou pas », disait-il. « La question fondamentale est de savoir s’ils vont réussir à formuler un credo international selon lequel Israël est illégitime en tant qu’État juif ».

Citoyens de seconde classe en Israël

Plus de 20 % des 8,8 millions de citoyens israéliens sont des Palestiniens. Ce sont les derniers survivants et les descendants de la minorité qui est restée à l’intérieur des lignes territoriales israéliennes pendant la guerre de 1948. Hanine Zoabi, une Palestinienne israélienne de 49 ans, de Nazareth, est membre du Parlement israélien depuis 2009. C’est une ardente défenseure de BDS et l’une des plus féroces critiques d’Israël à la Knesset. Elle y dénonce régulièrement la politique israélienne envers les Palestiniens et accuse Israël d’être un État d’apartheid.

Alors qu’Israël permet aux citoyens palestiniens comme Zoabi de voter et d’exercer un mandat, l’État a toujours perçu comme une menace le fait que les Palestiniens aussi puissent être des propriétaires. Il a mis en place une politique gouvernementale officielle visant à « judaïser » les zones arabes et à diluer la présence palestinienne. Au lendemain de la guerre de 1948, seuls 20 % des Palestiniens installés dans les territoires de ce qui allait devenir Israël sont restés, et un quart d’entre eux ont été déplacés à l’intérieur d’Israël. Jusqu’en 1966, l’État a imposé un couvre-feu et des restrictions à ses citoyens palestiniens, a confisqué à peu près la moitié de leurs terres et a adopté des lois qui leur interdisent jusqu’à aujourd’hui d’en demander la restitution.

Des dizaines de milliers de Palestiniens vivent dans des villages qui existaient avant la création d’Israël, mais qui sont considérés par l’État comme « non reconnus », et qui sont menacés de démolitions et d’expulsions forcées tout en ne disposant que de peu ou pas de services publics de base, comme l’eau ou l’électricité. L’État limitant le développement et l’expansion des villes arabes, les citoyens palestiniens n’ont eu d’autre recours que de tenter d’acquérir des propriétés dans les communautés juives. Mais ils en ont été systématiquement dissuadés. Des centaines de communautés réservées aux seuls juifs sont dotées de commissions d’admission qui ont légalement le droit de rejeter tout postulant à un logement sur la base d’un principe d’« aptitude sociale » qui sert à exclure les non-juifs.

Les politiques inégalitaires traditionnelles d’Israël ont été renforcées par la Loi fondamentale de juillet 2018 — l’équivalent israélien des lois constitutionnelles — qui a rétrogradé le statut de la langue arabe et qui précise que « l’État considère le développement de la colonisation juive comme une valeur nationale et fera en sorte de l’encourager et de le promouvoir. »

Zoabi est très critique de l’occupation israélienne, mais elle est convaincue que les racines réelles du conflit résident depuis toujours dans le traitement pratiqué à l’encontre des Palestiniens. « Le problème n’est pas l’occupation, le problème est le projet sioniste », dit-elle. « Israël craint que si les citoyens examinaient sans tabou ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens, ce serait la fin. À l’instant même où vous dites qu’Israël n’est pas un État ordinaire, qu’il n’est pas un État démocratique sujet à l’erreur, mais un État anormal, agissant à l’encontre des droits humains, alors vous cassez son image d’État libéral, humain, doté de l’armée la plus morale du monde. BDS contribue à l’érosion de l’image d’Israël ».

En dépit de leurs objectifs totalement opposés, la droite israélienne et les dirigeants du mouvement BDS ont beaucoup en commun. Ils se rejoignent sur le fait que ce sont bien le sionisme et l’exode forcé de la majorité des Palestiniens en 1948 qui sont au cœur du conflit israélo-palestinien, et pas la conquête par Israël, en 1967, de Gaza, Jérusalem-Est et du reste de la Cisjordanie. Ils font valoir l’un et l’autre que les colonies ne devraient pas être traitées différemment du gouvernement qui les a créées. La droite israélienne et le mouvement BDS sont convaincus que les exigences des citoyens palestiniens d’Israël pour plus d’égalité et celles des réfugiés pour revenir dans leurs foyers sont les nœuds du conflit auxquels les artisans de paix n’ont pas accordé une attention suffisante. Et tous sont convaincus que le mouvement BDS révèlera au monde la véritable nature du conflit.

« Une pente glissante vers l’apartheid »

Alors que le mouvement BDS fait le pari que la révélation de sa vraie nature conduira le monde à conclure que le sionisme est fondamentalement raciste et doit être repoussé, Kuperwasser, de son côté, est convaincu que ce sont les Palestiniens qui seront démasqués. « Les Palestiniens prennent un très gros risque », fait-il valoir, « car pour moi il y a de bonnes chances pour que le monde rejette leur cadre conceptuel. Les gens diront : “ C’est ça que veulent les Palestiniens ? ! Nous y sommes totalement opposés… Ils sont fous ; ils veulent qu’Israël disparaisse”. » Que les choses se passent ainsi, a-t-il ajouté, et les Palestiniens n’auront même pas un État limité à Gaza et à la Cisjordanie, première étape, selon lui, vers la libération de toute la Palestine version OLP.

Pour Kuperwasser, le mouvement BDS et la direction palestinienne ont les mêmes visées ; ce qui les sépare n’est que tactique. « Abou Mazen comprend bien mieux que ne le fait le mouvement BDS qu’il faut être subtil », a-t-il indiqué. L’acceptation par l’OLP de la solution des deux États, son engagement à prendre en considération les préoccupations démographiques d’Israël, tout ça, a ajouté Kuperwasser, n’est rien d’autre qu’un subterfuge pour obtenir un État sur Gaza et la Cisjordanie, qui servira ensuite de rampe de lancement pour des attaques incessantes.

La clé pour Israël, a-t-il indiqué, est de gagner les cœurs et les esprits des libéraux centristes et progressistes à l’étranger, pas ceux qui sont déjà dans les camps sionistes ou antisionistes. Ce qui a rendu les choses plus difficiles, a-t-il ajouté, est que quelques Israéliens et juifs se sont rendus coupables de négligence et d’abandon volontaire du champ de bataille, non pas les radicaux de gauche, mais les centristes qui ont adopté, par naïveté, le langage de l’ennemi. Kuperwasser a pointé du doigt l’ancien premier ministre travailliste Ehoud Barak qui n’a eu de cesse de prévenir qu’Israël était « sur une pente glissante vers l’apartheid », avertissement également repris par l’ancienne ministre des affaires étrangères Tsipi Livni et les anciens premiers ministres Ehoud Olmert et Yitzhak Rabin. Pour Kuperwasser, ces déclarations, qui visaient à convaincre les Israéliens d’accepter des concessions territoriales en échange de la paix, étaient surtout un cadeau fait à l’ennemi.

Bien que BDS n’ait pas affecté sérieusement l’économie israélienne — comparé à la campagne contre l’Afrique du Sud qui a duré des décennies — son essor a été significatif. Des investisseurs institutionnels comme le fonds de pension néerlandais PGGM et l’Église méthodiste unie se sont retirés de banques israéliennes. Des dizaines d’associations étudiantes et universitaires ont approuvé le boycott et les initiatives de retrait d’investissements. Un grand nombre de musiciens et d’artistes ont annulé leurs représentations ou se sont engagés à boycotter le pays.

Bien plus encore, le mouvement BDS s’est de fait imposé en Palestine. Alors qu’en 2013 Abou Mazen avait affirmé que si l’OLP soutenait le boycott des produits des colonies, en revanche elle ne soutenait pas le boycott d’Israël, au motif qu’elle entretenait des relations avec ce pays auquel une reconnaissance mutuelle l’associait, en 2018 c’est bien l’OLP qui a adopté BDS, du moins en théorie.

Les organisations internationales ont aussi été influencées par BDS, abandonnant peu à peu leurs condamnations inefficaces au profit de mesures concrètes et musclées. L’été 2017, Amnesty International a appelé à une interdiction mondiale des produits des colonies et à un embargo sur les armes à destination d’Israël et des groupes armés palestiniens.

Presque tous les désinvestissements engagés par des entreprises et des étudiants ont été sélectifs : ils n’ont pas ciblé Israël en tant que tel, mais seulement les colonies et l’occupation. Nombre d’entre eux avaient peu à voir avec le mouvement BDS en soi. Mais tant le gouvernement israélien que le mouvement BDS ont eu tendance à occulter ce fait. Ce faisant, BDS a donné l’impression qu’il accumulait les victoires et il a aidé le gouvernement israélien à discréditer les prudentes initiatives bureaucratiques d’adhésion à la légalité internationale, qualifiant de déstabilisatrices et de diaboliques les initiatives des radicaux du BDS.

L’amalgame stratégique

Amalgamer le boycott des colonies et l’opposition à l’existence d’Israël a été au cœur de la politique gouvernementale, non par souci de protéger les colonies, mais pour endiguer le flux des boycotts sélectifs qui auraient pu s’étendre à Israël dans son ensemble. « Nous disons qu’il n’y a pas de différence entre le boycott des colonies et le boycott d’Israël », a affirmé Kuperwasser. « Si vous voulez promouvoir le boycott d’Israël, sur n’importe quelle partie de son territoire, vous n’êtes pas un ami d’Israël. En fait, vous êtes un ennemi d’Israël. On doit donc s’occuper de vous ».

Le gouvernement a fait adopter une loi qui interdit l’entrée dans le pays aux étrangers ayant publiquement soutenu le boycott d’Israël « ou de toute zone sous son contrôle ». Son ministère des affaires stratégiques a demandé que des sanctions financières soient appliquées aux organisations israéliennes, aux entreprises et, dans certains cas, à des personnes qui prônent le boycott d’Israël ou des colonies. Après qu’Hagai El-Ad, le directeur de B’Tselem, organisation israélienne des droits humains, se soit adressé au Conseil de sécurité des Nations unies et ait demandé que des mesures soient prises contre l’occupation israélienne, le président de la coalition gouvernementale a demandé que sa citoyenneté lui soit retirée et que soit élaboré un projet de loi prononçant la même peine à l’égard de tout Israélien qui demanderait aux organisations internationales de prendre des sanctions contre Israël.

Cet amalgame délibéré d’Israël et des colonies a semé la consternation au sein des soutiens les plus libéraux de l’État dans la communauté juive américaine. Pendant des années, ils ont cherché à prémunir Israël contre des sanctions en arguant que seul le boycott des colonies était légitime. Ils se sentent désormais attaqués non seulement à gauche par BDS, mais aussi à droite par le gouvernement israélien, tous deux méprisant cette notion de centre gauche d’être à la fois « pro-Israël » et « anti-occupation », et tous deux rejetant l’idée que le vin produit dans les colonies de Cisjordanie devrait être boycotté tandis que le gouvernement qui a créé, financé et entretenu ces colonies ne le serait pas.

Pour les libéraux israéliens, la plus grave menace émanant de BDS est qu’elle a provoqué au sein de leur gouvernement une réaction si inconsidérée et outrancière qu’elle s’apparente à une sorte de maladie auto-immune dans laquelle la lutte contre BDS lèse les droits des citoyens ordinaires et nuit au fonctionnement de la démocratie. Le ministère israélien des affaires stratégiques a eu recours aux services de renseignement pour surveiller et s’en prendre à ceux qui délégitiment Israël. Il a demandé que soit établie une liste noire des organisations et citoyens israéliens qui soutiennent la campagne de boycott non violente et qu’une unité spéciale, dite « honorabilité salie », soit mise en place pour ternir la réputation de ceux qui soutiennent le boycott et placer des articles payés dans la presse israélienne. Des juifs israéliens de gauche ont été convoqués pour des interrogatoires ou arrêtés aux frontières par des agents du Shin Beth, l’agence israélienne de sûreté intérieure, qui n’hésitent pas à se présenter comme des officiers luttant contre la délégitimation.

En 2017, le ministre des services de renseignement Yisrael Katz a publiquement appelé à des assassinats ciblés de civils, de militants tels que le cofondateur de BDS, Omar Barghouti, un résident permanent d’Israël. Barghouti a aussi été menacé par le ministre de la sûreté publique et des affaires stratégiques : « Bientôt, tout militant qui utilise son influence pour délégitimer le seul État juif qui existe au monde saura le prix qu’il devra payer pour son action… On entendra bientôt parler de notre ami Barghouti. » Peu après, Barghouti a été interdit de sortie d’Israël, et l’an passé les autorités israéliennes ont fouillé sa résidence et l’ont arrêté pour évasion fiscale.

La redéfinition de l’antisémitisme

Il est bien possible que l’arme la plus puissante utilisée par Israël contre la délégitimation ait été d’accuser d’antisémitisme ceux qui critiquent le pays. Mais pour y parvenir, une nouvelle définition du terme devait être trouvée. L’entreprise a commencé dans les dernières années de la deuxième Intifada, en 2003 et 2004, à un moment où, avant l’établissement de BDS, les appels au boycott et aux désinvestissements d’Israël prenaient de l’ampleur. C’est à ce moment qu’un groupe d’instituts et d’experts, dont faisait partie Dina Porat, professeur d’université à Tel-Aviv qui avait été membre de la délégation du ministère des affaires étrangères d’Israël en 2001 à la Conférence mondiale de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance, a proposé de créer une nouvelle définition de l’antisémitisme qui établirait une équivalence entre critiques d’Israël et haine des juifs.

Ces experts et institutions, en liaison avec l’American Jewish Committee (AJC)4 et d’autres groupes de pression ont forgé une nouvelle « définition opérationnelle » de l’antisémitisme incluant une liste d’exemples qui a été publiée en 2005 (puis abandonnée par la suite) par un groupe de l’Union européenne spécialisé dans la lutte contre le racisme. Cette définition opérationnelle a été adaptée en 2016 par le Groupe de coopération internationale pour la recherche sur l’Holocauste (IHRA) et a été utilisée, approuvée ou recommandée, moyennant quelques légères modifications, par plusieurs organisations y compris le département d’État américain. Depuis 2008, ce groupe a défini l’antisémitisme autour de trois catégories de critiques d’Israël, critiques connues sous le nom des « trois D »5 : délégitimation d’Israël, diabolisation d’Israël et pratique du « deux poids, deux mesures » (tout récemment, la définition opérationnelle de l’IHRA s’est retrouvée au cœur d’une controverse sur l’antisémitisme au sein du Parti travailliste britannique qui a adopté une version modifiée des exemples illustrant cette définition).

Selon la définition du département d’État américain, la délégitimation inclut « le fait de refuser au peuple juif son droit à l’autodétermination et de refuser à Israël son droit à l’existence ». Dans cette logique, l’antisionisme selon lequel Israël devrait être l’État de tous ses citoyens, juifs et non-juifs jouissant de droits identiques est une forme de délégitimation et donc d’antisémitisme. Selon cette définition, virtuellement tous les Palestiniens (et une large proportion de juifs ultra-orthodoxes en Israël qui s’opposent au sionisme pour des raisons religieuses) sont coupables d’antisémitisme dans la mesure où ils demandent que juifs et Palestiniens continuent à vivre en Palestine, mais pas dans un État juif. De son côté, Kuperwasser maintient son accusation : « Antisionisme et antisémitisme, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. »

Le deuxième « D », celui de « diabolisation » consiste à « établir des comparaisons entre la politique israélienne d’aujourd’hui et celle des nazis », comme a pu le faire en 2016 le chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne dans un discours à l’occasion de la commémoration du souvenir de l’holocauste, à identifier un lien entre les « tendances révoltantes » des années 1930 et 1940 en Europe et en Allemagne et les tendances perceptibles dans l’Israël d’aujourd’hui.

Le dernier des trois « D », celui du « deux poids, deux mesures » pose que faire d’Israël la cible de critiques est la « nouvelle forme de l’antisémitisme ». Néanmoins, pratiquement toutes les initiatives antérieures de désinvestissement et de boycott de par le monde peuvent se voir reprocher leur « deux poids, deux mesures », y compris la campagne contre l’apartheid en Afrique du Sud dont certains des partisans ont ignoré des transgressions bien plus graves, comme les génocides au Cambodge, au Kurdistan irakien et au Timor-Oriental.

La nouvelle définition de l’antisémitisme a été fréquemment utilisée contre ceux qui critiquent Israël aux États-Unis, spécialement sur les campus universitaires. Les groupes de défense d’Israël ont exhorté plusieurs universités à adopter la définition du département d’État. À l’université Northeastern de Boston et à celle de Toledo dans l’Ohio, des étudiants pro-Israël et des groupes de pression ont tenté d’empêcher jusqu’à toute discussion sur le boycott et le désinvestissement, au prétexte que cela créerait un climat antisémite sur le campus. Le gouvernement californien a adopté une résolution en 2012 pour régir la prise de parole sur les campus de Californie. Il a donné des exemples d’antisémitisme qui ne comprennent pas seulement la délégitimation et la diabolisation d’Israël, mais aussi des campagnes de boycott, de désinvestissement et de sanctions à l’encontre d’Israël, commanditées par des étudiants et des facultés.

Guerre à la non-violence

Kuperwasser maintient ses accusations contre les excès qu’il perçoit dans les campagnes BDS contre Israël à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Il est persuadé qu’Israël a choisi la bonne voie et qu’il triomphera, comme cela a été le cas dans des attaques passées. « Nous avons remporté des guerres sur des terrains de bataille conventionnels. Au début, nos chances étaient minces. Nous avons gagné la guerre contre le terrorisme. Là non plus, ce n’était pas facile. Je me souviens lorsque nous nous sommes lancés dans la grande bataille — la deuxième Intifada — et que beaucoup de généraux de par le monde me disaient : “Écoutez Kuper, vous perdez votre temps, personne n’a jamais gagné une guerre contre le terrorisme”, et de me citer le Vietnam et d’autres exemples. Et je leur disais : “Non, on gagnera aussi cette guerre. On sait faire preuve d’innovation et on est suffisamment déterminé. Et contrairement à d’autres batailles, on n’a pas de deuxième option ni de choix. On doit gagner”. C’est pareil aujourd’hui. On vaincra ».

Un samedi après-midi, j’ai rencontré Kobi Snitz, un mathématicien qui travaille à l’Institut des sciences Weizmann à Rehovot et qui est membre du Boycott from Within (Boycott de l’intérieur), un groupe d’Israéliens pro-BDS dont la plupart sont juifs. Snitz est un militant de la première heure qui depuis la deuxième Intifada a participé à des manifestations en Cisjordanie aux côtés de Palestiniens. Il a été plusieurs fois détenu et a passé de nombreuses années aux côtés de la famille d’Ahed Tamimi qui est devenue un symbole de la résistance non violente palestinienne à la suite de son arrestation en décembre dernier quand, âgée de 16 ans, elle a giflé des soldats israéliens qui entraient chez elle après que l’armée eut abattu son cousin, âgé de 15 ans, d’une balle dans la tête à bout portant.

Kobi m’indiqua que les protestations, auxquelles il s’était associé dans le village de Tamimi, Nabi Saleh, avaient fortement diminué au cours des années, comme d’ailleurs la résistance non violente en Cisjordanie. « C’est incroyable de constater qu’elle a duré aussi longtemps », ajouta-t-il. « Quatre personnes ont été tuées à Nabi Saleh, des centaines d’autres ont été blessés et à peu près le tiers des habitants du village ont été arrêtés ou emprisonnés. Qu’un village de 500 habitants résiste seul aussi longtemps, voilà qui est extraordinaire. Mais c’est vrai, la résistance non violente a décru puis s’est évanouie. L’oppression fonctionne. La terreur fonctionne ».

Snitz me conduisit dans sa vieille guimbarde à Neve Sha’anan, une banlieue pauvre au sud de Tel Aviv qui abrite de nombreux demandeurs d’asile africains, pour un déjeuner de lentilles soudanaises. Au tout début, expliqua-t-il, le boycott n’était qu’une tactique pacifique pour résister à une répression immorale. Le refus de coopérer avec une injustice flagrante était le minimum que pouvait offrir une personne dotée de conscience. Alors que nous revenions à Jaffa et passant devant la prison où Snitz avait été détenu, il a paraphrasé les mots qu’il avait entendus chez le cofondateur de BDS, Omar Barghouti. « Omar disait : “Écoute, je ne veux pas que l’Occident vienne nous sauver. Je ne lui demande pas d’envahir Israël. Je lui demande seulement de cesser de soutenir ceux qui nous oppriment.” » Snitz ajouta : « C’est vrai que ce conflit n’est pas particulier parce que les violations sont mauvaises. Ce qui est particulier, c’est de voir à quel point l’Occident libéral les soutient activement. »

Nathan Thrall
Nathan Thrall est directeur du projet sur le conflit arabo-israélien à International Crisis Group. Il est l’auteur de « Le seul langage qu’ils comprennent » publié en anglais (« The Only Language They Understand »)

Nathan Thrall

Nathan Thrall est directeur du projet sur le conflit arabo-israélien à International Crisis Group. Il est l’auteur de « Le seul langage qu’ils comprennent » publié en anglais (« The Only Language They Understand »)

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