Édition du 14 novembre 2017

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Afrique

Le nouveau code minier sud-africain laisse les mineurs sur le carreau

L’industrie minière sud-africaine est le symbole même de l’exploitation des travailleurs noirs par les colons blancs depuis la découverte des richesses minières. Une révision du code minier était nécessaire pour redonner aux exploités une part de cette richesse, mais la troisième version de ce code ne satisfait personne et les grands perdants risquent d’être ceux qui travaillent au fond de la mine

Tiré du blogue de l’auteure.

L’histoire de l’industrie minière depuis la découverte des mines de diamants autour de Kimberley et d’or autour de Johannesburg vers les années 1860 est une histoire de sang et de révoltes. Les compagnies minières ont mis au point le travail migrant pour avoir en dépensant le moins possible pour une main d’œuvre renouvelable en dépensant le moins possible. Cecil Rhodes, incarnation de la colonisation britannique et de la main mise sur les richesses minières de l’Afrique du Sud, qui possédait, dès 1885, toutes les mines de diamant autour de Kimberley avait fait voter la loi Glen Grey Act qui donnait un cadre légal au travail migrant.

En 1902, la Teba, une agence spécialisée, était chargée du recrutement et de l’embauche des mineurs pour le compte des compagnies minières dans les zones rurales et aussi au-delà des frontières du pays dans les pays voisins, principalement au Lesotho, Swaziland et Mozambique. Dans son récent reportage sur les mineurs « Coughing up for gold », la journaliste Rebecca Davis interroge des mineurs toujours recrutés par Teba dans la province du Cap oriental, qualifiée par les compagnies minières de « zone de main-d’œuvre migrante ».

Depuis 1994, en dépit d’un nouveau code minier, peu d’améliorations ont été apportées tant du côté de la sécurité dans les mines que de celui des conditions de vie des mineurs. De multiples rapports font état de la vétusté des infrastructures, des problèmes de santé et de sécurité. Le travail à la mine est dangereux et malsain, mais pour les plus pauvres, c’est le seul travail possible. Il y a des inspecteurs du travail et de la sécurité, mais leur nombre est insuffisant et un rapport indique que plus de 60% des mines ne respectent pas les mesures de sécurité. En 2012, 167 mineurs sont morts au travail.

La tragédie de Marikana quand la police a tiré sur les mineurs en grève, faisant 34 morts et plus de 70 blesses dont certains resteront invalides à vie, est l’illustration la plus dramatique de la réalité du travail dans les mines. Au cours des audiences de la Commission Farlam chargée de faire la lumière sur ce drame, interrogé sur les conditions de travail et la sécurité, un mineur s’exprime ainsi : « Les conditions de travail à Lonmin ne sont pas bonnes du tout. Primo parce que Lonmin ne tient jamais ses promesses. Deuxio, il est clair que le patron s’occupe plus de la productivité que de la sécurité des travailleurs. Si vous commencez à poser des questions sur la sécurité, les chefs disent que vous êtes têtu et que vous avez une mauvaise influence sur les autres. »

Une modification du code minier était donc une nécessité, mais on voit que les deux premières moutures qui devaient, grâce à la politique du Black Economic Empowerment dont la vocation était de donner un pouvoir économique aux populations « historiquement défavorisées », n’ont pas donné vraiment satisfaction. On attendait donc avec impatience la troisième mouture qui devait corriger les erreurs des précédentes. Les premières réactions à sa publication, qui été différée à plusieurs reprises, montrent que les questions sur sa validité sont plus nombreuses que les réponses apportées à la plus flagrante des inégalités de l’économie sud-africaine.

Cette troisième version du code minier arrive au moment où l’Afrique du Sud entre en récession, où la longue liste des scandales s’allonge chaque jour, où les courriels échangés avec les membres du gouvernement et les Guptas révèlent l’ampleur du hold-up sur les ressources du pays par une bande de corrompus dont l’appétit semble insatiable.

Le ministre des ressources minières Mosebenzi Zwane fait lui-même partie de l’équipe Gupta, comme le ministre des finances Molesi Gigaba. Tous deux ont beau proclamé que ce nouveau code annonce enfin la Transformation économique radicale (RET) qui va éradiquer une fois pour toute inégalité, pauvreté et chômage, personne n’y croit, pas même l’ANC. Cette belle formule révolutionnaire a été concoctée par l’agence de communication britannique Bell-Pottinger comme le révèlent les courriels échangés avec la famille Gupta. Autrement dit, c’est du vent.

Cette troisième version du code minier prévoit que le nombre d’actionnaires noirs passent de 26% à 30%, que 1 % du chiffre d’affaires annuel des sociétés soit versé automatiquement aux actionnaires noirs, que la compagnie soit bénéficiaire ou non, et que 60 % de la direction soit noire d’ici la fin de l’année 2017.

Aussitôt publié au journal officiel sud–africain, ce nouveau code a été vertement critiqué par une industrie qui compte pour 7% du PIB, qui emploie aujourd’hui encore 460 000 personnes, mais qui a perdu 70 000 emplois entre 2012 et 2016, qui a du faire face à la chute des cours des matière premières et à une demande morose à cause de la crise mondiale.

La Chambres des mines a aussitôt fait savoir que les conditions exigées par ce nouveau code étaient irréalistes, qu’elle n’avait pas été consultée depuis avril 2016 et que de nouvelles clauses avaient été ajoutées sans consultation. « Nous sommes très déçus que le Ministre n’ait pas choisi la voie habituelle des forums, ce qui nous impliquait dans la transformation de l’industrie » a déclaré Mxelisi Mgojo, le Président de la Chambre des mines qui est aussi PDG d’Exxaro Resources, l’une des compagnies minières noires les plus performantes.

Le vice-président de la Chambre des mines, Steve Phiri, lui aussi PDG d’une compagnie minière noire florissante, refuse tout net le nouveau document « nous n’allons pas signer un document dans lequel nous ne sommes pas engagés » et d’annoncer que la Chambre des mines va porter l’affaire devant la justice parce que ce code « va détruire toute l’économie minière ».

Le versement de 1% du chiffre d’affaires annuel aux seuls actionnaires noirs que la compagnie soit bénéficiaire ou pas, n’a jamais été discuté avant et apparait pour la première fois dans le document final, ce qui fait dire au Président de la Chambre des mines que « c’est tuer la poule aux oeufs d’or » parce que sans bénéfices, il n’y aura pas d’investissements, donc pas de création d’emplois et de développement de l’industrie.

L’ANC a aussi exprimé son inquiétude sur l’impact de ce nouveau code sur l’emploi et a convoqué le ministre des mines pour qu’il donne des explications sur cette nouvelle législation : « s’il y a 30% d’actionnaires noirs, cela ne doit pas conduire à une hémorragie des emplois ». La menace qui pèse sur cette industrie cruciale pour l’économie du pays est prise au sérieux par le vice président Cyril Ramaphosa qui au cours d’une conférence publique a exprimé le souhait que tous les interlocuteurs se mettent autour de la table pour discuter de la question. « Ce qu’il faut, c’est que tous les interlocuteurs retournent à la table des négociations, pour discuter de leur intérêts communs, de leur futur commun et comment arriver au meilleur consensus possible pour que le pays aille de l’avant ».

Ce code prévoit que 8% des actions soient réservées aux communautés qui vivent sur les sites miniers, mais pour Bench Marks une association de défense des pauvres « ce code est aussi dangereux qu’un puits de mine abandonné » et son directeur se demande comment le ministère veut faire croire qu’en consultant quelques chefs traditionnels il peut avoir une idée de la situation de ces communautés gravement affectées par l’extraction minière dans leur vie quotidienne. La question aussi est de savoir comment des personnes pauvres et illettrées vont pouvoir acheter 8% d’actions auxquelles elles ont droit en théorie. La question du logement qui est un des problèmes majeurs pour les mineurs et leurs familles, une des causes de la tragédie de Marikana, n’est pas abordée clairement dans ce document.

En attendant que le document soit réécrit et adopté, les mineurs redescendront au fond de la mine comme avant, avec la peur de l’accident et la rage de travailler dur pour un salaire dérisoire, pendant que les actionnaires empocheront les dividendes.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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