Édition du 21 novembre 2017

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Asie/Proche-Orient

Le président philippin Duterte fait arrêter sa principale opposante, la sénatrice Leila de Lima

La sénatrice Leila de Lima avait dénoncé les dérives de la «   guerre contre la drogue  ». Leila de Lima appelait sans relâche à ce que les meurtres cautionnés par le chef de l’Etat philippin fassent l’objet d’investigations. En lieu et place, c’est contre cette sénatrice et ex-ministre de la justice que le gouvernement de Rodrigo Duterte a ouvert une enquête. Mme de Lima a été arrêtée vendredi 24 février au matin, après s’être cloîtrée une nuit dans son bureau au Sénat.

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Depuis que M. Duterte a remporté l’élection présidentielle philippine en mai 2016, plus de 7 000 citoyens ont été abattus dans le cadre de sa féroce « guerre contre la drogue », environ un tiers lors de descentes de police, le reste par des assassins de l’ombre. Seule une poignée de ces exécutions a conduit à des mises en examen et Mme de Lima était la première voix du pays à s’élever contre cette impunité. « Je vais devoir la détruire publiquement », avait prévenu le président philippin en août 2016.

Depuis, Mme de Lima est accusée d’avoir obtenu des financements, notamment pour sa campagne aux sénatoriales, de la part de narcotrafiquants de haut vol détenus dans la première prison du pays. L’un d’eux, Herbert Colangco, avait déclaré devant une commission parlementaire en septembre 2016 qu’il avait versé chaque mois trois millions de pesos, soit plus de 56 000 euros, à Mme de Lima lorsqu’elle tenait le portefeuille de la justice.

En échange, selon ses allégations, la ministre l’avait laissé faire entrer climatiseurs, douche, clubs de golf, instruments de musique et packs de bières, transformant sa cellule en palace et laissant y pénétrer nombre d’invités pour des concerts. Le chauffeur et amant de Mme de Lima est accusé d’avoir joué les intermédiaires.

Grossier coup monté

La sénatrice et ses partisans dénoncent un grossier coup monté et s’étonnent que M. Duterte, qui n’a de cesse de dénoncer la déliquescence morale des individus liés à la drogue, s’appuie exclusivement sur les témoignages de trafiquants pour la faire arrêter. Ils font valoir que c’est précisément Mme de Lima qui, la première à la chancellerie, avait fait cesser les privilèges de ces prisonniers et que leurs conditions de détention se sont curieusement améliorées aussitôt que ces criminels ont accepté de témoigner contre elle.

Dès 2009, alors qu’elle dirigeait à l’époque la commission des droits de l’homme des Philippines, Mme de Lima avait enquêté sur plus d’un millier d’exécutions extrajudiciaires à Davao, grande ville du sud de l’archipel, pendant les deux décennies où M. Duterte en a été le maire.

Pas plus tard que cette semaine, elle dénonçait encore le rôle central de M. Duterte dans ces meurtres, le qualifiant de « tueur en série sociopathe ». « Clairement, cette administration a des plans malfaisants et dangereux : faire de moi un exemple pour intimider, réduire au silence et détruire quiconque ose s’opposer, pour détourner l’attention des abus et échecs du gouvernement, et pour couvrir leur très assassine guerre contre la drogue », a dénoncé vendredi Mme de Lima avant d’être emmenée par la police.

Les organisations de défense des droits de l’homme, qui dénoncent de longue date la proximité de M. Duterte avec les escadrons de la mort, voient en cette arrestation un nouveau signe de la dérive autoritaire de l’archipel depuis que M. Duterte en est président. « Les poursuites contre la sénatrice Leila de Lima sont un acte de vengeance politique qui affaiblit l’Etat de droit aux Philippines », dénonce Phelim Kine, sous-directeur de Human Rights Watch pour l’Asie.

Les partisans de Mme de Lima constatent que la faire arrêter et intimider ainsi ses partisans devenait une nécessité pour M. Duterte alors que l’opposition a fait témoigner d’anciens membres de l’escadron de la mort de Davao. Après le premier témoignage d’un tueur à gages en septembre 2016 devant le Sénat, un ancien commissaire de police de la ville, Arturo Lascanas, a raconté, le 20 février, comment quatorze ans plus tôt il avait été grassement payé par le chauffeur et garde du corps de M. Duterte pour abattre un animateur de la radio locale particulièrement critique des méthodes du maire.

Manifestation à Manille à la suite de l’arrestation de De Lima

Plus d’un millier de personnes ont manifesté samedi 25 février à Manille, la capitale des Philippines, contre la brutale guerre contre la drogue menée par Rodrigo Duterte, au lendemain de l’arrestation de sa principale opposante. Les manifestants se sont rassemblés devant le siège de la police nationale, où la sénatrice Leila De Lima a été emprisonnée vendredi.

D’autres manifestations étaient prévues dans la journée, ainsi qu’une veillée de nuit à laquelle les organisateurs appellent « un million » de protestataires. « Nous lançons une mise en garde contre la menace de la montée du fascisme », a déclaré à l’AFP Bonifacio Ilagan devant le siège de la police. Ce dramaturge, torturé dans les années 1970 sous la dictature de Ferdinand Marcos renversée par la révolution du « Pouvoir du peuple » voilà trente et un ans, a dénoncé « la culture de l’impunité » engendrée par la guerre contre la drogue de M. Duterte.

Harold Thibault
Journaliste au Monde

* « Le président philippin Duterte fait arrêter sa principale opposante ». LE MONDE | 25.02.2017 à 09h57 • Mis à jour le 27.02.2017 à 11h31 :
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/02/25/le-president-philippin-duterte-fait-arreter-sa-principale-opposante_5085476_3216.htm

Harold Thibault

Journaliste au quotidien Le Monde.

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