Édition du 17 octobre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

À propos de la Commission d’enquête sur le racisme systémique

Le procès des Québécois

On ne sait pas vraiment quel est le problème, au Québec, avec la question du racisme. Pourquoi est-il si laborieux de faire entendre qu’il existe des hiérarchies à l’intérieur de cette société et que les mécanismes de cette hiérarchie doivent être éclairés par une commission d’enquête ? De part et d’autres, on entend des voix s’élever parce qu’il s’agirait de faire le « procès des Québécois ». Pourtant, les personnes qui demandent depuis des mois une telle commission – on est un peu fatigués de le répéter – sont québécoises. La simple formulation de la protestation ne fait que réitérer l’urgence du processus. Pourquoi tant de résistance alors que les statistiques sur les taux de chômage, de pauvreté, d’interpellations et d’incarcération parlent d’elles-mêmes ?

Chronique de Céline Hequet | 20 septembre 2017 | tiré de Ricochet.media

En fait oui, on le sait : les Québécois ont été historiquement dominés par les Canadiens anglais. C’est une histoire triste et longue, qui s’étale sur une période de plus de deux cent ans, pendant laquelle les francophones ont joué le rôle de minorité opprimée. Heureusement, cette histoire finit plutôt bien puisqu’au tournant des années 70, cette minorité a décidé de se lever et de faire valoir ses droits. Les cégeps, un réseau d’universités francophones et une loi protégeant la langue française ont notamment été créés, si bien que la situation du Québécois moyen est aujourd’hui comparable à celle du Canadien-anglais moyen. En d’autres mots, grâce aux batailles durement gagnées au cours des dernières décennies, les habitants de la province ne sont plus à proprement parler dominés, bien que leur statut demeure précaire puisqu’ils continuent bien évidemment d’être minoritaires au sein du pays.

Sur la notion de minorité

L’histoire récente devrait donc en inspirer les héritiers à deux niveaux. D’abord sur la notion de minorité opprimée. Puisque les Québécois savent par leurs tripes ce que veut dire être un citoyen de seconde zone, celui qui tient l’échelle pendant que l’autre y grimpe, ils devraient donc avoir une empathie spontanée pour toute personne vivant la même situation. Notamment au sein de leur propre société. Oui, on peut avoir été dominé pendant deux siècles et se retrouver soi-même en position de domination. Il ne s’agit pas d’une impossibilité logique.

On n’a pas besoin de le chercher activement ni de faire quoi que ce soit de particulier pour que cela se concrétise. Une organisation sociale qui défavorise les personnes racisées favorise par défaut les personnes blanches. C’est mathématique. Si, par exemple, les personnes racisées, pour une raison ou une autre (on croirait avoir besoin d’une commission d’enquête pour le savoir), n’ont pas accès aux mêmes formations/stages/reconnaissances de diplôme que les personnes blanches, elles seront indirectement discriminées à l’emploi, ce qui favorisera l’emploi… des personnes blanches.

Cela ne veut en aucun cas dire que l’existence d’un système de discrimination raciale n’est la faute de personne. Tout d’abord, les témoignages sont assez nombreux pour que l’on sache que des personnes activement racistes, au sens assez traditionnel du terme, ça existe encore en 2017. Au-delà des fous furieux de La Meute, ceux qui tirent par le foulard, qui utilisent le N-word, qui fétichisent, qui refusent de louer leur logement, qui bousculent, qui crachent, qui soupçonnent de cacher un AK-47 sous la burqa, tous ceux-là, ça commence à faire assez pour qu’on ne puissent plus parler de “phénomènes marginaux”, n’en déplaise à Brian Myles.

Ensuite, même lorsqu’ils reposent notamment sur des institutions relativement impersonnelles comme des universités ou des ordres professionnels, les systèmes de discrimination ne flottent pas dans les airs. Si tous les humains mourraient, il n’y aurait plus de système. S’ils continuent de se maintenir, c’est parce que des personnes de chair et d’os les reproduisent. Et notamment, lorsque des acteurs sociaux, faisant appel à leur agentivité, tentent d’ébranler ces systèmes et que d’autres acteurs, faisant eux aussi appel à leur agentivité, décident de se mettre dans le chemin des premiers, on ne peut pas dire que c’est de la faute de personne.

Sur la notion de révolution

Malheureusement, l’histoire de la révolution tranquille aurait également dû aider à comprendre la nécessité, pour les minorités, de se battre pour leurs droits, mais tout le monde ne semble pas avoir été capable de – ou avoir voulu – faire le parallèle. Certaines personnes, en toute connaissance des statistiques sur les groupes racialisés, ont continué d’espérer couler la commission d’enquête sur le racisme systémique. Ces gens-là ont tout simplement choisi ici de se placer du mauvais côté de l’histoire.

Ils ont beaux dire qu’ils ont de meilleures solutions à ces problèmes, ils sont forcément conscients qu’ils sont en train de parler à la place des premiers concernés, tentant de leur enfoncer dans la gorge le contraire de ce qu’ils ont demandé. Ils doivent bien se rendre compte qu’ils sont, par là même, en train de maintenir les relations de pouvoir pourtant dénoncées.

Sachant que la plupart de ces acteurs sont aussi dans des groupes nationalistes, il est difficile d’y voir autre chose qu’une lutte pour maintenir leurs privilèges. Ils veulent que la priorité, au Québec, demeure leur propre libération qui, selon l’analyse qu’ils en font, doit passer par la séparation d’avec le reste du Canada. Cette démarche, pour être victorieuse, implique une forte cohésion interne à la province. La nation québécoise est une et indivisible et tous ceux qui protesteront… ma foi, seraient-ils en train de faire le procès des Québécois ?

Céline Hequet

Étudiante en sociologie

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