Édition du 26 juin 2018

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Le retour des gorilles

En Amérique latine dans les années 1960-70, les militaires avaient renversé des gouvernements élus qui avaient eu le malheur de parler de redistribution de la richesse. Ils emprisonnaient, ils torturaient, ils tuaient dans l’impunité la plus totale. On les appelait les gorilles, qui restaient en poste grâce à la complicité des États-Unis avec leurs alliés-subalternes en Europe et au Canada.

Aujourd’hui dans l’hémisphère, il y a une méchante rumeur sur un retour éventuel des « gorilles », qui sont maintenant en cravates et qui opèrent telles des oligarchies au-dessus de toutes les lois.

Au Brésil, la deuxième phase du coup d ‘état « constitutionnel » a eu lieu en fin de semaine avec l’emprisonnement de Lula, cet ancien syndicaliste devenu président de la république en 2002 sous la bannière du Parti des travailleurs, le PT. Cela survient après un procès truffé d’incidents et de déclarations contradictoires où finalement, même les juges ont admis qu’ils n’avaient aucune preuve concrète concernant l’accusation de corruption qui lui a valu neuf ans de prison.

La première phase du coup avait eu lieu auparavant avec la destitution de la présidente Dilma Roussef (qui avait succédé à Lula), par un congrès (parlement) dominé par la droite. Et il pourrait y avoir, en octobre prochain, la troisième étape, lors de l’élection présidentielle, où la droite veut éviter à tout prix que Lula ne se présente car, selon tous les sondages, il gagnerait. Pour la première fois depuis le retour de la démocratie (1989), des généraux ont dit qu’ils ne toléreraient pas le retour de la « racaille ».

Tout cela se fait sur le fond d’un battage médiatique sans précédent où le message de l’oligarchie est répété 1000 fois par heure, et où les patrons acceptent de payer leurs employés s’ils vont à des manifs anti-Lula. Pendant ce temps, une bonne centaine de militants d’organisations populaires ont été assassinés depuis quelques mois dont la populaire Marielle Franco, la porte-parole des favellas de Rio.

Ceux qui ont travaillé avec Lula, dont moi, savent bien qu’il y avait plusieurs problèmes dans la gouvernance du PT. Il faut dire que le système politique dans ce pays est totalement pourri. L’unique financement pour les campagnes électorales vient du privé, en l’occurrence des entreprises. Le PT encaissait des paiements en douce, pas pour le mettre dans les poches de ses dirigeants, mais pour faire fonctionner un gouvernement qui dépendait du bon vouloir des membres du congrès, c’est-à-dire de l’argent qu’on leur donnait. Cela fut une des grandes erreurs de Lula de vivre avec cela, mais en fin de compte, ce n’est pas pour cela qu’il est en prison.

Les élites brésiliennes, le 1 % qui vit richement dans le pays le plus inégalitaire du monde, ne lui ont jamais pardonné d’avoir redistribué une partie de la richesse aux affamés des favellas et des zones rurales. Ces élites pensent que c’est normal que des millions de personnes souffrent de la faim, alors qu’elles se déplacent en hélicoptère pour éviter les embouteillages à Rio et à Sao Paulo, qu’elles ne paient jamais d’impôts et qu’elles placent leurs fortunes dans des paradis fiscaux.

Dans les beaux quartiers, on n’aimait pas non plus que ces descendants d’esclaves puissent aller à l’université grâce à un système de bourses bonifié. Avant Lula, l’éducation supérieure était totalement inaccessible aux familles pauvres. Par ailleurs, les bien-pensants ne pouvaient pas accepter qu’un ouvrier sorti de la misère par les luttes syndicales soit devenu le chef de l’État grâce aux votes des pauvres qui, dans leur grande majorité, sont bruns et noirs.

La bataille cependant est loin d’être terminée. À Salvador de Bahia le mois passé, lors du Forum social mondial, j’ai vu cette immensité noire envahir les rues et dire simplement et avec force, « Fora Temer » (Temer est le président actuel intronisé par la droite, sans avoir été élu).

Des mobilisations sont en cours et à prévoir du côté des mouvements populaires, dont le puissant Mouvement des travailleurs sans-terre, le MST. Devant une situation qui risque de dériver vers une nouvelle dictature, l’heure est à l’unité des mouvements et des gauches.

Entretemps, les puissants de la terre espèrent bien que la « vague rose » qui avait inspiré les gens au Brésil, au Venezuela, en Bolivie et ailleurs, soit chose du passé. L’État canadien notamment n’a rien dit devant les exactions en cours, pas plus sur le procès tronqué de Lula que sur les assassinats de leaders populaires. Il n’y a pas si longtemps, au temps de la dictature, le Canada préférait protéger les investissements de quelques grandes entreprises plutôt que défendre les droits humains. Aujourd’hui encore, Ottawa endosse le retour des « néo-gorilles » au Brésil, au Honduras, au Paraguay.

Dans les médias ici et ailleurs, on a ce à quoi on s’attend, des mensonges, des demi-vérités, des ni-ni/ni-ni, pour éviter la vraie histoire, celle de l’écrasement d’un peuple. Mais ce n’est pas tout le monde qui croît cela, à preuve les nombreuses manifestations qui ont eu lieu à New York, Londres, Paris, Madrid, Buenos Aires. À quand au Québec ?

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