Édition du 19 juin 2018

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LGBT

Le rêve olympique

À l’époque où je courais sur une piste d’athlétisme, je rêvais de participer aux Jeux Olympiques. Maintenant, je ne fais que courir après mon temps et lorsque je me pose pour rêver des jeux, c’est entre deux bols de chips, en regardant les compétitions à la télévision. Si j’ai quelques kilos en trop et suis essoufflée à la simple idée d’enfiler mes souliers de course, je ne suis pas une ex-athlète frustrée. Certes, lorsque je regarde les JO à la télévision, comme ceux de PyeongChang, il m’arrive d’être une spectatrice frustrée.

tiré de : C’est reparti pour une 10e édition du Drag Race De Infolettre de Fugues

Je me demande si Pierre de Coubertin, le « rénovateur » des Jeux olympiques modernes et fondateur du Comité International Olympique, questionne des cieux ses rénovations (et leur possible corruption) : « Est-ce que mes rénovations ont poussé les athlètes à dépasser leurs limites athlétiques ou participent au culte du corps ? Pourquoi le dopage est-il devenu une norme « acceptable » jusqu’à ce que l’athlète (ou le pays entier) se fasse « pogner » ? Pourquoi les « salaires » et commanditaires des athlètes sont plus élevés dans la LNH et aux XGames, que lors de la consécration sportive (soit disant ultime) que représente les JO ? » Tant de questions, dont j’aimerais discuter avec Coubertin et qui m’agacent au plus haut point.

J’ai longtemps eu une vision idyllique - lire naïve - du sport olympique, probablement associée aux nombreuses légendes des jeux antiques (avant que Coubertin rénove), où le stade d’Olympe illustrait ma vision romancée et puriste du dépassement physique et mental de l’athlète. Or, je vais ici « péter ma balloune » : dans les jeux de la Grèce antique, le privilège de participer sera d’abord exclusivement octroyé aux citoyens grecs, masculins et riches. Nous sommes en 776 avant J.-C., me direz-vous…

Mais encore, après la « rénovation » des JO par Courbertin en 1894, la phallocratie et la misogynie des sociétés (dites) modernes persistent et le baron épouse les convictions sociales : « Le rôle de la femme reste ce qu’il a toujours été : elle est avant tout la compagne de l’homme, la future mère de famille et doit être élevée en vue de cet avenir immuable », écrit Coubertin en 1901. Pour lui, les Jeux olympiques constituent « l’exaltation solennelle et périodique de l’athlétisme mâle avec [...] l’applaudissement féminin pour récompense ». Il faudra attendre les J.O. de Stockholm en 1912 pour que les femmes cessent de n’être que de simples spectatrices et soient officiellement admises à la compétition sportive.

Aujourd’hui, hommes et femmes participent aux JO mettant de l’avant « l’athlétisme mâle et femelle », pour reprendre l’expression biologique de Coubertin. D’ailleurs, les rôles demeurent hétéronormatifs dans de nombreux sports, notamment le patinage artistique. Dans les danses en couple, c’est l’homme fort qui, lors des portés, soulève la femme, alors qu’on entrevoit sa petite culotte au passage. Bien qu’elle soit maquillée à souhait, exacerbant sa féminité et son corps, les juges ne veulent cependant pas voir une bretelle tomber…

À PyeongChang, j’aurais volontiers remis une médaille à la patineuse Vanessa James pour son look androgyne (maillot et pantalons, cheveux courts) lors de sa danse en couple avec Morgan Ciprès. Les codes et rôles sociaux influencent non seulement l’habillement des athlètes, mais aussi la perception que l’on peut avoir d’un sport. Je ne compte plus les blagues homophobes entendues à propos de la luge masculine en duo. Sur la luge, les deux hommes sont couchés l’un sur l’autre, arborant un maillot collant (je sais, vous entendez déjà lesdites blagues…)

Au Canada, lorsqu’on parle de hockey aux olympiques, on ne tarit pas d’éloges sur l’équipe féminine (elle remporte un sixième podium consécutif à PyeongChang, cette fois l’argent au lieu de l’or). Néanmoins, ça demeure beaucoup plus célébré (financièrement et socialement) d’être un hockeyeur (homme) dans la LNH.

Tous les deux ans, été comme hiver, je déchante devant le téléviseur (en mangeant mes chips). Je ne rêve plus des jeux olympiques avec cette pureté sportive que j’associais jadis à la consécration olympique, même si j’ai une admiration sans bornes pour tous les athlètes qui y participent, médaillé(e)s ou non. Bien sûr, nous ne sommes plus en 776 avant J.-C et les mœurs ont changé, heureusement. S’il demeure du travail à faire, il est primordial de souligner celui accompli. Entre autres, la patineuse de vitesse néerlandaise Ireen Wüst.

Après avoir remporté l’or au 1500 mètres et deux médailles d’argent aux jeux de PyeongChang, elle totalise onze médailles olympiques, devenant ainsi la patineuse de vitesse la plus décorée de l’histoire des Jeux, hommes et femmes confondus. Bisexuelle, elle fait partie des 15 athlètes ouvertement LGBTQ aux JO de PyeongChang (dont 11 sont des femmes s’identi-fiant comme lesbiennes ou bisexuelles). Si le sport n’est guère exempt d’homophobie, il est d’autant plus courageux d’afficher ses couleurs.

Citons l’exemplaire déclaration du skieur américain Gus Kenworthy, suite à la diffusion de son baiser avec son chum au jeux de Pyeong- Chang : « Jamais dans ma jeunesse, je n’aurais pu imaginer voir deux hommes s’embrasser à la télé pendant les JO mais pour la première fois, un jeune qui regarde la télé peut le voir. La seule façon de changer les choses, de casser les barrières, de lutter contre l’homophobie, c’est à travers la représentation.

C’est quelque chose que j’aurais aimé faire aux derniers Jeux olympiques (de Sotchi), partager un baiser avec mon petit ami, mais j’avais trop peur de le faire ». Si Gus, médaillé d’argent à Sotchi, a terminé 12e à PyeongChang, sa réussite est sans pareille. Il a ici osé faire ce qu’il craignait en Russie : exprimer l’amour et afficher fièrement ses couleurs, de par le véhicule universel et rassembleur du sport.

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