Édition du 27 juin 2017

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Asie/Proche-Orient

Le tournant du Hamas ouvre-t-il la voie à la négociation du conflit israélo-palestinien ?

Alors que le Hamas a annoncé la modification de sa charte, le président palestinien Mahmoud Abbas a été reçu mercredi par Donald Trump à la Maison-Blanche. Le point de vue de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

L’auteur est directeur adjoint de l’IRIS (France).

Tiré du site de l’Association France Palestine Solidarité.

Quelles sont les principales modifications que le Hamas apporte à sa charte ? Comment interpréter ce changement de position et peut-il être qualifié de revirement historique ?

L’aspect principal des modifications de la charte du Hamas est l’acceptation de la possibilité de créer un État palestinien dans les frontières de 1967. Or, si le Hamas reconnaît ces frontières, cela implique mécaniquement une reconnaissance – même si ce n’est pas affirmé en tant que tel – d’un État israélien. Le Hamas se situe donc sur la même position que l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1989, consistant à reconnaître de facto la nécessité de deux États, ce qui n’était pas le cas jusqu’alors. Cette évolution est extrêmement importante même si elle ne vaut pas une reconnaissance de jure de l’État d’Israël. Celle-ci n’interviendra qu’à l’aboutissement d’un processus de négociation, dont il faut souhaiter qu’il redémarre réellement. Il faut donc maintenant que ladite communauté internationale saisisse au bond cette avancée pour tenter de réactiver un processus digne de ce nom.

On peut comprendre cette évolution du Hamas par l’évolution de rapports de force qui lui sont aujourd’hui défavorables. Les soutiens les plus forts dont il jouissait, à savoir l’Iran et la Syrie, ont disparu. Le Hamas s’est effectivement désolidarisé de Bachar al-Assad et de Téhéran du fait de la guerre civile syrienne. L’organisation se retrouve donc dans une situation plus difficile, d’autant plus que de nombreuses puissances occidentales – dont la France – la qualifient d’organisation terroriste et refuse tout contact, au moins officiel, avec lui. Le Hamas entretient néanmoins des relations avec des Etats comme la Russie, la Chine ou l’Afrique du Sud. Cet isolement relatif du Hamas l’a donc contraint à faire un pas en avant.

Il est également essentiel de noter que le Hamas ne fait plus référence aux Frères musulmans dans ses déclarations, dont il incarne pourtant la branche palestinienne. Cela marque certainement une volonté de renouer un dialogue avec le maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi, ce dans l’espoir que celui-ci lève le blocus égyptien contre Gaza. Si Le Caire prenait cette décision, cela contribuerait alors à affaiblir les positions de l’Etat d’Israël qui, pour sa part, continue à promouvoir une position d’extrême fermeté à l’égard des habitants de la bande de Gaza.

La situation du peuple de Gaza est effroyable et on assiste à son étouffement progressif. En outre, le Fatah de Mahmoud Abbas a également pris des décisions condamnables : réduction de 30 % de la rémunération des fonctionnaires palestiniens travaillant à Gaza et arrêt du paiement, par l’Autorité palestinienne, de l’électricité utilisée par les citoyens gazaouis en provenance d’Israël.

De plus en plus impopulaire auprès des Palestiniens, qu’espère Mahmoud Abbas en rencontrant Donald Trump ? L’optimisme affiché des deux dirigeants pour trouver un accord de paix est-il crédible ?

Cette visite de Mahmoud Abbas à Washington est l’expression de la dégradation des intérêts du peuple palestinien. M. Abbas est extrêmement affaibli politiquement et de plus en plus critiqué en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, il considère donc que la seule marge de manœuvre qui lui reste est de tenter d’entretenir de bonnes relations avec les États-Unis.

Être reçu directement par Donald Trump reste symboliquement fort. Cependant, leur conférence de presse fut plutôt pitoyable de par le jeu de dupe qu’elle cache : Abbas n’a en réalité plus aucune marge de manœuvre vis-à-vis de Washington. D’autant que les États-Unis, notamment l’administration Trump, montrent un soutien quasi institutionnel à l’égard d’Israël et de Benjamin Netanyahou, qui s’est lui-même rendu à la Maison-Blanche en février. Pour la première fois depuis les accords d’Oslo, un président américain a même évoqué une solution à un seul État. En outre, David Friedman, nouvel ambassadeur américain en Israël nommé par Trump, est un fervent soutien et partisan de la colonisation à outrance. Les dirigeants israéliens évaluent précisément ces évolutions qui leur sont favorables puisque, le 6 février dernier, la Knesset a légalisé l’expropriation de terres privées palestiniennes au profit de colons israéliens, imposant ainsi la loi de Tel-Aviv en terre étrangère et marquant un pas de plus vers l’annexion de la Cisjordanie. Quelque deux mois plus tard, le 30 mars, le gouvernement israélien a autorisé, pour la première fois depuis les accords d’Oslo de 1993, et outre l’extension des colonies existantes, l’établissement d’une nouvelle colonie en Cisjordanie. Ces décisions indiquent la porosité qui prévaut désormais entre la droite et l’extrême droite israéliennes, qui n’ont de cesse de mettre en œuvre un processus d’annexion, au détriment de l’idée même d’un État palestinien.

Ainsi, personne ni du côté israélien, ni américain, ne parle de relance des négociations.

Lors de sa rencontre avec Mahmoud Abbas, Donald Trump a affirmé ne trouver rien de plus stimulant que de résoudre une situation présentée comme insoluble. Par son égo surdimensionné, le président américain commet une lourde erreur en croyant pouvoir résoudre seul un problème de cette dimension. Quant à Abbas, son attitude est dramatique, au sens où il feint de croire que Trump peut être partie à une solution positive. Ce n’est évident pas le cas, car une solution au conflit israélo-palestinien ne pourra se faire que dans le cadre international et des résolutions de l’ONU et l’instauration d’un rapport de force à l’égard de la puissance occupante que Trump ne veut mettre en œuvre.

Ce jeu de dupes est donc l’expression de l’impasse dans laquelle se trouve l’Autorité palestinienne, qui n’a plus d’autorité que le nom.

Depuis plus de deux semaines, des détenus palestiniens dans des prisons israéliennes sont en grève de la faim. Qui sont ces prisonniers et quelles sont leurs revendications ? Peuvent-ils réussir à faire pression sur le gouvernement israélien ou ce dernier reste-t-il intransigeant ?

Depuis près de deux semaines, plus 1 000 prisonniers politiques – dénommés « prisonniers de sécurité » par Israël – sont en grève de la faim, sur un total de 6 500 détenus. Cette grève a été lancée à l’instigation de Marwan Barghouti, dirigeant palestinien jouissant d’une très forte popularité. Il a déjà été condamné à cinq reprises à la prison à perpétuité, ce qui montre l’absurdité de soi-disant justice israélienne. Les revendications des prisonniers sont élémentaires : avoir droit au moins deux fois par mois à des visites familiales – actuellement réduites à une seule – ; avoir accès à un téléphone ; bénéficier de soins médicaux ; ne plus être mis à l’isolement. Or, les grévistes ont justement été isolés et nous restons sans nouvelles précises à leur sujet. Des dirigeants israéliens ont évoqué l’éventualité de les nourrir de force si le mouvement se poursuivait.

Seuls, ces grévistes ne seront pas en mesure de faire plier le gouvernement israélien. Pour cela, il faut qu’un mouvement de solidarité internationale se développe dans les meilleurs délais. Certaines réactions des membres de la coalition gouvernementale font froid dans le dos. Par exemple, le Foyer juif, parti d’extrême droite du ministre de l’Éducation Naftali Bennett, a organisé un barbecue géant devant la prison d’Ofer… de quoi donner une idée du cynisme de certains partis et dirigeants israéliens. Quant au parti Israel Beytenou du ministre des Affaires étrangères et de la Défense, Avigdor Lieberman, il n’a pas hésité à rappeler la situation des prisonniers politiques irlandais sous Margaret Thatcher, que cette dernière a laissé mourir de faim... Si telle est la solution préconisée par le gouvernement israélien, il y a de quoi s’inquiéter.

Aussi importante que soit cette grève de la faim et le mouvement de solidarité dans la société palestinienne (une grève générale en Cisjordanie a été massivement suivie), les détenus ne pourront pas faire plier seuls le gouvernement israélien. Pourtant, ces revendications élémentaires correspondent simplement à l’application du droit international humanitaire et de la Convention de Genève. Le pire est donc à craindre au vu de la situation d’autisme politique israélien. La vie de ces grévistes est véritablement en jeu, d’où la nécessité de faire connaître leurs revendications.

Didier Billion

Directeur adjoint de l’IRIS (France).

http://www.iris-france.org/liris/

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