Édition du 14 août 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

France

Leçons de grève

Les grèves actuellement en cours en France et ailleurs nous rappellent deux données majeures. Nullement les seules à considérer, elles s’avèrent toutefois suffisamment importantes pour les mettre en exergue.

tiré de : Le numéro 161 (avril/mai) de Réchauffer la Banquise, la gazette pour tropicaliser la gauche congelée

Première donnée

Une grève met sur le devant de la scène un fait incontournable, souvent escamoté ou, ce qui revient au même, tenu pour normal et évident. La reproduction de toute activité productive - dans un secteur ou dans la société dans son ensemble - dépend fondamentalement de l’effort des travailleurs, de leur participation soutenue et efficace à la transformation des matières premières en produits susceptibles de satisfaire des besoins ou de fournir des services.

Pour ce faire, ces travailleurs louent à des employeurs leurs compétences techniques et leurs savoir-faire professionnels en échange d’un revenu, tout en y aliénant des pans significatifs de leur vie et de leur temps, de leurs affects et de leurs pensées. Ils le font car, sur ce qu’on appelle le marché du travail, ils y sont tenus pour continuer à vivre, eux personnellement et leurs proches. La grève signe l’interruption plus ou moins radicale de ces flux. C’est un des moyens des salariés pour tenter de changer l’ordre des choses.

Cela dit, à quelques nuances près, personne n’ignore cette première donnée. Quitte, cependant, à insister sur le rôle stratégique des entreprises commerciales, industrielles, financières - leur existence conditionne la réalité du travail et des grèves. Voilà une affirmation empiriquement vraie et structurellement fausse. Si l’entreprise produit, c’est bien par les salariés qu’elle emploie et les ressources matérielles et intellectuelles qu’elle mobilise ! A défaut, il s’agit d’un mot parfaitement creux - tel qu’illustré par un certain discours ambiant, l’entreprise étant érigée en entité trans-humaine et neutre.

Les doctrines du management ne sont pas étrangères à cette naturalisation. En réalité, l’entreprise constitue une modalité socio-historique (modifiable) d’organisation, utilisation et gestion des compétences, des configurations psychiques et des ressources disponibles - une manière de produire et de faire produire, d’offrir - sous conditions - des satisfactions typiques et typées vis-à-vis de certains besoins et de certains services. Elle n’est pas indispensable à toute forme possible de production mais juste à sa forme capitalistique.

Deuxième donnée

Il faut tenir compte des effets subjectifs et objectifs des grèves, leurs préalables et leurs conséquences. Mille choses, banales ou stratégiques sont rendues possibles ou interdites par une grève. On sait que les média en font partie, qui ne cessent d’informer, d’interpréter, d’orienter. Des individus, groupes et institutions sont sommés d’adopter une position : « pour », « contre » ou, croient-ils, « sans opinion ». Il y a ceux qui, sans prendre part directement aux grèves, y participent en colportant certains points de vue en la matière et en accommodant leur vie quotidienne de manière à ne pas gêner les grèves en cours, ni à culpabiliser les grévistes. Il y a ceux pour qui la grève est faite uniquement de revendications corporatistes, passablement inactuelles, indifférentes aux dégâts occasionnés : leur souci est de continuer une vie la moins altérée possible par ce qu’ils tiennent pour des désagréments…

Liste incomplète, bien sûr. Elle nous apprend à considérer les actes de grève : arrêt d’un secteur d’activité, alliances et scissions, défilés, occupation de locaux, négociations, impact sur d’autres secteurs. Et à considérer tout autant la vaste agitation que ces actes provoquent, la normalité qu’ils interrogent, les malaises, satisfactions et prises de conscience qu’ils induisent sur les plans médiatique, politique, économique, personnel, familial, public, privé… Pareille agitation ne relève pas du contexte périphérique des grèves. Elle en fait partie, tel un indicateur significatif : les revendications satisfaites ou au contraire refoulées ne suffisent pas à caractériser le triomphe ou l’échec de la grève. Satisfactions ou refoulements restent déterminants, bien entendu. Sans aucunement épuiser la question.

Appelons « grève » la pointe émergée la plus évidente, et aussi la plus équivoque, de mouvements qui s’appellent sociaux parce que, peu ou prou, ils excèdent les événements qui les portent sur le devant de la scène. Une grève est une manière de plaque tectonique en mouvement au sein d’une société. La confondre avec les petits et grands inconvénients subis par des individus et des familles dans leur quotidien rabaisse une expérience historique en un banal avatar domestique. Auquel cas il faut se demander qui, quels points de vue, quels groupements ont intérêt à pareil rabaissement…

Et même ainsi, adhésions et rejets sont et restent politiquement connotés et idéologiquement codés. Car le domestique n’est pas justiciable d’une compréhension exclusivement familiale, sinon familialiste - les enjeux sociaux ne logent pas seulement à l’extérieur des questions privées. Une grève de transports dérange la vie quotidienne tout en dérangeant certaines postures à propos de la normalité de cette vie, sa logique et son sens. C’est précisément ce qu’il faut comprendre, si on veut agir en connaissance de cause.

Article paru dans www.pratiques-sociales.org

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