Édition du 26 juin 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Leçons italiennes… et françaises

Derrière le très mauvais exemple italien, et le calamiteux programme de la coalition, se profile la question récurrente de la démocratie dans l’Union européenne.

Tiré de Politis.

La crise qui secoue l’Italie illustre jusqu’à la caricature le principe binaire qui gouverne aujourd’hui l’Europe. À force d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative à leur politique, les libéraux ont fini par en susciter une, et des plus détestables : ce populisme mâtiné de fascisme qui postule aujourd’hui au pouvoir à Rome et qui domine déjà en Europe de l’Est. La singularité de cette version issue des urnes italiennes est d’avoir poussé à son comble le confusionnisme pour en faire un programme électoral apte à séduire un large éventail populaire, et même certaines factions du patronat. Il y a là une combinaison brutale de relance de la consommation, d’attaques contre l’impôt et de xénophobie.

Dans ce charabia idéologique, l’étranger est aussi bien le commissaire européen que l’immigré érythréen. Mais c’est le second qui paie pour le premier, jusque dans son droit à vivre. En réalité, c’est bien la haine de l’immigré qui constitue le ciment de l’équipage composé du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue (ex-du Nord) post-fasciste. Mais dénoncer les discours de Luigi Di Maio et Matteo Salvini n’est pas suffisant, car le démagogue et le post-fasciste ne viennent pas de nulle part. Ils se situent plutôt du côté des conséquences que des causes.

L’opposition entre libéralisme et populisme ressemble parfois à ce qu’un dialecticien appellerait l’unité des contraires. Le président de la République, Sergio Mattarella, a illustré à son insu cette inavouable connivence en choisissant de faire porter son veto sur la nomination d’un ministre de l’Économie anti-euro plutôt que sur le projet d’expulsion de cinq cent mille migrants qui est au centre du programme du tandem Salvini-Di Maio. L’indifférence complice du président italien sur ce dossier des migrants n’a pas empêché Emmanuel Macron de lui adresser ses compliments. Ce qui n’est pas très étonnant, puisque l’Union européenne et la France ne sont pas pour rien dans le mouvement d’opinion qui s’est cristallisé en Italie sur la question migratoire. L’intransigeance française, le refus d’une politique européenne d’accueil équitable et ce maudit règlement de Dublin qui fait porter tout le poids sur le pays d’arrivée – autrement dit, les pays du Sud – ont mêlé un sentiment antieuropéen à la peur de l’immigré. Au point où en est l’Italie, il n’y a donc plus de bonne solution. Les Italiens vont sans doute être invités à de nouvelles élections en septembre. Et on peut imaginer qu’ils confirmeront leur vote du 4 mars. Peut-être même en renforçant ce qu’il y a de pire dans la coalition.

En attendant, Sergio Mattarella a nommé à la tête du gouvernement provisoire un ancien économiste du FMI, champion des politiques d’austérité. Comme s’il n’y avait rien de plus urgent que d’aggraver les causes de la colère populaire. Le veto présidentiel a immédiatement été dénoncé par les populistes et autres crypto-fascistes comme un déni de démocratie. Ceux qui ont de la mémoire politique se souviennent d’une petite phrase du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens (1) ». C’était en 2015. Et c’était à propos de la Grèce. Au fond, Sergio Mattarella ne fait rien d’autre que d’appliquer la règle énoncée par Juncker. Car, derrière le très mauvais exemple italien, et le calamiteux programme de la coalition, se profile la question récurrente de la démocratie dans l’Union européenne. Une démocratie déjà malmenée en plusieurs circonstances. Ne serait-ce que par le contournement du référendum de 2005 sur le traité européen. Nous voilà donc devant ce paradoxe de voir l’extrême droite italienne, avec son programme raciste, hurler, non sans quelques raisons, au déni de démocratie.

Peut-on échapper à la fatalité de cette opposition libéralisme-populisme ? C’est un peu la question qui se pose à notre pays. C’est, au fond, l’enjeu des conflits sociaux qui secouent aujourd’hui la France. Notre société doit-elle passer à la tondeuse du libéralisme ? Peut-elle y résister en proposant autre chose qu’un populisme associé dans l’imaginaire collectif à toutes sortes de variantes de la droite extrême ? La situation italienne souligne combien il est urgent de rendre son honneur non seulement à la gauche, mais au mot lui-même. Mélenchon avait sans doute raison pendant la campagne présidentielle de ne pas vouloir partager ce label avec François Hollande ou Manuel Valls. Mais, si la gauche charrie en effet son lot de confusions, que dire du populisme ? On voit bien avec quel empressement certains de nos commentateurs ont comparé l’alliance Mouvement 5 étoiles-Ligue à un rapprochement France insoumise-Front national. Ce qui s’appelle faire flèche de tout bois.

(1) Entretien au Figaro, 29 janvier 2015.

Denis Sieffert

Auteur pour la revue Politis (France).

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