Édition du 21 novembre 2017

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Europe

Législatives islandaises, le grand émiettement

Les électeurs islandais avaient rendez-vous dimanche 28 octobre pour élire l’Althing, chambre unique de leur Parlement monocaméral. Dans un contexte d’éclatement du paysage politique, le scrutin a ancré dans l’instabilité un système politique devenu tourmenté

Tiré du blogue de l’auteur.

Depuis la révolution des casseroles survenue en 2009, le système politique islandais connaît une crise profonde. Le cas islandais est tout à fait symptomatique des effets de la crise économique et (surtout dans le cas présent) financière sur la vie politique des pays européens. Il met aussi en exergue l’intensité de l’affaiblissement sur le vieux continent des "grands" partis, les partis de gouvernement (https://www.cairn.info/revue-commentaire-2013-3-p-542.htm).

Un système politique remarquablement stable avant la crise

Jusqu’en 2009, le système politique est dominé par le Parti de l’indépendance (Sjálfstæðisflokkur). Fondé en 1929 pour promouvoir l’indépendance de l’île à l’égard du Danemark, ce parti conservateur, libéral sur le plan économique, protectionniste, eurosceptique et modérément nationaliste a dirigé la plupart des gouvernements depuis 1942, obtenant entre 32,7 % et 48 % des suffrages exprimés aux élections législatives entre 1931 et 2007 (abstraction faite du résultat de 1987, où le parti avait été confronté à une scission d’une importante fraction interne). Jusqu’à la période récente, son principal concurrent était le Parti du progrès, un parti de centre-droit héritier des mouvements agrariens, très implanté dans le secteur rural, important aujourd’hui encore. Les rares alternances ont généralement amené des premiers ministres progressistes à prendre le pouvoir avec l’appui des partis de gauche.

La gauche islandaise est longtemps restée faible et divisée. Jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique, elle se résumait essentiellement à deux forces politiques :

- Le Parti social-démocrate, fondé en 1916, était l’un des plus anciens mais aussi l’un des plus faibles partis sociaux-démocrates européens, atteignant un maximum de 22,7 % des suffrages exprimés en 1926 pour un étiage électoral généralement proche des 15 %. Les sociaux-démocrates islandais n’ont pris que trois fois la tête du gouvernement en Islande, une fois en coalition avec le Parti de l’indépendance et le Parti du progrès, deux autres fois dans le cadre de gouvernements minoritaires. Dans les trois cas, l’expérience ne sera qu’éphémère.

- Le gauche radicale prendra elle plusieurs formes. Le Parti communiste d’Islande fondé en 1930 parviendra à envoyer plusieurs des siens siéger au Parlement, sans jamais atteindre un stade de développement significatif. Il disparaît d’ailleurs rapidement, fusionnant en 1938 avec des dissidents du Parti social-démocrate pour fonder le Parti de l’unité populaire - Parti socialiste. Ce parti obtient de plus francs succès dans les urnes et parvient à supplanter les sociaux-démocrates au rang de première force de gauche. En 1968, le Parti socialiste se fonde dans l’Alliance populaire aux côtés de nouveaux dissidents sociaux-démocrates. L’Alliance populaire restera jusqu’à sa disparition l’un des partis de la gauche radicale parmi les plus puissants d’Europe, avec des résultats électoraux n’ayant rien à envier à ceux des PC français ou italien, obtenant jusqu’à près de 23 % des suffrages exprimés 1978. Elle n’a toutefois jamais été en position de diriger un gouvernement.

Ces deux forces sont profondément divisées sur la marche à suivre en termes de politique internationale. Le Parti social-démocrate restera irrémédiablement atlantiste et pro-européen, tandis que l’Alliance populaire demeurera fidèle, malgré quelques nuances, à l’Union soviétique. En 1998, ce clivage n’étant plus d’actualité, les deux partis s’allient avec la Liste des femmes (parti féministe actif depuis 1983, fort d’un groupe parlementaire et d’une base électorale modeste mais solide) pour fonder un cartel de partis en vue des élections législatives de 1999, baptisé l’Alliance. Le programme très modéré, inspiré du blairisme adopté par l’Alliance disconvient aux ailes gauches de l’Alliance populaire et de la Liste des femmes, qui décident de faire scission et fondent le Mouvement des verts et de gauche (Vinstrihreyfingin – grænt framboð, abrégé VG).

Le scrutin de 1999 consacre le succès de l’Alliance, couramment appelée Alliance sociale-démocrate, qui obtient près de 27 % des suffrages exprimés, mais l’objectif de concurrencer le Parti de l’indépendance (40,7 %) est loin d’être atteint et le maintien du VG à un niveau non-négligeable (9,1 %) acte de fait l’échec du processus d’unification de la gauche au sein d’une seule force politique. L’Alliance fusionne ses composantes et devient un parti politique à part entière en 2000. Les élections de 2003 sont plus favorables : l’Alliance culmine à 31 %, reléguant le VG à 8,8 %. Mais elle reste plus faible que le Parti de l’indépendance et demeure dans l’opposition.

En 2007 la concurrence à gauche reprend des couleurs, l’Alliance recule à 26,8 % tandis que le VG progresse avec 14,3 % des suffrages exprimés. La gauche islandaise s’est donc renforcée dans les années 2000 mais est restée profondément divisée, notamment sur la question européenne : l’Alliance est favorable à l’adhésion de l’Islande à l’Union européenne, tandis que le VG y reste farouchement opposé. A l’issue des législatives de 2007 et à la grande surprise de ses électeurs, l’Alliance décide de former une "grande coalition" à l’allemande avec le Parti de l’indépendance, sous la houlette du conservateur Geir Haarde.

2008, la crise économique, la "Révolution des casseroles" et la crise sans fin du système politique

Le gouvernement de Geir Haarde sera rapidement confronté aux effets de la crise économique et financière qui frappe l’Islande de plein fouet. En octobre 2008, les trois principales banques islandaises, plombées par les dettes induites par leurs activités spéculatives délirantes, font faillite. Elles sont nationalisées en urgence par l’État, dont la dette extérieure explose elle aussi. Compte tenu de la taille démesurée acquise par le secteur bancaire islandais, tout le système économique de l’île s’effondre. Le chômage explose et dépasse les 10 % en 2008. La gestion de la crise par le gouvernement s’avère être désastreuse. Des manifestations massives se réunissent quotidiennement devant l’Althing et prennent de l’importance en janvier 2009. Les manifestants, de plus en plus nombreux et agressifs, provoquent des affrontements avec la police. C’est probablement le plus grand mouvement social qu’ait connu l’Islande, un évènement à mettre en relief avec les quelques 330.000 habitants que compte la minuscule république nordique. On le baptisera "Révolution des casseroles", en référence aux ustensiles de cuisines amenés par les manifestants pour perturber les séances du parlement.

Lâché par l’Alliance, le Parti de l’indépendance est tenu pour responsable de la situation. Le 26 janvier 2009, atteint d’un cancer, Geir Haarde démissionne et aucun remplaçant ne peut lui être trouvé dans les rangs de son parti. Le Parti de l’indépendance est rejeté dans l’opposition et c’est un gouvernement minoritaire de coalition entre l’Alliance et le Mouvement des verts et de gauche qui prend les rênes du pays, dans l’attente d’élections anticipées le 25 avril. Celles-ci seront le théâtre d’un spectaculaire virage à gauche : l’Alliance (29,8 %) et le VG (21,7 %) détiennent seuls la majorité absolue des sièges à l’Althing. C’est la première fois dans toute l’histoire de l’Islande que les gauches se retrouvent majoritaires au parlement. Les deux partis forment ensemble un gouvernement placé sous la direction de la sociale-démocrate Jóhanna Sigurðardóttir.

Le gouvernement de gauche décevra grandement ses électeurs. Il est incapable de permettre aux travaux de l’assemblée constituante convoquée en marge du scrutin de 2009 d’aboutir. Divisé sur la question européenne, il fera traîner l’adhésion à l’UE engagée en urgence par Geir Haarde au plus fort de la crise. En 2013, son bilan est unanimement reconnu comme désastreux, les gauches sont laminées dans les urnes et les droites reprennent la main : le Parti de l’Indépendance (26,7 %) reste faible au regard de son histoire, et il permet donc à un Premier ministre issu du Parti du progrès (24,4 %), Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, de prendre les rênes d’un nouveau gouvernement.

Dans l’opposition, les nouveaux partis se multiplient et jouissent souvent d’existences courtes : le Parti libéral entré au parlement en 1999 en disparaît en 2009. Le Mouvement des citoyens, fondé par des manifestants de la Révolution des casseroles, entre au parlement en 2009 et disparaît au cours de la législature... En 2013, le Parti pirate et le parti satirique "Avenir radieux" (dans lequel se dissout le "Meilleur parti", formé par des activistes proches des milieux libertaires, qui avait remporté à la surprise générale la mairie de Reykjavík en 2010) obtiennent leurs premiers sièges de parlementaires... La crise a profondément déstabilisé le système politique islandais et les nouveaux gouvernants ne convainquent pas les électeurs islandais qui ne savent plus à quel saint se vouer.

Le gouvernement de droite met en œuvre ses deux principales promesses : enterrer l’assemblée constituante et l’adhésion à l’UE. Il ne reste plus rien de la Révolution des casseroles, si ce n’est un esprit de rébellion fermement ancré dans la population. Celui-ci aura l’occasion de se manifester de nouveau le 3 avril 2016, lorsque l’International Consortium of Investigative Journalists révèle que le Premier ministre Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, le ministre des Finances Bjarni Benediktsson et la ministre de l’Intérieur Ólöf Nordal sont impliqués dans le scandale des Panama Papers. En Islande, on ne plaisante pas avec la corruption : une fois encore, des dizaines de milliers d’islandais descendent dans les rues de Reykjavík et provoquent la chute du gouvernement. Le Parti de l’indépendance ayant subit une scission de son aile modérée pro-européenne, partie fonder le Parti de la réforme, il n’y a plus de majorité à l’Althing. De nouvelles élections anticipées sont convoquées. Celles-ci accoucheront d’une législature particulièrement morcelée. Le Parti de l’indépendance reste le premier parti du pays avec 29 % des suffrages exprimés. Viennent ensuite le Mouvement des verts et de gauche (15,9 %), le Parti pirate (14,5 %), le Parti du progrès (11,5 %), le Parti de la réforme (10,5 %), Avenir radieux (7,2 %), l’Alliance (qui, s’effondrant à 5,7 %, est un bel exemple de la crise de la social-démocratie) et une myriade d’autres minuscules partis échouant à atteindre le seuil de 4 % conditionnant l’accès à la répartition proportionnelle des sièges de parlementaires. Jamais le système politique islandais n’avait connu un tel émiettement. Conséquence directe, la formation d’un nouveau gouvernement s’avère être laborieuse. Après des tentatives infructueuses de la part du VG et des pirates, c’est finalement le Parti de l’indépendance qui reprend la main, Bjarni Benediktsson formant un gouvernement de coalition particulièrement bancal avec le Parti de la réforme et Avenir radieux.

La chute du gouvernement Benediktsson interviendra dans des conditions inattendues et particulièrement sordides. C’est le père du premier ministre qui en sera l’élément déclencheur, après avoir apporté son aide à Hjaltk Hauksson, un homme condamné en 2004 à cinq ans et demi de prison pour avoir violé plusieurs fois sa fille adoptive pendant douze ans depuis ses cinq ans, et qui a vu son casier judiciaire effacé et son interdiction d’exercer certains métiers levée par le biais de l’Uppreist aeru, une antique loi islandaise permettant à un ancien condamné de « laver son honneur » cinq ans après avoir exécuté sa peine pour peu qu’il réunisse les lettres de recommandations de trois personnes honorables le connaissant. Le père de Bjarni Benediktsson fera partie de ces trois-là. Le premier ministre est informé des faits dès l’été 2017 mais préfère étouffer l’affaire, jusqu’à ce qu’une commission parlementaire ne la révèle. L’émoi dans la population est immense. Le 15 septembre, Avenir radieux quitte la coalition gouvernementale, provoquant la mise en minorité du gouvernement au parlement. Le lendemain, on annonce des élections anticipées pour le 28 octobre.

Vers une impasse ?

Comme à la veille des élections de 2016, pour lesquelles le Parti pirate a été présenté à tort comme grand favori, les sondages d’intentions de vote laisseront longtemps planer l’hypothèse d’un grand coup de barre à gauche. Porté par le charisme et les talents de débatteuse de sa jeune dirigeante Katrín Jakobsdóttir, le Mouvement des verts et de gauche sera annoncé en forte progression, dépassant même le Parti de l’indépendance dans les intentions de vote. Las, la campagne électorale rebattra à nouveau les cartes. Aidée par la popularité de son nouveau président, Logi Már Einarsson, l’Alliance sociale-démocrate remonte dans les sondages et fait fondre l’avance du VG, qui se retrouve dépassée par le Parti de l’indépendance, rendant l’hypothèse de la formation d’un gouvernement de gauche incertaine. A droite, le Parti du progrès subit une scission orchestrée par l’ancien Premier ministre Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, qui fonde le Parti du centre. Ce nouveau parti, plus eurosceptique que le Parti du progrès, revendiquant une volonté de reprendre à son compte "le meilleur de la gauche et le meilleur de la droite", surfera sur des promesses démagogiques, comme la redistribution d’un tiers des bénéfices des banques publiques à la population, la construction d’une ligne de ferries ou encore d’un nouveau hôpital universitaire. La situation est plus confuse que jamais.

Cette grande confusion se retrouvera dans les urnes. Les islandais semblent y trouver de l’intérêt : la participation, en hausse, atteint 81,2 % ! Le Parti de l’indépendance, malgré sa kyrielle de casseroles, demeure envers et contre tout le premier parti d’Islande. Mais il ne rassemble plus gère qu’un quart des suffrages exprimés. Il est suivi, de loin, par le Mouvement des verts et de gauche, qui avec 16,9 % fait beaucoup moins bien qu’attendu. Vienne ensuite l’Alliance social-démocrate, en relatif revival (12,1 %), le Parti du centre (10,9 %, la scission a donc été un franc succès), le Parti du progrès (10,7 %), le Parti pirate (9,2 %) et le Parti de la réforme (6,7 %). Un huitième larron s’invite sur les bancs de l’Althing, le Parti du peuple (6,9 %). Fondé par Inga Sæland, ancienne candidate de l’émission de TV X-Factor, ce parti fondé en 2016 axait à l’origine son discours sur la lutte contre la pauvreté. Inga Sæland a plus tard tenu des discours xénophobes et anti-immigrés qui ont généré une importante polémique, amenant la principale intéressée à rétropédaler, affirmant même être favorable à l’accueil des réfugiés moyen-orientaux. Avenir radieux, durement jugé par ses électeurs pour son alliance avec le Parti de l’indépendance dans le gouvernement sortant, est laminé (1,2 %).

La géographie électorale des différents partis reste très stéréotypée. Le Parti de l’indépendance jouit d’une implantation assez homogène sur l’ensemble du pays, pouvant compter à la fois sur les couches supérieures de la société liées aux milieux d’affaires de Reykjavík comme sur les populations rurales dépendantes de l’agriculture et de l’industrie de la pêche, inquiètes de la mise en place de quotas en cas d’adhésion à l’Union européenne. Les partis de gauche (le Parti pirate en particulier) peuvent compter sur des soutiens importants en milieu urbain, dans l’agglomération de la capitale mais aussi dans le nord-est où se trouve Akureyri, 17.000 habitants, première ville d’Islande en dehors de l’aire urbaine de Reykjavík.

Leurs résultats sont plus modestes dans les zones rurales, quoique le VG bénéficie d’une implantation ancienne dans le nord-ouest. Le Parti du progrès, faible dans les circonscriptions urbaines (entre 5,3 et 8,1 %) est en revanche très puissant dans les circonscriptions rurales. Près d’un siècle après sa création par des partis de défense des intérêts des paysans, ce parti reste donc une référence pour les agriculteurs et leurs familles. Il est cependant directement concurrencé auprès de son cœur de cible par le Parti du centre, qui jouit d’une implantation électorale analogue. Le Parti de la réforme concentre tous ses électeurs europhiles dans l’aire urbaine de Reykjavík et reste marginal dans le reste du pays. Enfin le Parti du peuple obtient des résultats plutôt homogènes, malgré une faiblesse assez marquée dans les circonscriptions rurales du nord.

Comme le prévoit la loi islandaise, le chef de l’État va charger Bjarni Benediktsson de la tâche de constitution d’un nouveau gouvernement. Elle sera ardue. Mathématiquement, un gouvernement de toute la droite (Parti de l’indépendance, Parti du centre, Parti du progrès et Parti de la réforme) est majoritaire au parlement. Mais les sujets de discorde entre ces quatre partis sont légion, et il est compliqué de faire l’impasse sur l’affaire qui a éclaboussé le premier ministre sortant. A gauche (VG, Alliance, Pirates), aucune majorité n’est possible à moins d’alliances plus qu’improbables soit avec le Parti de l’indépendance, soit avec deux des trois autres partis de droite, soit avec l’un d’entre eux et le Parti du peuple. Autant dire que la situation est loin d’être simple et que l’Islande n’est pas prêt de sortir de la crise politique et de l’instabilité ministérielle dans laquelle elle est engluée depuis huit longues années.

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