Édition du 19 juin 2018

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Québec

Les étranges métamorphoses du Dr Couillard

D’abord un coup d’œil sur L’étrange cas du docteur JeKyll et de monsieur Hyde ? Cette hallucinante histoire est rapportée par l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson : The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde. Dans ce court roman publié en 1886, il raconte le cas du docteur Jekyll habité par deux pulsions opposées : l’une qui l’incite à faire le bien et l’autre qui le pousse à faire le mal. Troublé par cette double personnalité, il cherche le moyen de s’en guérir. Il concocte une drogue devant séparer son côté bienfaisant de son côté malfaisant. Mais voilà qu’une fois la potion mise au point, c’est le côté malfaisant qui prend le dessus. Le bon Dr Jekyll se transforme en le méchant Mr Hyde qui fera beaucoup de mal dans son voisinage.

tiré de l’Aut’journal | 13 avril 2018

Cette allégorie est devenue la référence classique pour décrire, sinon expliquer cette psychose qu’on appelle le dédoublement de personnalité. L’histoire se passe dans l’aristocratique et puritaine Angleterre, à l’époque victorienne où prévalait une tendance à l’hypocrisie sociale.

À notre époque de néolibéralisme et de néolibre-échange, qui désencastre le social de l’économique et fait prévaloir le marché sur le politique, ne faut-il pas ajouter une tendance à l’hypocrisie politique ? 

Tartufferie, schizophrénie ou dédoublement de personnalité ?

Dans une chronique intitulée Dr Couillard and Mr Hyde, Michel David, évoque l’allégorie de Stevenson pour expliquer les étranges métamorphoses du Dr Couillard (Le Devoir, le 16 décembre 2008).

Chroniqueur à la mémoire longue, Michel David rappelle le temps où le docteur Couillard, alors directeur du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, se faisait l’ardent défenseur de notre système public de santé. Dans une lettre publiée dans La Presse, le 3 octobre 2002, le bon docteur écrit : « Ne commettons pas l’erreur d’affaiblir notre système de santé gratuit et universel au profit de l’entreprise privée, qui s’est avérée incapable, partout où on lui en a donné l’occasion, d’offrir des services aussi accessibles et peu coûteux qu’un régime basé sur la taxation universelle ».

Un an plus tard, en 2003, Philippe Couillard fait le saut en politique pour devenir ministre de la Santé et donc défenseur ex officio du système public de santé. Ce qui ne l’empêche pas de favoriser de facto le glissement du réseau vers le privé en réduisant drastiquement les effectifs, en centralisant la prise de décisions et en autorisant la réalisation par le secteur privé d’une cinquantaine d’interventions chirurgicales.

Juin 2008, stupéfiante volte-face : il démissionne de ses fonctions de député et ministre de la Santé pour grossir les rangs d’une compagnie spécialisée dans le financement de la médecine privée. Il devient partenaire à part entière et conseiller stratégique du fonds Pertinence Capital Partnership. Et le voilà métamorphosé en champion de la privatisation de notre système de santé.

Michel David se demande s’il s’agit-là de tartufferie, comme l’avance le président de la FTQ, ou de schizophrénie. Quoi qu’il en soit, force est de diagnostiquer un étrange cas de dédoublement de personnalité.

Disons, pour mettre la chose dans son contexte, que Philippe Couillard n’est pas le seul politicien à souffrir de ce mal. Le néolibéralisme et les multiples accords de néolibre-échange qui encerclent la planète ont rendu l’overclass politique schizophrène. Le mal est planétaire.

En approuvant ces accords, les gouvernants s’astreignent à un double jeu. Face à leur électorat, ils se présentent comme les défenseurs des services sociaux, de l’environnement, du climat et du bien commun. Face aux exigences du néolibre-échange, ils mettent en œuvre des politiques destructrices de l’environnement, du climat, de l’égalité sociale et du bien commun.

Prenons l’exemple le plus flagrant de cette schizophrénie politique : les Accords de Paris sur le climat signés, en décembre 2015, par les dirigeants politiques du monde entier. La main sur le cœur, ils ont pris l’engagement de réduire, de façon significative, les émissions de gaz à effets de serre destructeurs du climat. Et qu’ont-ils fait depuis plus de deux ans ? Ils ont laissé faire. La plupart font le contraire de ce qu’ils ont dit et signé. Le gouvernement Trudeau continue de s’enliser dans les sables bitumineux. Le gouvernement Couillard, dans les hydrocarbures. 

De la réingénierie de Jean Charest à la réinvention de l’État par Philippe Couillard

Lors de l’assermentation de son cabinet dans l’enceinte du Salon rouge, le 29 avril 2003, le nouveau premier ministre Jean Charest déclare solennellement :

En se donnant le premier gouvernement élu du XXIe siècle, les Québécois ont tourné la page sur un modèle d’État. Au cours de ce mandat, nous allons revoir de fond en comble l’organisation de l’État québécois. Ce sera la première réingénierie du gouvernement du Québec depuis la Révolution tranquille.

La réingénierie de l’État québécois va consister à désactiver les législations sociales mises en œuvre pendant les deux décennies qu’a duré l’époque de la Révolution tranquille. Philippe Couillard, sacré ministre de la Santé à cette occasion, adhère sans réserve à cette politique.

Devenu à son tour premier ministre, il prend le relais de Jean Charest. Mais il veut faire mieux et plus vite. Ce dernier avait finalement reculé devant le tollé généralisé de la société civile, décidée à freiner ce processus de la destruction de l’État social.

Lui, Philippe Couillard ne reculera pas. Il a découvert un livre qui le conforte sans ses convictions : The Forth Revolution – The Global Race to Reinvent the State. L’heure de la quatrième révolution a sonné : il faut réinventer l’État. Margaret Thatcher, Ronald Reagan et leurs successeurs ont été trop mous. Ils nous ont laissé un État obèse, dépensier et socialisant. Il faut réinventer l’État dans le sens d’un ratatinement. L’amaigrir sans ménagement, pour laisser place au secteur privé, soi-disant plus efficace.

En clair, cela veut dire l’austérité tous azimuts. Aucune institution ni aucun service public ne seront épargnés. Cette politique impitoyable n’épargnera pas non plus les plus vulnérables de la société : les assistés sociaux, les malades, les vieux, les enfants, les proches-aidants – surtout les proches aidantes – les personnes handicapées. Des mesures que d’aucuns ont qualifiées de cruelles. 

« Exécuter d’un coup toutes les cruautés »

Vraisemblablement, le docteur Couillard a un autre livre sur sa table de chevet : Le Prince de Nicolas Machiavel. Le célèbre conseiller de l’aristocratie florentine recommande à tout roitelet qui vient de s’emparer du pouvoir de « déterminer et exécuter tout d’un coup toutes les cruautés qu’il doit commettre pour, ensuite, rassurer les esprits et les gagner par ses bienfaits ». (Le Prince, chapitre VIII)

Le premier ministre Couillard va suivre à la lettre ce conseil machiavélique. Dès son accession au pouvoir, il annonce son intention de rétablir l’équilibre budgétaire, au prix de douloureux, mais nécessaires sacrifices. Le plan de redressement proposé exige une réduction de 7,3 milliards de dollars des dépenses publiques. Une exigence manifestement exagérée, car les surplus générés se sont avérés énormes : 3,6 milliards en 2015 ; 4,3 milliards en 2016.
Cette rigueur excessive des trois premières années du gouvernement Couillard a détérioré inexorablement les services publics, entraînant des conséquences néfastes pour l’avenir. 

Élections en vue : la drogue qui réveille le côté bienveillant du Dr Couillard

Dans notre système démocratique, marqué au coin du marketing électoral, les élections agissent comme une véritable drogue. La perspective d’élections à l’automne – et surtout la possibilité de les perdre – a eu l’heur de réveiller le côté bienfaisant du docteur Couillard.

Suivant le conseil de Nicolas Machiavel, il a commencé, dès novembre 2017, à répandre ses bienfaits financiers sur le système d’éducation, le réseau de la santé, les garderies et un peu partout. Le budget Leitao du 27 mars dernier poursuit sur cette lancée. On multiplie même les mesures à visage progressiste, comme la nouvelle politique bioalimentaire dévoilée en grande pompe début d’avril.

Mais le mal est fait. Les calmants administrés ne serviront qu’à stabiliser le patient… jusqu’au retour annoncé de l’austérité.
 
www.jacquesbgelinas.com

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