Édition du 18 avril 2017

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Les idéologues à la Maison Blanche : Qui sont-ils (Deuxième partie)

Si Stephen Bannon est le roi à la tête de la pyramide des idéologues, Mme Kellyann Conway est son dauphin. La même Kellyann Conway qui nous a révélé l’existence des « faits alternatifs » (Alternative facts) et qui nous a éclairés sur le massacre à Bowling Green en Ohio. Conway s’est fait connaître en tant que directrice des communications de la campagne de Donald Trump. Son rôle fut déterminant dans la conquête du pouvoir présidentiel. Elle occupe aujourd’hui le même poste au sein de la Maison-Blanche. À plusieurs reprises, Conway nous a expliqué sa conception de la « vérité » et des faits. Selon elle, à toute vérité s’oppose une « contre-vérité ». À tous les faits vérifiables se trouvent des « contre-faits ». La vérité se détermine à partir d’une pluralité de points de vue, tout simplement. Il suffit de choisir les faits qui correspondent à notre idéologie politique, à notre conception du monde et du type de gouvernance à adopter, par exemple.

Lire la première partie.

Lire la troisième partie.

L’apparition des « médias sociaux » est l’une des causes de cette diversification de la « vérité » et des interprétations qui en découlent. De plus, dans des sociétés de plus en plus dirigées par l’impératif des libertés individuelles, par la tyrannie de l’opinion - « mon opinion vaut bien la tienne » -, nous entrons dans l’ère de la « post-vérité ». Tout relève de la simple « interprétation » des faits, on détermine la vérité à partir d’un angle qui nous convient. Rappelons, à ce titre, que dans l’Amérique profonde – régions qui ont hautement contribué à la victoire de Donald Trump -, la haine des médias et des intellectuels dits « bien-pensants » est à son comble. Surtout depuis la venue de Ronald Reagan au pouvoir. Et ceci n’est que la continuité de la « guerre culturelle » entreprise par les conservateurs reaganiens qui avaient désigné la presse libérale et les intellectuels de la côte Est et Ouest américaine comme leurs principaux ennemis. FOX News fait des milliards sur le dos de cette haine dirigée envers les médias progressistes, accusés par l’extrême-droite d’avoir dénaturé les « valeurs américaines ».

Cette nouvelle droite possède maintenant plusieurs tribunes médiatiques qui produisent un discours de plus en plus répandu dans la société américaine et qui puise ses sources à travers les nombreux « Think Tanks » néoconservateurs – comme la Heritage Foundation et l’Institut Hoover – qui pullulent sur l’ensemble du continent nord-américain. Ces « Think Tanks » sont en fait le produit de la renaissance conservatrice des années 1950, commanditée à l’époque par le sénateur de l’Arizona, Barry Goldwater. Conway se dit l’héritière de cette lutte portée par les intellectuels de droite depuis plus de trente ans. Comprenons-nous bien : Trump n’est pas à l’origine des idées véhiculées par les milieux néoconservateurs, il est le résultat d’une longue cavale menée par les idéologues réactionnaires des États-Unis. Les mêmes qui ont pourfendu les médias libéraux auxquels Trump voue aujourd’hui une haine sans nom, particulièrement le New York Times.

Or, derrière cette vision défendue par Kelyann Conway se cache surtout une stratégie politique. Une stratégie vouer à confondre la population américaine, car plus circulent des « faits alternatifs » au sein de l’espace médiatique, plus se propagent les « demi-vérités » ou tout simplement des mensonges qui se prétendent des nouvelles véridiques. Ces « faits alternatifs » ont pour mission de contredire systématique l’information divulguée par les médias d’orientation libérale. Le but de cette stratégie est d’offrir des munitions – peu importe si elles reposent sur des observations appuyées sur des informations fondées – aux membres de la société civile qui s’opposent aux sources médiatiques dites « bien-pensantes ». De plus, le règne de la « post-vérité » démonise le monde extérieur et ce qui se passe en dehors des États-Unis. De sorte que le citoyen américain ordinaire refuse de s’intéresser à autre que chose qu’à la scène politique nationale des États-Unis. Là-bas, toute politique est nécessairement locale.

Ceci a pour conséquence de fertiliser le terreau déjà fertile de l’Amérique profonde qui souhaite prendre sa revanche contre les élites libérales qui la méprisent depuis toujours. Cette Amérique profonde, nous le savons, est généralement peu éduquée et se renseigne de la situation politique américaine à partir des journaux locaux. Des « feuilles de chou » qui ne publient que des faits divers et jamais d’articles de fond sur les faits nationaux et internationaux. Cette Amérique-là existe, tenez-vous pour dit, et elle souhaite avoir son mot à dire. L’Amérique, nous commençons enfin à le comprendre, ce n’est pas seulement la population cultivée qui habite les côtes étasuniennes, surtout pas celle de Hollywood.

Kellyann Conway est bien au courant de cette réalité et voilà pourquoi elle tient tant à rappeler l’existence de « faits alternatifs » qui confortent et confirment les préjugés de l’Amérique profonde. Cette stratégie se veut un contrepoids à l’hégémonie des médias traditionnels. Les néoconservateurs ont compris depuis belle lurette qu’il devrait créer eux-mêmes l’alternative médiatique qui leur permettrait de gagner la « guerre culturelle » contre l’ordre libéral. Ils se devaient de trafiquer la réalité à leur avantage. Un peu comme l’avait prescrit Goebbels dans l’Allemagne nazie : « Il suffit de répéter un mensonge jusqu’à ce qu’il devienne vrai. » Kellyann Conway a compris le rôle essentiel des communications dans la manipulation de l’opinion publique. Ce sont les images et les discours qui déterminent notre rapport au monde et à la politique. Pour instrumentaliser la communication, il faut d’abord mettre la main sur le système qui structure la transmission du message. Conway est devenue une experte de l’instrumentalisation du message.

Toutefois, pour qu’un message soit entendu par tous, celui qui transmet le message doit avoir une certaine crédibilité auprès de ceux qui lui tendent l’oreille. Peu importe si l’information divulguée est véridique ou pas. Ce qui importe avant tout est de savoir qui nous informe d’un sujet quelconque. Et quand une nouvelle ou un événement est révélé par la plus haute autorité du pays, c’est-à-dire le Président des États-Unis, le citoyen ordinaire est, la plupart du temps, porté à croire aveuglément ce qu’on lui annonce, du moins quand ce dernier est un président d’obédience républicaine. Cette situation est révélatrice d’un grave problème qui traverse la société américaine : la communication instrumentalisée par le pouvoir politique met aujourd’hui l’accent sur la croyance plutôt que sur la connaissance des faits. Il ne s’agit pas d’une croyance au sens religieux, mais plutôt une sorte d’instinct grégaire qui renvoie aux valeurs que partagent une majorité de citoyens américains. Ce règne de la « post-vérité » instituée notamment par Kelyann Conway a pour but de reconfigurer entièrement la conscience historique et politique des États-Unis à des fins très précises : provoquer une révolution néoconservatrice qui sonnera le glas de l’ordre libéral et qui mettra au monde une nouvelle mythologie politique aux États-Unis. L’histoire contemporaine regorge d’exemples funestes découlant de ce type de manipulation. Toute instrumentalisation de l’information répond à des impératifs idéologiques et, disons-le ainsi, ces derniers sont rarement, pour ne pas dire jamais, portés par l’intérêt du bien commun et de la justice.

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