Édition du 13 février 2018

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Les maudits Anglais

Quand j’étais enfant dans le quartier Ahuntsic, les seuls Anglais qu’on voyait étaient en fait des Italiens qui allaient à l’école anglophone. On se connaissait pas, on ne se parlait pas, sinon que pour faire quelques batailles de boules de neige. On les appelait les maudits Anglais…

Plus tard ado dans la grande ville, je passais une frontière invisible à l’ouest de Saint Laurent. On ne pouvait pas dire qu’il y avait de l’hostilité dans l’air, mais on sentait qu’on n’était pas tout à fait à notre place. Je ne parle même pas de Westmount qui aurait pu être à 1000 kilomètres de nous tellement que c’était ailleurs, comme le Town of Mount-Royal, « protégé » par un mur d’arbustes le long du boulevard l’Acadie.

C’était comme cela, nous disait-on. Mais quelque part dans les années 1960, j’ai compris que ce « comme cela » était autre chose. Certes on n’était pas en Alabama, mais Pierre Vallières ne s’était pas tout à fait trompé, avec les Nègres blancs d’Amérique.

Avec Parti Pris, Fanon et plein d’autres, on a décortiqué cela. On voyait bien que l’exploitation de classe se combinait à l’oppression nationale. Et on pensait bien qu’on ne pouvait pas aborder l’un sans aborder l’autre, à moins de tomber dans l’indépendantisme stupide de Marcel Chaput ou le déni élitiste de Pierre-Eliott Trudeau.

C’est alors qu’on a fait la connaissance d’autres Anglais. Il y avait notamment à l’UQAM un rescapé du Parti communiste, qui avait rompu avec les dogmes et qui nous a réexpliqué notre histoire. C’est avec Stanley Ryerson qu’on a appris que le grand mouvement républicain de 1837-37 avait été en partie mené par des Patriotes qui s’appelaient Robert et Wolfred Nelson, Edmund Bailey O’Callaghan, Thomas Storrow Brown et bien d’autres. Cela contredisait la vision ethnique du projet qui nous avait été légué par la tradition catholique-canadienne-française, à la manière du cher Chanoine Lionel-Groulx, l’admirateur de Franco, de Mussolini et du collabo pronazi Pétain.

Dans cette radicalisation des années 1970, on a brisé, en partie au moins, l’ornière ethnique de la lutte d’émancipation. Des jeunes de McGill, comme Stanley Gray, Roger Rashi, Donald Cuccioletta, nous ont aidé à défier cette institution coloniale et à initier un nouveau mouvement étudiant radical. Une Léa Roback a joué un grand rôle pour faire le pont entre les générations militantes syndicales. Des Anglos de gauche ont essaimé dans des mouvements communautaires, notamment à Pointe St-Charles, dans le Mile-End et à NDG, où ils ont construit, avec Sam Boskey, Lucia Kowaluk et tant d’autres, une initiative municipale progressiste, le Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM).

Ce sont ces Anglos qui sont restés après l’exode de 1976 et qui ont accepté de vivre dans une autre langue commune qui a produit, avec leurs enfants et leurs petits-enfants, la génération de la loi 101.

C’était « nos » Anglos et une chance qu’ils étaient là.

Cela nous a changé, mais on ne peut pas dire que cela a totalement réglé le problème. Le nationalisme, qui mobilise les opprimés, peut facilement être détourné. La cause de l’émancipation devient l’exclusion de l’autre. Il n’y pas si longtemps, une certaine déclaration d’un certain Jacques Parizeau a rouvert cette blessure.

Aujourd’hui, un nationalisme de pacotille revient sous diverses bannières plus ou moins démagogiques, comme si les Anglos, leurs institutions, leur culture, leur langue, étaient le principal obstacle de notre émancipation.

En vérité et on ne le dira jamais assez, les Anglos, qui sont souvent des anglophones qui ont peu à voir avec le monde anglo-américain, font partie du peuple québécois. Il y en a des courageux et il y en a des peureux. Il y en a de droite et il y en a de gauche. Il y en a qui veulent aider notre société à devenir plus généreuse et plus ouverte et il y en a qui sont enfoncés dans l’individualisme possessif, cette terrible maladie du capitalisme. Exactement comme tous les autres, Francos y compris.

L’indépendance se ferait sans cette partie du peuple, cela serait une émancipation factice, une fausse libération, pour remplacer, comme le disait le Manifeste du FLQ, une bande de fumeurs de cigares par une autre bande de fumeurs de cigares.

En attendant, regardez bien autour de vous et entendez ce qui sort de la bouche d’historiens post-communistes et d’étudiants de McGill, d’animateurs sociaux de Pointe St-Charles, de féministes de Concordia et de Kanesatake, d’écologistes de NDG. Peut-être qu’ils le disent avec d’autres mots, mais leur langue, c’est aussi la langue de l’émancipation.

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