Édition du 24 avril 2018

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Les non-excuses du pape François : quand le silence fait mal

Ecrit par Frédéric Barriault

Ainsi donc, le couperet est tombé : le pape François ne présentera pas d’excuses aux Premières Nations, Inuits et Métis ayant été soumis au génocide culturel orchestré par l’État fédéral canadien avec la collaboration active des Églises chrétiennes du pays par le biais des pensionnats, au sein desquels 150 000 enfants autochtones ont été soumis à des abus physiques, psychologiques et sexuels et où 6 000 d’entre eux ont perdu la vie. C’est ce qu’on a appris la semaine dernière dans une lettre signée par le président de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), Mgr Lionel Gendron, qui indique que le pape ne peut pas « répondre personnellement » aux nombreuses invitations lui ayant été transmises en ce sens au cours des trois dernières années.

Au terme de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), en 2015, divers appels à l’action avaient en effet été formulés. L’un de ceux-ci, le 58e, exhortait le pape à « présenter, au nom de l’Église catholique romaine, des excuses aux survivants, à leurs familles ainsi qu’aux collectivités concernées pour les mauvais traitements sur les plans spirituel, culturel, émotionnel, physique et sexuel que les enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis ont subis dans les pensionnats dirigés par l’Église catholique ». Aux yeux du président de la CVR, Murray Sinclair, tout comme des commissaires Marie Wilson et Wilton Littlechild, ces excuses du pape sont nécessaires en raison du « fouillis des déclarations » et demandes de pardon formulées à la pièce et au cas par cas par diverses entités catholiques au fil des ans (les oblats de Marie-Immaculée ont demandé pardon en 1991 ; les jésuites en 1993 ; les évêques de l’Alberta et des Territoires du Nord-Ouest en 2014). Excuses, disent les commissaires dans leur rapport final, « dont bon nombre de survivants et de religieux n’auront jamais connaissance ».

Pour bon nombre d’Autochtones et aussi d’Allochtones, les excuses du pape sont essentielles au processus de guérison auquel la population canadienne est conviée à l’issue des travaux de la CVR. Il ne saurait y avoir de guérison sans qu’il y ait, au préalable, un repentir sincère et contrit de la part de l’Église catholique. Plusieurs catholiques canadiens s’attendaient donc à ce que le pape François donne suite à cet appel, d’autant qu’il y a quelques mois à peine, tout était encore sur la table. En effet, plusieurs espéraient que le pape effectue un voyage en Saskatchewan en 2018 ou en 2019 et qu’il transmette ses excuses aux Autochtones à cette occasion. Dès le début de son pontificat, François avait donné le ton en faisant de la réconciliation avec les peuples autochtones l’une de ses priorités pastorales, poursuivant ainsi le processus de purification de la mémoire entamé par son prédécesseur Jean-Paul II, au tournant des années 2000. Lors de son voyage apostolique en Bolivie, en juillet 2015, il avait demandé « humblement pardon non seulement pour les offenses de l’Église elle-même, mais [aussi]pour les crimes [commis]contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique ». Dans un discours, il avait alors félicité ses « frères et sœurs du mouvement indigène latino-américain », dont il avait salué les luttes en faveur des « droits des peuples autochtones » et de la défense de la « Mère Terre ». Il a réitéré cet appui aux peuples autochtones lors de chacun de ses voyages en Amérique latine, et ce, du Mexique au Chili, en passant par le Pérou.

On se serait donc attendu à ce que cette bienveillance du pape envers les premiers peuples trouve écho en Amérique du Nord. Or, à ce chapitre, François souffle le chaud et le froid. Lors de son voyage aux États-Unis, en 2015, il avait semé l’émoi et la controverse en célébrant la messe de canonisation de Junípero Serra. Considéré comme l’évangélisateur de la Californie, ce franciscain espagnol est en effet porteur d’une histoire trouble, étant accusé d’avoir violenté et brutalement acculturé les Autochtones de cette région. Le refus du pape à donner suite à la demande de pardon formulée par la Commission de vérité et réconciliation du Canada va aussi dans ce sens…

Or, voilà, il semble que ce soit à la demande des évêques catholiques du Canada que le pape François a pris la décision de ne pas présenter d’excuses officielles aux victimes des pensionnats. Les analystes se perdent en conjectures pour expliquer les tenants et aboutissants de cette décision – d’ailleurs très opaque – prise par le pape en dialogue avec les évêques canadiens. Indépendamment des raisons invoquées par les uns et les autres pour justifier ce refus, force est de reconnaître son caractère blessant, sinon outrageant, compte tenu des souffrances et blessures profondes qui affectent encore aujourd’hui les survivantes et les survivants des pensionnats autochtones, leurs descendants et leurs communautés.

Une plaie béante

On s’explique mal cette prudence et cette timidité de François, connu pour ses prises de position prophétiques, de même que pour son tempérament bouillant. On s’explique mal, aussi, le décalage entre son appui aux revendications des peuples autochtones de l’Amérique latine et son silence embarrassant à l’égard des souffrances endurées par ceux du Canada. Ce silence est d’autant plus troublant quand on sait que son prédécesseur, Benoît XVI, a demandé pardon pour les abus sexuels perpétrés par des membres du clergé en Irlande, entre les années 1930 et 1990.

L’heure est venue pour les évêques et cardinaux de prendre acte de la douleur de ceux et celles qui ont subi ces souffrances et humiliations au sein de l’Église. D’autant que plusieurs de ces personnes continuent, envers et contre tout, de cheminer en Église. Je pense ici à l’Irlandaise Mary Collins, elle-même victime d’abus sexuels cléricaux, qui a choisi de maintenir coûte que coûte ses liens avec l’institution afin de contribuer à la lutte contre la pédophilie en son sein. Jusqu’à ce qu’elle claque la porte avec fracas, face à l’apparente inertie du Vatican dans ce dossier et en réponse à l’incapacité de l’Église à se montrer solidaire de la souffrance des victimes.

Au terme des audiences de la Commission de vérité et réconciliation, j’avais été profondément bouleversé par la puissance des témoignages et l’ampleur des souffrances causées, mais aussi par une statistique troublante à bien des égards. Malgré l’horreur des pensionnats, malgré la violence du colonialisme, 68 % des Autochtones canadiens continuent de se revendiquer d’une identité chrétienne, 40 % d’entre eux (c’est-à-dire 500 000 personnes) étant de confession catholique et, dans bien des cas, conservent un attachement à l’Église, pour le meilleur et pour le pire. Question politique et morale incontournable pour l’Église, la réconciliation est donc aussi un enjeu proprement pastoral. Saura-t-elle entendre le cri et panser les plaies des Autochtones (qu’ils soient croyants ou non, d’ailleurs) ? Saura-t-elle se montrer prophétique, faire acte de contrition, affronter les démons de son passé et établir des relations égalitaires et fraternelles avec les peuples autochtones du Canada ? Il faut l’espérer, car ces derniers attendent du pape et des évêques canadiens des gestes symboliques et signifiants, à mille lieues de la mièvrerie et de l’opacité de la lettre publiée par la CECC à l’aube de la Semaine sainte.

Le pape François a d’ailleurs renvoyé les évêques canadiens à leurs responsabilités, exhortant ceux-ci à s’engager résolument dans un « travail intensif de pastorale visant la réconciliation, la guérison et la solidarité avec les peuples autochtones », comme on peut le lire dans la lettre de la CECC. Or, sur ce terrain, les évêques canadiens semblent être à la remorque des communautés religieuses et des chrétiens de la base, qui multiplient les initiatives afin de favoriser le dialogue entre Allochtones et Autochtones, dans une optique de réconciliation. En tant que premiers pasteurs de l’Église canadienne, les évêques sauront-ils assumer leurs responsabilités, entendre l’interpellation du pape, tout comme celles des chrétiennes et chrétiens activement engagés dans une telle démarche ? En l’absence d’excuses du pape, il faudrait à tout le moins que les évêques canadiens s’engagent résolument et d’une seule voix sur cet enjeu essentiel.

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