Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Laïcité

Les pirouettes de l'histoire

Le psychodrame est reparti ! Le récente décision du gouvernement caquiste d’imposer aux employé-e-s de l’État en situation « d’autorité » (tout d’abord dans la version initiale, puis de « coercition » dans la dernière) a relancé l’affrontement avec les tenant-e-s du multiculturalisme. Certain-ne-s de ceux-ci et celles-ci crient à la discrimination et bien entendu au racisme.

De Jean-François Delisle

Pourtant, l’enjeu est aussi simple que modeste et impératif : préserver la neutralité religieuse de l’État en interdisant à aux employé-e-s de celui-ci d’arborer des signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions.

Des distinctions essentielles s’imposent ici.

Le droit de porter de pratiquer sa religion, c’est-à-dire de posséder un clergé ainsi que des lieux de culte sûrs et reconnus n’est pas en cause dans le projet du gouvernement Legault. Il s’agit là bien sûr d’un droit fondamental.

Il est plutôt question de s’assurer que les employé-e-s de l’État n’arborent pas de signes religieux sur leur lieu de travail, en particulier ceux et clles qui occupent des responsabilités coercitives comme les juges, les procureurs de la Couronne et les policiers. J’y ajouterais pour ma part les enseignant-e-s du secteur public qui assument la délicate responsabilité d’instruite nos jeunes. Évidemment, les institutions d’enseignement privées tenues par des communautés religieuses ne sont pas visées par les tenants de la laïcité.

Rappelons que la prétention selon laquelle un ou une simple croyant-e puisse afficher en tout temps, en tout lieu et en toutes circonstances les symboles de sa religion ne représente pas un droit constitutionnel. Il est soumis aux lois du pays où réside ce ou cette croyant-e. Quand une personne s’engage dans la magistrature, dans la police ou dans l’enseignement, elle renonce par le fait même à afficher son affiliation religieuse (au même titre que ses convictions politiques). Si cette personne refuse de s’embaucher dans ces secteurs pour des motifs religieux, alors c’est qu’elle leur donne priorité par rapport à sa loyauté civique et et elle renonce par le fait même à une carrière publique. Il ne doit pas seulement y avoir impartialité de la part des employé-e-s de l’État mais aussi apparence d’impartialité, tout comme en matière d’administration de la Justice, il ne doit pas exister uniquement justice mais en même temps apparence de justice. C’est un principe élémentaire de toute démocratie moderne.

Cela signifie que le droit pour les simples citoyen et citoyennes de transiger avec des policier-ère-ss, des magistrats et des enseignant-e-s sans signes religieux dépasse celui des croyant-e-s à les afficher lorsqu’ils-elles occupent ces fonctions délicates.

Il ne s’agit nullement d’une attaque contre la liberté religieuse ni contre les minorités attachées à la pratique de leur foi. En Occident dans son ensemble, un des acquis majeurs de la démocratie repose sur une claire séparation entre le pouvoir de l’État et celui des organisations religieuses, lesquelle ne doivent pas bénéficier d’un privilège indu, comme celui pour leurs membres de travailler au service de l’État affublés de symboles religieux. Il faut distinguer à ce stade de mon exposé trois espaces dans nos sociétés : l’espace public(rues, commerces, parcs, etc), l’espace privé (maisons et mosquées) et l’espace civique (magistrature, police et institutions d’enseignement).

Dans les deux premiers, le port de signes religieux est tout à fait légitime. Mais dans le troisième (l État), on ne peut les tolérer et ceci pour des motifs de neutralité. La croix catholique à l’Assemblée nationale devrait disparaître de cet espace civique par excellence. On pourrait la remplacer par un symbole plus contemporain et plus rassembleur.

La séparation des organismes religieux de l’État n’a bien entendu aucun rapport avec le racisme. Le prétendre comme le font certain-ne-s opposant-e-s au projet caquiste relève d’une odieuse démagogie. Il importe de préserver la neutralité religieuse étatique contre tous les intégrismes, quelle que soit leur provenance.

On traite beaucoup par les temps qui courent du présumé « droit » des minorités religieuses à s’affirmer partout (même au sein de l’État) et pour ce faire, d’y arborer leurs signes religeux distinctifs ; mais on n’évoque jamais celui de la masse des agnostiques et des athées de voir leurs convictions respectées et non heurtées au quotidien par une multitude de signes religieux dans l’espace public. Au moins, l’espace civique devrait en être préservé.

Après tout, le Québec moderne s’est construit avec la Révolution tranquille par la décléricalisation de la société et la laïcisation de celle-ci, ce qui fut considéré à l’époque comme une avancée majeure par rapport à la période antérieure où l’Église catholique était omniprésente.

Paradoxalement, c’est une certaine conception du multiculturalisme,largement d’origine trudeaulienne (Pierre-Elliott) laquelle se voulait l’application même de la modernité et de l’ouverture à l’autre contre le nationalisme indépendantiste québécois qui risque d’entraîner au contraire une régression en matière d’espace religieux reconnu dans la société.

Jean-François Delisle

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