Édition du 19 juin 2018

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Québec

Les théories du complot autour d’Alexandre Bissonnette

Le 29 janvier 2017, Alexandre Bissonnette perpétrait un acte terroriste contre la Grande Mosquée de Québec, visant à éliminer le plus grand nombre de musulmans.es possible. L’acte était prémédité, et l’on dit qu’il aurait fait du repérage sur les lieux quelques jours avant l’attentat.

Tiré du blogue de l’auteur.

Ç’aurait pu être encore pire : une arme semi-automatique qu’il avait en sa possession se serait heureusement enrayée.

Bissonnette plaide finalement coupable, ce qui évitera la tenue d’un procès. S’il a écrit une lettre pour s’excuser envers les familles, sa déclaration laisse croire qu’il vit toujours dans une bulle : « Je ne suis ni un terroriste ni un islamophobe. Plutôt, je suis une personne qui a été hantée par la peur » (pourtant, « islamo-phobie » = crainte irrationnelle de l’islam).

Est-il entré dans une mosquée par hasard ? Deux jours avant l’attentat, Bissonnette publiait sur sa page Facebook une image de templier en train de prendre d’assaut des musulmans – référent habituel des forums anti-islam :

Malgré les faits évidents, il se trouve bien des gens pour faire preuve de déni, surtout du côté des islamophobes.

Parmi les tenants du conspirationnisme, on trouve des militants.es de groupes d’extrême-droite (La Meute, Révolution PTRK, etc.), puis des personnes non-affiliées s’exprimant sur les réseaux sociaux, mais aussi des influenceurs plus médiatisés tels que Djemila Benhabib, Dominic Maurais, Sophie Durocher et Fatima Houda-Pepin, qui espèrent toujours des thèses alternatives (nulle surprise, car ce sont des auteurs et autrices dont l’islamophobie est souvent le fonds de commerce).

Bien sûr, les radios-poubelles ne sont pas en reste :

Thèse des deux tireurs

Peu après l’attentat, alors que la poussière n’était pas encore retombée, des médias ont rapporté un témoignage (unique) selon lequel un deuxième « homme cagoulé » était sur place, et aurait crié « Allahu Akbar » (« Dieu est grand »), avec un accent québécois. Parallèlement à ça, les policiers attrapaient un deuxième suspect Mohammed Belkhadir (parfois nommé erronément Khadir) qui aurait fui en voyant les policiers.

Bien que les policiers relâcheront M. Belkhadir le jour-même, précisant qu’il s’agit d’un témoin et non d’un suspect, les conspirationnistes s’accrocheront à la première impression. Pour eux, il faut absolument qu’un arabo-musulman soit impliqué.

Oui, pour eux, ces arabo-musulmans (incluant les six victimes) sont des sous-humains qui ne méritent aucune sympathie :

Afin de sauver leurs préjugés les plus racistes, ils se mettent rapidement à tisser des théories du complot à partir d’éléments narratifs infondés et n’ayant pas de liens entre eux. Voici une version assez courante du récit, calquée vaguement sur des rumeurs au sujet du tueur d’Orlando, en Floride :

« Alexandre Bissonnette avait un amoureux secret, arabo-musulman, soit « Mohammed Khadir ». Ils entretenaient une torride relation secrète étant donné que l’homosexualité serait proscrite par l’islam. Au bout de 6 mois, le père de Mohammed aurait appris le terrible secret et aurait voulu mettre fin à leur relation. Alexandre, fou de rage, se serait rendu à la Grande Mosquée où se trouvait le père en question, pour tuer le plus de gens possible. « Khadir » a tenté d’arrêter Alexandre ou était carrément complice ».

Il existe plusieurs variantes de ce récit. Les conspirationnistes ont par exemple essayé de greffer à l’histoire un professeur de l’Université Laval qui est mort durant la tragédie. Ce prof enseignait toutefois en agriculture, il n’avait aucun lien avec Bissonnette. Cette donnée fut donc rejetée de l’équation, pour que la supercherie ait l’air crédible.

À l’émission 100% Normandeau, l’animateur-poubelle André Arthur avait apporté de l’eau au moulin des adeptes du complot, en affirmant que « dans les milieux relativement informés, on commence à parler de drame passionnel. Un ptit chum chez les musulmans. Que Bissonnette se serait fait dire de laisser tranquille parce que le papa voulait pu qu’il sorte avec (…). Cette rumeur qui rôde autour des milieux policiers » (7 février 2017).

Cette version restera imprégnée dans les esprits :

À l’extrême-droite

Les islamophobes tiennent donc à expurger l’aspect raciste de l’événement. Bissonnette se serait vengé d’une cruelle injustice. Il est la « victime » d’un drame humain. Il est même victime d’une religion si barbare qu’elle empêcherait l’expression des amours interdits :

Mais en fin de compte, la narration porte en elle-même des aspects islamophobes et homophobes, car on se fonde sur des préjugés à tort et à travers pour refuser la portée idéologique de l’acte terroriste. Le militant de droite radicale Erik Grenier – membre du groupe Révolution PTRK, né d’une scission au sein de La Meute – a fait circuler une image bidon des soi-disant amoureux, qui a connu un vif succès dans la fachosphère :


À l’extrême-droite, Bissonnette n’est pas qu’une « victime », sa figure prend souvent la forme d’un authentique « héros », se tenant debout face à l’ « invasion musulmane ». Ce Meuton demande ainsi la libération du meurtrier :

Cet autre activiste de La Meute souhaitait un nouveau carnage en début d’année :

Derrière chaque « loup solitaire » se trouve une meute

Le carnage, motivé par la haine de l’islam, s’inscrit dans l’idéologie d’une époque. Même si Bissonnette n’appartenait pas à un groupe haineux organisé, les commentaires méprisants abondent sur le web. Le jeune homme a pu se radicaliser de tous côtés.

Les tribunes anti-islam sont innombrables. Tous les « haters » se défoulent. Il existe par exemple le groupuscule « Lutton contre l islam et le troriste », où Bissonnette est adulé :

D’autres pages sont mieux structurées et les rendent encore plus inquiétantes, telles « Québécois debout contre l’islam radical » appuyée par plus de 34 000 « likes ».

À propos d’Ayman Derbali, des membres de « Québécois debout » vont jusqu’à se plaindre qu’il ne soit pas mort sous les balles de Bissonnette.

Comme le rappelle la page « Vigile RS sur la tolérance », M. Derbali a été « le héros de la mosquée de Québec, ce père de famille qui a survécu malgré 7 balles du tireur, mais qui est resté tétraplégique… » :

Peu importe où s’abreuvait le tueur, ce ne sont pas les choix qui manquent, ni en français ni en anglais. On sait qu’il tenait souvent des propos anti-immigration et anti-féministes – il aurait pu aussi bien s’attaquer à des femmes ? – qu’il admirait Donald Trump, Marine Le Pen, et l’armée israélienne.

Si l’on parcourt la liste des pages qu’il « aimait » sur Facebook, on peut voir que ses préférences étaient assez éclectiques, notamment le Parti québécois au provincial, mais le NPD au fédéral ? J’ai fait le tri des pages qui peuvent être pertinentes d’un point de vue idéologique, en éliminant celles ayant trait au loisir et à la consommation (p.ex. musique, jeux vidéos, boissons gazeuses) :


Liste complète ici.

Parmi les découvertes, Bissonnette semble admirer Jean-Paul II et autres leaders chrétiens (William Lane Craig, Edward Feser, etc.), ce qui a fait dire au média Patheos qu’il s’avère être un « terroriste chrétien ».

On pourrait difficilement spéculer sur ses influences exactes, car les discours anti-islam sont de plus en plus répandus. Comme l’a mesuré la spécialiste Barbara Perry, la plus grande menace, au Canada, ne vient pas de l’ « islamisme radical », mais bien davantage de l’extrême-droite :

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