Édition du 22 mai 2018

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États-Unis

Les va-t-en-guerre américains triomphent à la Maison Blanche

11 MAI 2018 | mediapart.fr

En sortant de l’accord nucléaire iranien, le président Donald Trump a voulu satisfaire sa base. Mais son administration n’a aucun « plan B ». Conduite par Mike Pompeo et John Bolton, elle est condamnée à utiliser la même rhétorique belliciste et les mensonges qui justifièrent les guerres catastrophiques du début des années 2000.

New York (États-Unis), de notre correspondant.- C’est tous les jours ainsi dans le magasin de Trump : devant le monde entier, l’éléphant en chef passe son temps à casser la porcelaine. En coulisses, les petites mains tentent de recoller les morceaux.

L’opération peut faire illusion si les dégâts sont limités. Lorsque la crise est internationale et provoque déjà d’inquiétants hoquets, cela devient mission impossible.

Les États-Unis en sont là. Mercredi 9 mai, deux officiels du Département d’État qui recevaient la presse pour commenter la sortie fracassante du président Trump de l’accord nucléaire iranien de 2015 n’ont même pas fait semblant.

Le verbatim du long briefing  avec les journalistes publié sur le site du Département d’État est un sommet de nullité diplomatique. Les pauvres officiels, dont les deux noms ne sont pas cités, n’ont réponse à rien. Ils ne savent pas dire, et pour cause, où en sont les discussions avec les Européens, toujours attachés à l’accord mais sommés par l’administration Trump de « ralentir » leur activité en Iran. Ils admettent ne pas avoir de « plan B » au cas où les Européens se braqueraient. Ils ne savent pas si l’Iran « sera d’accord avec une renégociation globale » de l’accord iranien.

Ils n’ont pas parlé avec « le secteur privé » des conséquences de la réintroduction de certaines sanctions économiques contre l’Iran. Ils ne savent pas dire combien de temps il faudra pour évaluer l’efficacité des sanctions contre Téhéran. « Un haut diplomate européen nous a décrit des diplomates américains incapables d’expliquer à leurs partenaires et alliés ce qui se passe, et encore moins ce qui va se passer », interpelle un journaliste. « C’est dingue », réagit un de ses collègues, soufflé.

En dénonçant l’accord nucléaire iranien de 2015, et en réimposant « les sanctions les plus fortes jamais mises sur un pays » (sic), Donald Trump a choisi sa voie : le pur rapport de force. Il pense que l’accord iranien signé par les Européens et son prédécesseur était trop favorable aux Iraniens, qu’il leur a donné un blanc-seing pour déstabiliser la région, qu’il faut donc des sanctions économiques pour les forcer à réviser à la baisse leurs ambitions au Moyen-Orient.

Mercredi, au lendemain du retrait américain, Trump a d’emblée menacé l’Iran de « conséquences très, très sévères » en cas de redémarrage de ses activités nucléaires. « Ils vont négocier ou quelque chose va se passer. » Jeudi, il a utilisé la même rhétorique, à la fois brutale et très vague. « On va voir ce qu’on va faire avec l’Iran, probablement ça ne va pas aller très bien avec eux mais c’est O.K. aussi. Ils doivent comprendre la vie, je ne pense pas qu’ils comprennent la vie. » La décision brutale a provoqué un choc mondial, consterné les Européens et déjà ravivé de façon spectaculaire la tension entre l’Iran et Israël. Comme l’administration américaine elle-même le reconnaît, rien ne garantit que la stratégie du choc puisse aider à reconstruire un hypothétique nouvel accord avec Téhéran.

Candidat à la présidentielle, Trump a toujours vilipendé l’accord iranien, conformément aux griefs de la base républicaine, qui a appris depuis des décennies à détester la théocratie des mollahs.

Dans Becoming Enemies (2011), un ouvrage qui retrace la « démonisation mutuelle » entre l’Iran et les États-Unis, Hussein Banai, professeur à l’Indiana University de Bloomington, rappelle l’histoire contemporaine de cette « obsession américaine » envers l’Iran, particulièrement virulente à droite depuis plus de trente ans.

Banai rappelle que l’hostilité s’est en grande partie nouée « avec la Révolution iranienne de 1979 ». « La prise du pouvoir par les religieux, mais aussi l’isolement prôné par les mollahs et leur dénonciation virulente de l’impérialisme américain, saisissent la classe politique américaine, les républicains comme les démocrates. Pour eux, le nouveau pouvoir de Téhéran est bloqué au VIIe siècle . »

Entre novembre 1979 et janvier 1981, cinquante-deux diplomates et citoyens américains sont retenus en otages pendant 444 jours dans l’ambassade américaine à Téhéran. Cette « crise des otages » cristallise aux États-Unis l’image d’un régime « anti-occidental, anti-Américain, fanatique, irrationnel, cruel, impitoyable, déterminé à attaquer les intérêts américains » mais aussi l’État d’Israël.

Pendant une quinzaine d’années, les experts en sécurité nationale des deux grands partis préconisent l’« isolement » de l’Iran et la nécessité de soutenir les opposants « en espérant que le peuple se retournera contre un régime considéré comme anachronique ». À partir de 1997, avec la victoire du « réformateur » Mohammad Khatami à la présidentielle, « les démocrates commencent à voir les complexités du régime », raconte Banai. Mais « la droite américaine, elle, s’en tient au récit forgé des années auparavant, celui d’une puissance dangereuse qui ne peut pas évoluer »
.
Le 29 janvier 2002, quelques mois après le 11-Septembre, l’Iran fait partie, avec l’Irak et la Corée du Nord, du trio de pays composant « l’axe du mal » désigné par le président des États-Unis George W. Bush. – un concept signé  David Frum, aujourd’hui une des figures conservatrices de l’anti-trumpisme chic.

L’Iran, explique ce jour-là le président américain devant le Congrès, « poursuit agressivement sa quête d’armes de destructions massives et exporte la terreur, tandis que quelques personnes non élues répriment l’espoir démocratique du peuple iranien ». L’Irak de Saddam Hussein, accusé à tort de développer des armes de destruction massive, sera attaqué quelques mois plus tard sans mandat des Nations unies. La Corée du Nord, obsession d’un Trump menaçant dès sa campagne, a mis de côté sa rhétorique belliqueuse et ses missiles – au point que les deux chefs d’Etat doivent se rencontrer le 12 juin à Singapour.« Il y a toujours eu cette idée que l’Iran pouvait être le prochain sur la liste », explique Banai.

2003-2018 : de « saisissants parallèles »

Malgré la débâcle irakienne et le chaos au Moyen-Orient, la théorie du « changement de régime » iranien a conservé une étrange fraîcheur au sein de la droite américaine, notamment dans les cercles les plus conservateurs.

« Une minorité très active, soutenue par des think tanks comme la Heritage Foundation, l’American Entreprise institute, la Foundation for Defense of Democracies, continue de penser qu’il faut isoler ce régime, le remplacer, pas forcément lancer une guerre mais au moins attaquer ses sites nucléaires », analyse l’historien Hussein Banai.

Pour Trump, la décision de sortir de l’accord iranien s’explique par d’autres facteurs, à commencer par son « ego », juge Suzanne Maloney, spécialiste de l’Iran à la Brookings Institution. « Sortir du deal iranien satisfait une multiplicité d’intérêts mesquins : Trump défait l’héritage de son prédécesseur, il honore ses promesses de campagne, se persuade lui-même d’être un bien meilleur négociateur qu’Obama. »

Mais pour certains de ses proches, d’authentiques néoconservateurs guère troublés par le désastre géopolitique causé par l’intervention américaine en Irak en 2003, le calcul est plus politique. « Pour eux, écrit Maloney, la folie est justement la méthode : guidés par leur mantra qui prétend que Téhéran ne comprend que la force, les faucons de l’administration ont fait leur la théorie selon laquelle les États-Unis doivent se préparer à bouleverser le statu quo dans la région. »

Leur méthode est beaucoup plus chaotique. « Ils ne savent pas dire comment précisément ce bouleversement pourrait rééquilibrer l’équation régionale en faveur des États-Unis. Et le seul précédent de cette vision stratégique, l’invasion américaine de l’Irak en 2003, n’a pas vraiment de quoi nous rassurer. »

À la Maison Blanche, ce sont justement ces extrémistes néoconservateurs qui tiennent désormais les manettes diplomatiques de la première puissance mondiale. À l’image de l’ancien secrétaire d’État Rex Tillerson, ou de l’ancien conseiller à la sécurité nationale H.R. McMaster, les voix les moins ultras et favorables au maintien de l’accord iranien ont été limogées. Leurs remplaçants sont les ennemis les plus farouches du régime de Téhéran.

Ancien congressman du Kansas, un État où pouponnent les conservateurs parmi les plus extrêmes du pays, le nouveau secrétaire d’État, Mike Pompeo, n’est pas seulement un islamophobe assumé, horrifié par la «  perversion  » de l’homosexualité, favorable à la torture. C’est aussi l’un des élus du Congrès les plus obsédés par Téhéran. Il milite depuis des années pour un changement de régime, décrit l’Iran comme une puissance qui veut « détruire » l’Amérique. Au lieu de l’accord nucléaire, qu’il n’a cessé de pilonner, Pompeo a demandé « 2 000  » frappes contre l’arsenal nucléaire iranien. Sitôt nommé secrétaire d’État, il a estimé que l Iran est le plus grand sponsor du terrorisme dans le monde ».

Le nouveau secrétaire à la sécurité nationale, John Bolton, est un cas encore plus emblématique. Un « super faucon dangereux » selon la revue Foreign Policy : « Pour lui, il y a peu de problèmes internationaux auxquels la guerre ne saurait être une réponse. »

Dès 2002, alors sous-secrétaire d’État, Bolton tue dans l’œuf un deal nucléaire prometteur avec la Corée du Nord négocié par l’administration Clinton – à maintes reprises et encore quelques jours avant sa nomination, il a défendu l’idée de frappes « préventives » sur les installations nucléaires de Pyongyang.

En 2002 encore, il signe au nom de l’administration de George W. Bush, engagée dans la« guerre à la terreur » après le 11-Septembre, le retrait américain de la Cour pénale internationale. En 2003, il soutient avec enthousiasme la guerre en Irak, « confiant  » quant à la détention d’armes de destruction massive par le régime de Saddam Hussein, malgré les inspections négatives de l’ONU. Deux ans plus tard, il sera nommé ambassadeur des États-Unis aux Nations unies, institution dont il nie la légitimité.

Comme Rudy Giulani, l’ancien maire de New York désormais avocat de Donald Trump, ou l’ancien parlementaire Newt Gingrich, John Bolton plaide depuis longtemps pour un « changement de régime » en Iran. En 2015, il a appelé l’administration Obama à bombarder les installations nucléaires iraniennes.

Quelques semaines avant sa nomination dans l’administration Trump, Bolton exhortait une nouvelle fois le président Trump à « mettre un terme à la révolution islamique de 1979 avant son quarantième anniversaire ». « Reconnaître un nouveau régime en 2019 renverserait la honte d’avoir vu nos diplomates pris en otages pendant 444 jours », écrivait-il dans le Wall Street Journal.

Giuliani, Gingrich et Bolton émargent aux conférences grassement rémunérées des Moudjahidin du peuple iraniens, un groupe qui figura sur la liste des organisations terroristes étrangères du Département d’État et dont les dirigeants sont installés en France, à Auvers-sur-Oise.

Discret depuis son entrée à la Maison Blanche début avril, Bolton, ancien commentateur de la chaîne ultraconservatrice Fox News, vient de réapparaître pour « vendre » dans les médias la décision de Trump. Sa rhétorique est clairement va-t-en-guerre. « L’Iran nous amène plus près de la guerre avec son activité belligérante en Irak et en Syrie », a-t-il ditsur CNN

Éditorialiste de The Atlantic et professeur de journalisme à la City University de New York, Peter Beinart est frappé par les similitudes entre le moment présent et l’entrée en guerre des États-Unis en 2003. Mensonges et manipulations compris… 

« La semaine dernière, écrit-ilen regardant Benjamin Netanhayou révéler des informations secrètes censées prouver que l’Iran trompe le monde au sujet de son programme nucléaire, j’ai eu un “flashback” qui m’a ramené au 5 février 2003, lorsque le secrétaire d’État Colin Powell révéla des informations secrètes censées prouver que l’Irak dupait le monde au sujet de son programme nucléaire, chimique et biologique. »

« Les parallèles entre ces deux moments sont saisissants, poursuit-il. Dans les deux cas, les dirigeants américains craignaient qu’un ancien adversaire du Moyen-Orient ne se libère des entraves qui le retenaient. Dans les deux cas, ils défendaient une politique plus agressive, étayée par des déclarations effrayantes sur le programme nucléaire du régime. Dans les deux cas, les inspecteurs internationaux ont contredit ces déclarations alarmistes. Dans les deux cas, les alliés européens des États-Unis ont mis en garde contre le chaos qu’une politique agressive risquerait d’entraîner. Dans les deux cas, les faucons en Israël ont répondu en discréditant le régime des inspections. Dans les deux cas, les dirigeants à la manœuvre étaient John Bolton et Benjamin Netanyahou. »

« Bolton veut la guerre, abonde l’historien Hussen Banai. Pendant sa campagne, Trump a promis une politique isolationniste, mais le voilà entouré par les tenants de la ligne la plus dure. Il se retrouve dans une impasse. Le plus inquiétant est qu’il est imprévisible. S’il considère un jour que la guerre peut lui servir, alors il la fera. »

Sans vergogne, l’ancien vice-président de George W. Bush, Dick Cheney, chaud partisan de la désastreuse guerre d’Irak, a précisément choisi ce moment de tension et d’incertitude mondiale pour ressortir de la naphtaline et défendre les programmes de torture de la CIA après le 11-Septembre. Comme un air de déjà-vu.

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