Édition du 12 décembre 2017

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Les vannes ouvertes de l’islamophobie : L’État coupable et responsable

Il y a déjà une décennie, la loi n°2004-228 du 15 mars 2004 était votée à une large majorité. Elle portait le long titre de « loi encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ». Comme en témoigne les polémiques qui ont précédé, accompagné et suivi le vote de la loi, personne n’était dupe. Hommes politiques, journalistes, militants, partisans ou opposants à la loi, etc., évoquaient une loi sur le foulard dit « islamique ». Une décennie plus tard, le temps des bilans est venu et c’est un silence assourdissant qui se fait entendre. Apportons notre modeste contribution à l’ébrèchement de l’invisibilisation des effets désastreux d’une loi d’exception, c’est à dire réservée à une partie spécifique de la population déterminée par une appartenance supposée ou réelle à une religion.

(Tiré du blogue de Saïd Bouamama)

Le site Médiapart a rendu public un document de l’académie de Poitiers à destination des chefs d’établissements visant à « prévenir la radicalisation ». Il propose des indicateurs permettant de détecter le « djihadiste » potentiel : barbe longue, jupes longues, habillement musulman, etc. Malgré le retrait de cette note par le ministère, ce racisme ouvert est le résultat de la logique étatique qui se déploie depuis 10 ans.

L’invisibilité des dégâts

Visibilisation et émancipation vont de pair, de même qu’invisibilisation et domination. Il convient donc de s’interroger sur les effets invisibles de la loi étrangement absents des discours publics institutionnels, politiques et médiatiques. Que la loi ait fini par être « acceptée » ne signifie pas qu’elle soit sans conséquences importantes sur la subjectivité des jeunes filles concernées, sans effets conséquents sur la stigmatisation des citoyens de confession musulmane réelle ou supposée et sans dégâts dans les trajectoires des jeunes filles. Le bilan officiel après une année d’application de la loi fait apparaître les données suivantes : 639 signes religieux recensés soit « deux grandes croix, onze turbans sikhs et les autres signes, tous des voiles islamiques », 96 cas d’élèves ayant « opté pour des issues alternatives au conseil de discipline » (inscription dans le privé, démission pour les plus de 16 ans, inscription au CNED, 47 exclusions). Le rapport d’évaluation affiche une satisfaction franche en notant « que la prédiction d’exclusions massives ne s’est pas réalisée ». (1)

En limitant l’analyse aux seules exclusions par les conseils de disciplines, le rapport déforme la réalité de manière importante. Ainsi, si nous prenons comme base comparative le nombre de jeunes filles « voilées » recensées en 2003 par le ministère de l’intérieur (1250 situations), deux autres conclusions apparaissent « massivement » : une loi a été votée pour 1250 jeunes filles et la conséquence en a été que plus de 10 % de celles-ci ont été contraintes de quitter l’enseignement public. Bien entendu, ces chiffres mentent par occultation de toutes les exclusions indirectes c’est à dire de celles qui ont anticipé les difficultés et qui ne se sont pas présentées dans leur établissement scolaire en septembre. Pour les autres années, l’exclusion indirecte devient prédominante, les personnes désirant porter un « foulard » ne se présentant plus du tout.

Le bilan ne peut cependant faire l’économie de la dimension qualitative c’est-à-dire des effets de l’obligation de retirer son « foulard » sur la subjectivité de certaines jeunes filles. Comment peut-on imaginer que l’imposition du dévoilement pour pouvoir rester scolarisée puisse se dérouler sans provoquer un sentiment de négation, de mépris et d’humiliation ? Les témoignages sont multiples qui démontrent la violence symbolique énorme ressentie par ces jeunes filles. Dès 2004, les témoignages sont parlants : « je sens comme une boule dans ma gorge » ; « maintenant j’ai l’impression que tout le monde me regarde » ; « je ne suis pas une pestiférée ». (2)

Les effets ne sont pas moindres en 2006 comme l’illustre cet autre témoignage :

« Comment expliquer ce qu’est la souffrance de ne pas être soi-même, d’être contraint à se défaire tous les jours d’une partie de soi, pour acquérir simplement son droit… comment expliquer ce que c’est que d’être quelqu’un d’autre qu’on est pas, de huit heures du matin à six heures du soir, comment dire à celui qui ne sait pas que ça fait mal, que je ne suis pas moi lorsqu’on me contraint à ça… Que ça se vit mal…Comment dessiner ce que je ressens ? Une haine, une douleur continue et l’amertume, voilà ce que représente pour moi ce qui pour d’autres est si banal, le lycée. Pour chaque larme que j’y ai versée, chaque insulte que j’y ai entendue et chaque fois où j’ai eu envie de fuir de cette prison… pour chaque instant que j’y ai passé contre mon gré… » (3)

Les témoignages présents dans le livre « Les filles voilées parlent » (4), paru en 2008, sont également significatifs du mépris et de l’humiliation ressentis. Et que l’on ne nous dise pas que ce sentiment n’est que momentané. Il faut vraiment se situer du côté des dominants ou avoir totalement exclu l’autre de son humanité pour considérer que la blessure morale que constitue le sentiment d’humiliation et de mépris puisse disparaître avec le simple effet du temps. Dix ans après, les jeunes filles qui ont été exclues en 2004 en parlent encore avec des mots qui soulignent l’importance de la violence subie :

« Après avoir subi l’humiliation, les questions du type « Tu le mets parce que tes cheveux sont sales ou tu as une maladie ? », l’isolation, la mise en quarantaine, la mise en cage comme un animal dans un zoo quand les élèves s’agglutinaient à la grande fenêtre pour voir quelle était cette nouvelle bête curieuse. » (5)

Nous ne sommes pas ici seulement dans du mépris mais bien dans de l’humiliation c’est-à-dire à cette forme spécifique du mépris qui s’attaque à l’intégrité de la personne et qui vise à son avilissement. La violence de cette humiliation est d’autant plus forte qu’elle se déploie sur des adolescentes en pleine construction identitaire. Il suffit d’avoir en tête une définition de l’humiliation pour mesurer la violence décrite par ces jeunes filles :

« L’humiliation signifie l’asservissement d’une personne ou groupe, dans un processus de soumission qui endommage ou détruit fierté, honneur ou dignité. Être humilié signifie être placé, contre son gré et souvent de façon profondément douloureuse, dans une situation qui est nettement inférieure à ce que vous pensez mériter. L’humiliation signifie un assujettissement qui transgresse vos espérances. Cela peut impliquer des actes de force, y compris la violence. Au centre, il y a l’idée d’abaisser. En effet, une des caractéristiques définissant le processus de l’humiliation est que l’on contraint la victime à un état passif sans possibilité de secours. » (6)

Et l’on voudrait nous faire croire que cette expérience est sans conséquence. Qu’elle s’oublie simplement avec le temps sans laisser de traces. Qu’elle ne marque pas durablement les trajectoires de celles qui l’on vécue, qu’elles aient choisi de retirer leur foulard pour rester scolarisées ou de le garder. Les faits sont têtus et tous les bilans de satisfactions biaisés ne peuvent pas masquer la réalité brute : la loi du 15 mars 2004 signifie le déploiement officiel d’une violence sur enfants et adolescentes puisque la grande majorité des jeunes filles concernées sont mineures.

Une logique d’extension

Les effets de la loi sur le foulard ne se limitent pas à ces violences. Ils sont beaucoup plus importants. Les débats qui ont précédés la loi, les hystéries politiques et les constructions médiatiques qui ont accompagné et suivi les débats parlementaires ont imposé une image de l’islam et du musulman comme étant danger et problème. Abdelmalek Sayad a mis en évidence depuis longtemps déjà, à propos de l’immigration, les conséquences de cet « appariement entre un groupe social et une série de problèmes sociaux [les immigrés et l’emploi ou les immigrés et le chômage, les immigrés et le logement, etc.] » (7). Le même processus à propos des jeunes filles portant un foulard se déploie depuis plus d’une décennie : le voile comme danger pour la laïcité, le voile comme menace pour l’école publique, le voile comme problème pour le féminisme, etc.

La construction d’une catégorie sociale en « problème » instaure une logique qui ne peut que s’étendre au-delà de la première cible qui lui a donné naissance. Initialement cantonnée aux établissements scolaires, la volonté prohibitionniste tend ainsi à se déployer dans des sphères toujours plus larges. Et c’est effectivement ce à quoi nous assistons depuis une décennie : interdiction d’accompagner les enfants lors des sorties scolaires, dans les professions de la petite enfance, à l’université, dans la rue, dans les entreprises, dans les hôpitaux, etc. Une telle logique n’a pas de fin. Chaque nouvelle étape enclenchant immédiatement une surenchère que des médias avides d’audimat et de sensationnel amplifient. Même si heureusement toutes ces propositions de loi n’ont pas abouti, elles ont donné lieu à des prises de position, à des débats et reportages télévisés, à des sondages demandant l’avis des Français, etc., renforçant toujours plus l’approche de l’islam et des musulmans comme posant problème.

Avec la note de l’académie poitevine sur la prévention de la « radicalisation en milieu scolaire », la cible s’élargit aux garçons musulmans réels ou supposés. Ce document se présente sous la forme d’un power point dont une des diapositives s’intitule « indicateurs de radicalisation » en proposant la liste suivante : barbe longue non taillée (moustache rasée) ; cheveux rasés ; habillement musulman ; jambe couverte jusqu’à la cheville ; refus du tatouage ; cal sur le front ; perte de poids liée à des jeûnes fréquents. Ces premiers indicateurs sont dénommés « signes extérieurs individuels » et se complètent par d’autres renvoyant cette fois-ci « aux comportements individuels : repli identitaire ; rhétorique politique (référence à l’injustice en Palestine, Tchétchénie, Irak, Syrie, Egypte) ; exposition sélective aux médias (préférence pour les sites web jihadistes ; intérêt pour les débuts de l’Islam. (8)

Les dizaines de milliers de jeunes de la « génération Gaza » qui se sont mobilisés cet été en soutien au peuple palestinien sont à observer avec suspicion. Les jeunes filles qui préfèrent les robes longues sont à surveiller avec attention. Les jeunes garçons et filles qui n’ont pas de tatouages sont à lister avec minutie. Et que dire de ces « cals sur le front », signifiant sans doute la pratique de la prière sur des dalles de bétons en lieu et place du tapis. Nous pourrions rire de ces inepties si cette construction du musulman en danger, problème et suspect n’était pas productrice de la forme contemporaine du racisme qu’est l’islamophobie. Or cette forme du racisme est comme toutes les autres, une justification d’une agression :

« Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier une agression ou un privilège. » (9)

Une logique d’autorisation

La logique d’extension va de pair avec une logique d’autorisation. En justifiant légalement un traitement d’exception à partir d’un signe vestimentaire, elle autorise des passages à l’acte violents. Il est ainsi significatif que la hausse importante des actes islamophobes en France concerne essentiellement des femmes portant le foulard. La cible désignée par les discours politiques et médiatiques comme constituant un problème et un danger devient une cible réelle pour des agressions verbales et physiques.

Le rapport 2013 de la CNCDH, comme celui de l’année précédente, enregistre une hausse importante de l’islamophobie. Celle-ci ne correspond à aucun virus qui serait venu de l’extérieur de la société française pour la contaminer. Il est directement en lien avec les débats impulsés d’en haut par l’Etat français et relayés par des médias en quête de sensationnalisme. Voici ce que nous dit le rapport :

« Cette spécificité du rapport à la communauté des musulmans s’affirme également dans le temps. Si on le compare avec les séries de questions des années 90, on constate qu’à l’époque les musulmans étaient moins rejetés que les « Arabes » (de 3 à 5 points d’écart). Autrement dit, ils n’occupaient pas la place de la minorité « la plus détestée ». Un des facteurs est sans doute la manière dont les débats publics autour de l’immigration étaient structurés. L’islam et les musulmans n’étaient pas autant sur la sellette comme dans la décennie qui va suivre. On peut d’ailleurs penser que le « cadrage républicain » , qui oppose islam et valeurs républicaines, a pu libérer une parole xénophobe en la légitimant, de la même façon que le « racisme déguisé » fondé sur des différences culturelles s’avère beaucoup plus accepté que le « racisme flagrant » postulant l’infériorité morale voire génétique des minorités. » (10)

Les statistiques du ministère de l’intérieur ne distinguent que depuis trois ans les actes islamophobes. Auparavant, l’amalgame était fait avec l’ensemble des actes racistes. Le rapport de la CNCDH 2013 souligne quelques leçons de ces statistiques : une hausse depuis trois ans des actes islamophobes ; un nombre de 226 actes comptabilisés par les services de police et de gendarmerie se décomposant en 62 « actions » et 164 menaces ; les actes islamophobes touchent particulièrement les femmes voilées (14 des 17 actes de violences sur personnes recensés ont eu pour cible des femmes portant le foulard) (11). Bien entendu ces chiffres sont largement sous-estimés, la plupart des victimes ne déposant pas plainte compte-tenu de l’état des rapports entre la police et les populations issues de l’immigration postcoloniale.

Ni virus importé de l’étranger, ni « complot juif occulte » comme le proclame le national-socialiste (12) Soral, ni simple réaction frileuse d’une société désemparée, l’islamophobie est une construction politique et médiatique dans laquelle est engagée pleinement la responsabilité et la culpabilité de l’Etat français. Se taire devant cette forme contemporaine de racisme, c’est contribuer à son développement. Il est vraiment temps de reprendre l’initiative.

Notes :

Hanifa Chérifi, Application de la loi du 15 mars 2004 sur le port des signes religieux ostensibles dans les établissements d’enseignement publics, Rapport au ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, juillet 2005, p. 35.
Abdelkader Belbahri, Traitement médiatique de l’affaire du foulard et regard des jeunes filles de tradition musulmane, in Jean Paul Payet et Alain Battegay, La reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Septentrion, Lille, 2008, p. 224.

3.Témoignage d’Asmaa, élève en classe de terminale S de Saint Quentin, 11 mars 2007, http://oumma.com/Le-temoignage-d-un….

4.Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian, Les filles voilées parlent, La Fabrique, Paris, 2008.
Témoignage de Meriem, 19 mai 2014, http://15mars-libertes.com/w/spip.p…

6.Evelin Gerda Lindner, L’humiliation, et la promotion du respect et de la solidarité, Sujet de recherche postdoctorale, 2001, p. 2.
Abdelmalek Sayad, Qu’est-ce qu’un immigré ?, in L’immigration ou es paradoxes de l’altérité, De Boeck, Paris-Bruxelles, 1997, p.63.

8.Une partie du diaporama est consultable à l’adresse suivante : Comment reconnaître les islamistes selon l’académie de …
Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, Paris, 1982, pp ; 98-99.

10.Nonna Mayer, Guy Michelat, Vincent Tiberj et Tommaso Vitale, Face aux musulmans et à l’Islam : des préjugés comme les autres ?, in Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, Année 2013, Documentation française, Paris, p. 196.

11.Ibid, p. 97.

12.- Alain Soral se présente lui-même comme suit : « En tant que national-socialiste français, ça m’agace d’être rangé à l’extrême-droite … », in Eric Naulleau et Alain Soral, Dialogues désaccordés, Hugo, Paris, 2013, p. 61.

Source : Investig’Action

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