Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

France

Leurs blocages et les nôtres

Alors que le mouvement étudiant contre la sélection a réussi ce printemps à mener une lutte massive et sans précédent depuis 2006, l’opinion conservatrice dominante n’a cessé de s’en prendre aux blocages des étudiants et étudiantes mobilisé-e-s. Dans ce contexte, il est utile d’explorer les seuils et les frontières qui consacrent la domination du capital et de l’État sur un espace public en principe démocratique.

photo :"Visualizing Friendships", 13 décembre 2010. Source : https://www.facebook.com/note.php?note_id=469716398919. © Paul Butler.

"La barricade ferme la rue mais ouvre la voie" proclamait un slogan de Mai 68. Alors que le temps des barricades semble bien loin de nous, le slogan garde son actualité car il permet de penser l’action politique dans sa dimension géographique ou spatiale. Cette problématique a été posée par les blocages dans les facs, organisées par des étudiants et étudiantes mobilisé-e-s contre la loi ORE, qui introduit une sélection à l’entrée de l’université.

Il est intéressant de noter qu’aucune voix dans la presse dominante et parmi les "responsables politiques" des différents partis n’a opposé à la haine conservatrice des blocages l’idée que le capital et l’État organisaient eux aussi des blocages quotidiennement. Mais des blocages qui passent inaperçus parce qu’au lieu de remettre en cause le système capitaliste, ils en sont des rouages systémiques et invisibles. Inaperçus parce que légitimés par l’opinion dominante. Invisibles aussi parce qu’euphémisés par toute une série de procédés mais aussi parce qu’intériorisés par le plus grand nombre. Ces blocages "biopolitiques" (Foucault) sont ceux-là mêmes que la bourgeoisie impose au corps politique.

L’intériorisation des frontières et des seuils de la classe dominante est par ailleurs illustrée par les représentations dominantes du monde. Comme ce planisphère montrant par des faisceaux lumineux le réseau de Facebook à l’échelle mondiale en décembre 2010.

Contrairement à cette image d’un monde fluide, mobile et sans aucune aspérité, Jean-Christophe Gay a raison de souligner qu’en réalité la société mondialisée contemporaine est une société de la séparation et du franchissement. Les "traversées du quotidien" qu’il met en évidence dans un article éclairant datant de 2013 soulignent le poids des dispositifs de contrôle présents dans l’espace public. Il en ressort que la lutte des classes est aussi une "lutte des places" suivant l’idée émise par le géographe Michel Lussault et développée également par David Harvey.

L’espace public des pays capitalistes développés semble avoir été transformé de manière radicale au cours de la période néolibérale qui s’ouvre au début des années 1980. Dans les plus grandes villes de ces pays, la mobilité croissante de la population urbaine a suivi un développement dialectique, alliant un contrôle marchand et sécuritaire croissant à une ouverture croissante des seuils franchis. Cela répond au besoin d’une sécurité et d’un contrôle croissant des autorités sur la ville néolibérale, notamment dans un contexte de creusement des inégalités et de tensions sociales très fortes, et d’une vitesse de passage capable d’assurer la canalisation des flux massifs qui caractérise la mondialisation et les grandes métropoles de plusieurs millions d’habitants.

Le franchissement des seuils repose donc sur une accessibilité et une vitesse différenciées où l’on peut mettre en évidence le décalage entre une "kynetic class" (classe hypermobile) et une "kynetic underclass" (classe de seconde zone en matière de mobilité) comme le proposait à propos des mobilités le sociologue John Urry ("Les systèmes de la mobilité", Cahiers internationaux de sociologie, no. 118, 2005). La classe hypermobile bénéficie des coupe-file, des dispositifs de contrôle filtrants et des portails pivotants, automatisés, etc. A l’inverse, suivant des critères discriminants de classe, d’ethnicité ou de race et/ou de genre, la classe défavorisée subit la tendance actuelle à faire du corps un véritable titre de circulation grâce à la biométrie et les technologies électroniques, comme la vidéosurveillance renseignée par des programmes informatiques sensés anticiper désordres, délinquance, émeutes et révoltes.

Voici ce qu’écrit par exemple la brochure promotionnelle d’IBM intitulée "Des villes plus intelligentes" : "L’analyse informatique des flux vidéo proposée par IBM permet d’exploiter la totalité du parc de caméras pour détecter un évènement ou une corrélation d’évènements suspects. L’analyse vidéo est capable d’indexer en temps réel l’ensemble des objets mobiles passant dans le champ d’une caméra et de les classer par type (véhicule ou personne), couleur, taille, trajet... Ces « métadonnées » sont alors très facilement exploitables dans le cadre d’une poursuite ou d’une recherche de preuve." Enfin, le contrôle au faciès et la répression policière quotidienne dans les zones-frontières des différentes villes dans la ville sont également des traductions concrètes de cette mobilité différenciée entre classes sociales et groupes ethniques aujourd’hui.

Enfin, il est également utile de rappeler que les frontières des pays de l’Union européenne en font aujourd’hui un espace de plus en plus retranché et militarisé. Les gouvernements nationaux et les dirigeants de l’Union européenne ont successivement éloigné la frontière de tri des flux migratoires vers des pays tiers non-membres de l’UE et ont construit un dispositif militaire sans précédent pour surveiller la frontière Schengen en mer Méditerranée. Les camps d’internement, de rétention, d’expulsion des personnes migrantes n’ont jamais été aussi nombreuses comme le montre cette carte de Migreurop.

Le contrôle de classe sur l’espace public passe enfin par l’entre-soi des plus riches et la ségrégation sociale et ethnique imposée à l’ensemble de la population. Le géographe François Madoré souligne dans un article sur les ensembles résidentiels fermés à quel point ce phénomène de fermeture par une enceinte physique et sécurisée a connu une accélération au cours des années 2000-2007 en France.
Entrée de la villa Montmorency, Paris, XVIe arrondissement, rue Poussin. Photographie prise le 7 mars 2014. Source : Wikimedia Commons. © Mbzt.
 
L’imaginaire social de cette ségrégation sociale est celui de la peur et de l’ordre sécuritaire. Alain Peyrefitte, garde des Sceaux en juillet 1977, publie à cette date un rapport intitulé Réponses à la violence qui formule clairement un discours sécuritaire sans cesse repris et mobilisé par les acteurs-trices politiques, les pouvoirs publics et les médias dominants depuis : "Longtemps tenue en marge, la violence s’est installée au cœur de la Cité. Pas encore maîtresse - mais ce temps peut venir. Si rien n’est fait pour répondre à l’interpellation qu’elle nous adresse, ce temps viendra sans doute." La gauche socialiste au gouvernement s’y rallie en 1997 lorsque le gouvernement Jospin, au colloque de Villepinte, consacre la sécurité comme première des libertés et grande cause nationale.

La ville néolibérale redécouvre ses "classes dangereuses" d’antan, notamment à l’occasion des révoltes des quartiers populaires comme celle de 2005 ou lors des flambées de violence sporadiques ici ou là. La géographie de la domination sociale à laquelle nous assistons au quotidien dans les villes d’aujourd’hui n’a rien d’inéluctable : elle est le produit de trente ans de reculs du mouvement ouvrier, de défaites de l’État social et de renoncements des gauches de gouvernement. L’État libéral-sécuritaire qui en résulte a de moins en moins les allures d’un espace commun de la délibération démocratique qu’imaginaient les Lumières et de plus en plus les traits déshumanisants de la "dissolution de l’humanité en monades" décrite par le jeune Freidrich Engels à Manchester, en 1844. Dans cette ville nouvelle née de la révolution industrielle, "la guerre sociale, celle de chacun contre tous est ici ouvertement déclarée". Les barricades révolutionnaires de 1848, celles de la Commune, celles de la Libération, celles de Mai 68 et enfin nos blocages aujourd’hui - voilà autant de tentatives populaires par en bas de s’émanciper d’un monde oppressif, contrôlé et bloqué par le capital et l’État bourgeois.

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