Édition du 14 novembre 2017

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Afrique

Libye, l’incontournable général Haftar

Jeu trouble de la France, de l’Égypte et des Occidentaux

Orient XXI > Magazine > Patrick Haimzadeh > 19 septembre 2016
Photo : Khalifa Haftar, commandement des forces armées libyennes, 2016.

Khalifa Haftar a lancé le 11 septembre 2016 une offensive militaire contre les milices d’Ibrahim Jadhran, rallié au Conseil présidentiel de Tripoli. Avec la prise de cinq terminaux pétroliers à la frontière de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, le vieux général s’engage en dehors de sa zone d’implantation traditionnelle de Cyrénaïque, dans une confrontation directe avec les autorités de Tripoli reconnues officiellement par les puissances occidentales.

L’offensive éclair lancée le 11 septembre par les forces du général Khalifa Haftar constitue un tournant majeur dans l’évolution de la situation en Libye. Moins de deux ans après le lancement de son opération « Al-Karama » (« Dignité ») destinée à éradiquer ses adversaires politiques, qualifiés sans distinction de « terroristes islamistes », le général Haftar a donc décidé cette fois d’attaquer les milices de son ex-allié Ibrahim Jadhran, rallié au Conseil présidentiel de Tripoli reconnu par les Nations unies. Si cette attaque est cohérente avec le refus du général Haftar de reconnaître le Conseil présidentiel de Faïez Sarraj, elle n’en constitue pas moins une rupture avec la situation qui prévalait jusqu’alors.

Les troupes du général Haftar s’étaient en effet cantonnées jusqu’à présent à combattre les « islamistes » de Benghazi, Derna et Ajdabiya en Cyrénaïque. Avec cette incursion dans le croissant pétrolier et la prise de ses cinq terminaux pétroliers à la frontière de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, le vieux général s’engage donc désormais en dehors de sa zone d’implantation traditionnelle de Cyrénaïque, dans une confrontation directe avec les autorités de Tripoli reconnues officiellement par les grandes puissances occidentales.

Cette prise de gage survient alors que le processus de mise en place du gouvernement d’union nationale de Faïez Sarraj parrainé par la communauté internationale est totalement bloqué dans sa forme actuelle. De l’avis même du représentant des Nations unies pour la Libye Martin Kobler [1]1, la confiance et les espoirs suscités par l’arrivée de Faïez Sarraj et de son Conseil présidentiel sont largement dissipés. Au nombre des causes de cette désaffection, le refus du Parlement de Tobrouk de ratifier la mise en place du Conseil présidentiel, son incapacité à répondre aux attentes légitimes des Libyens en matière sécuritaire et économique et le sentiment général qu’il a été imposé par l’étranger.

Dynamiques de conciliation compromises

Alors que des dynamiques vertueuses entre est et ouest étaient encore envisageables en décembre 2015 quelques semaines avant l’entrée en vigueur du Conseil présidentiel de Sarraj, ces perspectives sont de plus en plus hypothétiques, du fait des trajectoires très différenciées des deux régions.

En Cyrénaïque on assiste jour après jour à une militarisation des institutions et de la pratique politique. Ainsi, en août, le général Abderrazak Nadhouri, chef d’état-major de l’armée nationale libyenne et gouverneur militaire de la région, a-t-il destitué les maires élus des municipalités de Benghazi, Ajdabiya et Koufra pour les remplacer par des colonels de l’armée [2]. De nombreux témoignages font en outre état du retour des pratiques de l’ancien régime en matière policière : mise sous surveillance, intimidation directe ou menaces sur les familles d’opposants présumés, incarcérations préventives et contrôle des médias. Ceci n’est guère surprenant au regard de la présence de nombreux anciens cadres militaires et des services de sécurité qui ont repris du service dans les rangs de l’armée nationale libyenne. Le général Haftar est bien sûr la pierre angulaire de ce processus que l’on pourrait qualifier de retour à l’autoritarisme militaire sur le modèle de ce qui est à l’œuvre dans l’Égypte du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi. Mais ce système n’aurait pu s’imposer sans le soutien et l’adhésion des structures sociales traditionnelles tribales ni le sentiment d’appartenance régionaliste, très puissant en Cyrénaïque.

En Tripolitaine, la population est très diversifiée, le développement d’une forte culture urbaine et les influences extérieures — notamment ottomanes — ont contribué à affaiblir le poids des appartenances tribales. À l’opposé, la Cyrénaïque se caractérise encore par un poids important de ces structures traditionnelles. Nombre de notables des grandes tribus de l’est ont vu dans la mise en place du gouvernement provisoire d’Al-Baïda en 2014 et la création de l’armée nationale libyenne du général Haftar une occasion de réaffirmer leur rôle de contrôle social. Ils avaient été marginalisés pendant l’insurrection de 2011 — qu’ils avaient ralliée après son déclenchement —, par la montée en puissance des chefs de milices révolutionnaires proches de la confrérie des Frères musulmans et anciens du Groupe islamique combattant de Libye (GICL). Jouant sur le fort sentiment d’appartenance régionale, la cohésion des douze grandes tribus « nobles » de Cyrénaïque et de leurs tribus clientes et la défiance traditionnelle envers la Tripolitaine, Haftar a gagné le soutien des structures traditionnelles. Ce qui s’est traduit notamment par un fort ralliement de jeunes à son armée. C’est ainsi qu’une importante proportion de la population de Cyrénaïque lui est acquise ou n’a pas les moyens de s’opposer à lui, à l’exception des villes de Derna, Ajdabiya et Benghazi.

Ces trois villes se caractérisent en effet par des populations plus diversifiées, une proportion importante d’entre elles provenant des villes de l’ouest. Elles disposent aussi des plus puissantes milices d’obédience islamiste, constituées dès les premiers jours de l’insurrection de 2011. La position des tribus n’est néanmoins pas monolithique, avec parfois des divisions internes. Ainsi un certain nombre de chefs de milices et d’officiers de la tribu des Awaguir implantée à Benghazi et ses environs ont-ils fait allégeance au gouvernement de Faïez Sarraj [3].

En Tripolitaine, la diversité du tissu social et des élites locales se reflète dans la pluralité du paysage politique, la fluidité des alliances, la capacité à dialoguer, se réconcilier et engager le combat en dernier lieu. Les élites locales se composent de chefs de milices islamistes ou tribaux, d’officiers de l’ancien régime ayant rallié l’insurrection, de notables tribaux ou issus de la bourgeoisie urbaine, d’hommes d’affaires et d’anciens opposants islamistes du régime Kadhafi reconvertis en politique. La fragmentation des grands pôles de puissance — y compris les villes de Misrata, Zaouïa, voire Zintan dans une certaine mesure — et les milices parfois rivales de Tripoli ont contribué à la naissance d’une culture du compromis et de la négociation qui s’est reflétée dans la position à l’égard du Conseil présidentiel de Sarraj. Des processus de réconciliation ont été conduits avec succès dans le djebel Nefoussa ces derniers mois. Des contacts directs, encore inimaginables il y a quelques mois, sont même en cours entre certaines factions armées de Zintan et de Misrata. Et si des tensions se transforment régulièrement en affrontements sporadiques entre groupes armés, les différents protagonistes ont jusqu’à présent réussi à éviter une reprise des combats dans la capitale. Si l’on ne peut nier l’antagonisme entre groupes armés à connotation islamiste et groupes armés rejetant toute appartenance « idéologique », la majorité des acteurs ont donc veillé jusqu’à présent à préserver cette coexistence fondée sur l’équilibre dynamique des forces. La situation en Tripolitaine se caractérise donc par la multiplicité des pôles de puissance, la flexibilité des alliances entre eux sur la base de leurs intérêts du moment et la fragmentation interne de ces pôles de puissance.

Un échec diplomatique international

Deux « cultures politiques » distinctes sont donc en train de se dessiner entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, qui ne contribuent pas à l’émergence d’un consensus sur la forme que pourrait revêtir la future gouvernance de la Libye. Au lieu de lancer une dynamique vertueuse, la mise en place du Conseil présidentiel de Faïez Sarraj a au contraire contribué à créer de nouvelles lignes de fracture dans un paysage déjà extrêmement fragmenté. Pour avoir notamment négligé la négociation et la recherche d’un compromis préalable au profit de la mise en place accélérée du Conseil présidentiel, les grandes puissances ont donc perdu à ce stade leur pari que l’arrivée du Conseil présidentiel déclencherait une logique vertueuse de ralliements. Elles peuvent en revanche se féliciter de ce qui était pour elles sa fonction première : reprendre l’enclave de Syrte aux combattants ralliés à l’organisation de l’État islamique (OEI) en demandant au besoin un soutien occidental militaire direct. La question est malgré tout en passe d’être réglée au plan militaire par les seules milices de Misrata après trois mois de combats.

Au plan militaire, les soutiens directs de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de la France n’ont pas permis aux forces du général Haftar de contrôler Derna ni certains quartiers de Benghazi et Ajdabiya, mais lui ont probablement été d’une grande utilité pour lancer son offensive du 11 septembre contre les terminaux pétroliers. À cet égard, la position française apparaît comme particulièrement illisible. Alors qu’au plan diplomatique, la France soutient officiellement le gouvernement d’union nationale de Faïez Sarraj, elle fournit dans le même temps à son rival le général Haftar une assistance militaire sous la forme de conseillers. Réagissant aux révélations de cette implication dans le journal Le Monde [4] en février 2016, le ministère de la défense avait alors nié tout soutien direct en Cyrénaïque. Il a dû finalement le reconnaître en juillet, après la mort de trois hommes de la force spéciale de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) dans le crash d’un hélicoptère abattu dans une zone de combat proche de Benghazi.

Contrairement à ce qu’affirmaient les dirigeants politiques [5] et les médias français [6] quasi unanimes il y a quelques mois pour évoquer l’inéluctabilité et l’imminence d’une nouvelle intervention en Libye, les Libyens n’ont pas eu besoin d’une intervention étrangère pour reprendre Syrte. Les chiffres — répétés en boucle à partir des évaluations des seuls services de renseignement occidentaux — de 6 000 combattants de l’OEI à Syrte occupant un territoire de 200 km se sont une fois de plus révélés faux, les chiffres réels n’ayant probablement jamais dépassé les 1 500 combattants.

L’enjeu du croissant pétrolier

L’action du général Haftar entraîne d’ores et déjà une modification de l’équilibre des forces entre l’est et l’ouest et au sein du Conseil présidentiel lui-même. Si l’intention des autorités de l’est de relancer rapidement les exportations de pétrole à partir des terminaux repris est avérée, cela leur permettra de renforcer leur prestige en Cyrénaïque et d’accroitre le poids de leurs représentants au sein du Conseil présidentiel. Cette action réactivera également par ricochet des lignes de fracture existantes en Tripolitaine entre les factions pro-Haftar de certaines villes du djebel Nefoussa (notamment Zintan, Roujban et Ouarchafana) et les villes et tribus soutenant le Conseil présidentiel.

Au niveau militaire, on ne peut exclure désormais des offensives contre les terminaux pétroliers lancées par les brigades de défense de Benghazi et Ajdabiya qui regroupent les combattants islamistes et opposants au général Haftar de ces deux villes. S’il semble peu probable que les grandes milices de Misrata combattant l’OEI à Syrte depuis trois mois ouvrent un nouveau front, d’autres pourraient en revanche lancer des attaques contre les forces d’Haftar dans le croissant pétrolier. Des risques d’escalade militaire ne sont donc pas exclus.

Après cette action, les autorités de l’est disposent d’un levier politique sur un Conseil présidentiel miné par les divisions internes et affaibli par son incapacité à améliorer la situation de la population. Dans ces conditions, on peut légitimement s’interroger sur l’avenir du Conseil présidentiel dans sa forme et sa composition actuelles. En attendant, les voix se multiplient dans le pays pour critiquer la mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul) et demander le départ de son chef Martin Kobler, qui pourrait bien être de facto l’une des prochaines victimes collatérales de cette opération militaire sur le croissant pétrolier.

Patrick Haimzadeh
Ancien diplomate français à Tripoli (2001-2004), auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi, Jean-Claude Lattès, 2011.


[1Michael Shields, « Support for Libyan unity government ’crumbling’ : U.N. envoy », Reuters.com, 12 août 2016.

[2« Al-Nadhouri nomme le colonel Salih Al-Zarouq au poste de maire de Koufra » (en arabe), bawwaba al-ikhbariya al-ifriqiyya, 27 août 2016.

[3Le colonel Mahdi Al-Barghathi, ministre de la défense désigné par le Conseil présidentiel est lui-même un officier awaguir, ancien commandant d’une brigade affiliée au général Haftar.

[4Nathalie Guibert, « La France mène des opérations secrètes en Libye », Le Monde, 24 février 2016.

[5« Il faudra combattre Daech sans doute demain en Libye », Manuel Valls à France Inter le 11 décembre 2015.

[6Antoine Malo et François Clemenceau, « La France s’impatiente pour la Libye », Le Journal du dimanche, 10 janvier 2016.

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