Édition du 20 février 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Lula : candidat du PT à la présidence du Brésil ?

En octobre prochain, le Brésil fera l’élection d’un nouveau président. De 2003 jusqu’à la destitution administrative de Dilma Rousseff au cours de l’année 2016, la présidence et le pouvoir de la chambre des député.es étaient entre les mains du Parti des Travailleurs (PT)[[Le Parti des travailleurs (en portugais : Partido dos Trabalhadores, PT) est le parti de l’ex-présidente brésilienne Dilma Rousseff, élue pour la première fois le 31 octobre 2010, réélue le 26 octobre 2014 et destituée le 31 août 2016.

Elle a succédé à Luiz Inácio Lula da Silva, qui a remporté l’élection présidentielle d’octobre 2002. Le PT est né de la dure et sanglante résistance pour la fin de la dictature militaire, dans le processus de la campagne pour la libération des prisonniers politiques et dans l’ambiance des grèves dures de la région de São Paulo. Luis Inácio « Lula » da Silva, dirigeant des métallurgistes en grève de la région de São Paulo, en 1978, précédent Président du pays, et Olívio Dutra, responsable du syndicat des employés de banque à l’époque et ancien Gouverneur de l’État du Rio Grande do Sul, ont été les deux principaux initiateurs du mouvement. La fondation du PT fut un défi à toute la politique brésilienne de l’époque. Défi à la dictature installée depuis 1964, défi aux structures conservatrices des partis populaires, défi au sectarisme. Dès sa création le PT avait les trois caractéristiques qu’il a encore aujourd’hui : parti de masse, démocratique et socialiste.]]. Suite à cette destitution orchestrée par la droite qui domine le Sénat, cette instance a désigné Temer comme président par intérim, le principal instigateur de ce coup d’État administratif. Tous les observateurs s’accorde pour dire que le véritable affrontement qui s’effectue au Brésil, n’est pas celui devant les tribunaux qui viennent de condamner pour une seconde foi Lula. La lutte en cours est une lutte pour le pouvoir. Pour y parvenir, la droite s’attaque à la crédibilité des têtes dirigeantes du PT, en premier lieu celle de Lula, dirigeant fondateur emblématique du PT. D’autant plus, suite à la destitution de Dilma en 2016, Lula annonçait déjà qu’il songeait à se présenter comme candidat à la présidence en vue des élection de 2018.

La crédibilité de Lula

Personne n’est dupe. Ceux qui condamnent Lula de corruption ont eux-mêmes les mains encore plus sales que les accusés. Les sénateurs, le président Temer et les juges se fichent carrément si effectivement plusieurs personnalités du PT auraient été mêlées à des affaires de corruption sous les mandats du président Lula, accusé de conflit d’intérêts et d’avoir touché des pots de vin. On pointe aussi, et même plus, José Dirceu, un des plus haut membres du gouvernement de Lula et de Dilma Rousseff, ce qui implique par la même Lula en plus de Dirma.

La droite a choisi l’angle de « l’honnêteté de Lula » pour ébranler sa crédibilité face aux bases sociales. C’est comme si la droite lançait le message : « voyez, il est aussi pourri que nous » ! Par là, elle a voulu tirer avantage d’une conjoncture où Lula et la direction du PT sont critiqués par la gauche socialiste (au sein et hors du PT). En effet, au cours des 10 dernières années les critiques on été en s’accentuant pour dénoncer non seulement la trop grande proximité de la gouvernance du PT avec le secteur bancaire (pointant Olivio Dutra) et la grande pétrolière ProBras, mais en contre-partie le refus du gouvernement PT d’effectuer des réformes structurelles, prévues dans le programme du PT.

La stratégie de la droite a donc consisté à exploiter le point faible du PT, celui-là même dénoncé par la gauche socialiste. Celle-ci reproche à la gouvernance du PT sous Lula et Dilma, alors qu’il et elle avaient entre les mains le pouvoir et l’appui des masses, de n’avoir pas osé s’affranchir des règles du FMI et du grand capital. On admet que le PT a rempli en partie ses promesses de réformes sociales. On reconnait que furent améliorées la qualité de vie et la dignité d’une bonne partie des classes populaires. Et on ne nie pas que la propagande du parti s’approche de la vérité en disant que les brésiliens peuvent maintenant manger 3 fois par jour. Mais, pour la gauche socialiste, c’est trop peu d’acquis pour les masses populaires en rapport aux 13 années où le PT avait le pouvoir. Durant tout ce temps, les capitalistes eux se sont énormément enrichis avec la complicité de Lula et Dilma.

Cependant, pour la droite brésilienne les réformes sociales du PT sont énormes et trop couteuses ! Dans une perspective bourgeoise, les argents consacrés pour faire manger, éduquer et soigner la population sont des argents qui devraient revenir dans les poches du capital.

Pourtant, ce ne sont pas uniquement les acquis des classes populaires que la droite politique brésilienne a dans la mire. Ce qu’elle souhaite avant tout, c’est de rétablir les conditions d’asservissement des classes populaires aux dictats des pouvoir économique, juridique et policier. Et le principal obstacle qui se dresse devant elle, ce sont les mobilisations populaires (qui s’accentuent depuis 2014), soutenues par les différents courants de la gauche socialiste qui poussent à la radicalisation des réformes. Ce que craint Temer et la droite c’est qu’avec le retour d’un éventuel gouvernement PT, sous la pression de ses bases sociales, Lula ou quelqu’un d’autre soit obligé de poser la question des réformes structurelles.

En s’attaquant à la tête fragile du PT et en mettant des obstacles à la candidature de Lula, la droite calcule que le mouvement de masse sera privé de « direction politique » et que les courants de la gauche socialiste ne seront pas en condition de faire accepter et de faire élire un candidat PT de « remplacement » ! Elle mise sur la perte de crédibilité, la confusion et l’éparpillement des forces populaires. Elle veut évincer du pouvoir le PT et pense ainsi reconquérir ses moyens habituels pour désamorcer le processus de radicalisation des mouvements de masse avant qu’il ne soit trop tard.

Les réactions.

Les accusations de conflits d’intérêts ou de corruption portées contre Lula ne datent pas d’hier. Elles précèdent le procès administratif qui a abouti à la destitution de la présidente Dilma en 2016. [1] La réaction des classes populaires ne s’est pas fait attendre. Tout au long du procès de destitution porté contre la présidente Dilma, les bases sociales du PT ont protesté dans la rue et se sont amorcés d’amples mouvements de grève. Durant tout ce temps, contesté par la gauche et la droite, pour éviter de soulever des vagues autour de sa personne, Lula a laissé à ses avocats le soin d’assurer sa défense et de porter des recours juridiques.

Un an plus tard, en 2017, Lula est condamné à 9 ans de prison. Entre temps, en raison du vide de direction politique au PT, la figure politique de Lula est remise de l’avant dans les bases sociales du PT. Craignant l’éventualité d’un retour en force de la droite au pouvoir, le PT est pris de court et doit combler le vide au niveau de la direction politique et trouver une solution pour gagner les élections de 2018. C’est dans ce contexte que Lula, malgré sa condamnation, a annoncé en juillet 2016 qu’il songeait poser sa candidature à la présidence sous le drapeau du PT.

Cette annonce espérée a immédiatement obtenu les appuis du mouvement syndical et des mouvements sociaux et les mouvements de protestations et de grèves ont repris. Les manifestations populaires ont tous en commun de protester contre Temer, le président de la droite qui s’est substitué à Dilma [2]. L’autre caractéristique, elles dénoncent le procès considéré fantoche contre Lula, et on réclame du collège électoral d’accepter la candidature de Lula à la présidence. Ce qui est loin d’être assuré. En effet, dernièrement trois juges ont tranché l’appel de Lula et ont maintenu les accusations et la condamnation du juge Moro. Ils ont même prolongé la condamnation à 12 ans de prison.

Le dilemme des courants de la gauche socialiste.

Le dilemme de la gauche est loin d’être du même ordre qu’en 2010 alors que l’heure était au bilan des 8 ans de gouvernance de Lula. La gauche brésilienne portait, à juste titre, un bilan sévère sur la gouvernance de Lula et posait de sérieux doutes sur Dilma, celle qui devait remplacer Lula à la présidence. On reprochait à Lula, au niveau des réformes, de n’avoir apporté qu’un minimum en vue d’améliorer les conditions de vie des travailleurs exploités et des paysans sans terres, pratiquement rien en somme en comparaison de tous les avantages et de la richesse accaparé par les banquiers et la grande entreprise. En résumé, la gauche accusait et accuse toujours Lula et le courant majoritaire du PT au pouvoir de ne pas avoir appliqué le programme du PT et de s’être vanté même de poursuivre les politiques économiques du gouvernement Cardoso (droite néolibérale) [3]
.

Le défi qui se pose aujourd’hui à la gauche socialiste brésilienne, n’est pas celui celui de 2010 ou de 2014 où il fallait lutter pour que le PT porte le projet socialiste et s’attaque aux réformes structurelles. Le défi de l’heure c’est de barrer la route à la droite et de sauver les acquis des réformes effectuées depuis les 15 dernières années. Concrètement, pour ne pas tout perdre et à la fois maintenir l’unité et la mobilisation populaire, que faut-il faire ? Faut-il soutenir la candidature de Lula ou tirer profit de la crise de direction du PT pour présenter une candidature « socialiste » alternative qui engagerait le PT au pouvoir vers des réformes radicales ?

Le PSOL est probablement l’un des partis le plus représentatif de la gauche socialiste critique en dehors du PT brésilien. Il faut dire que dans son mode de fonctionnement, le PSOL accepte en son sein différentes tendances. Celles-ci, actuellement, sont divisées quant à l’orientation à prendre : soutenir la candidature de Lula ou présenter une candidature alternative socialiste.

Le 12 juillet 2017, au lendemain du premier procès de Lula, le MES-PSOL (courant majoritaire) a fait une déclaration où il dénonce les véritables intentions du président Temer et la parodie de procès intenté à Lula. Le PSOL dans son analyse démontre que l’enjeu est politique. Mais si grave soit cette attaque, le PSOL croit que la gauche n’a pas à cautionner la candidature de Lula qui au-delà du bien-fondées des accusations de corruption s’est nié à appliquer le programme socialiste du PT. Il faut donc, selon le MES-PSOL présenter une candidature socialiste autonome.

Par contre, quelques mois plus tard, le 6 janvier 2018, un autre courant important du PSOL, celui de Luciana Genro [4] est arrivée avec une autre position. Genro appuie la candidature de Lula qu’elle considère la seule qui saurait rallier et unifier l’ensemble des classes populaires face au danger du retour de la droite au pouvoir. Luciana Genro ne contredit pas les analyses et le bilan critique des années du PT au pouvoir sous Lula et Dilma. Mais elle évalue que la gauche n’est pas en mesure ni de présenter une candidature socialiste, ni d’aller à l’encontre de la volonté populaire. Luciana Genro considère donc qu’il faut appuyer les mobilisations qui réclament le retour de Lula et qu’il faut appuyer sa candidature. Sinon, dans la conjoncture actuelle, on risque de diviser et d’affaiblir le mouvement de résistance à Termer et tout perdre.


[1En fait, la droite sénatoriale brésilienne n’avait aucun chef direct d’accusation de corruption contre Dilma. On s’est contenté de l’accuser d’avoir manqué de transparence et d’avoir couvert les délits de Lula et de certains dirigeants sous la gouvernance de Lula.

[2- Voir l’excellent compte-rendu « Au Brésil la lutte contre Tremer ne faiblit pas » dans presse gauche.org, 16 janvier 2018.

[3- Consulter le compte rendu de Tania F. Da Costa dans presse gauche.org « Concilier l’irréconciliable… ». 2 novembre 2010. dont voici un extrait :
D’autre part, on ne rappellera jamais assez le profit record des banques installées au Brésil. Lula lui-même semble en être fier et nous rappelle souvent : sous son gouvernement les profits des banques ont enregistré une hausse de 420 % à comparer aux profits réalisés pendant les deux mandats précédents du PSDB. En outre, Lula prétend avoir mis fin à la dépendance historique du Brésil envers le Fonds Monétaire International, le FMI, à travers le paiement de la dette externe brésilienne, ce qui aurait permis au Brésil d’en devenir créancier. Or, le Brésil présente toujours une dette externe de plus de 240 milliards de dollars, et si le paiement d’une partie de cette dette a été possible, cela est dû en partie à sa conversion en dette « interne » à travers l’émission des titres de dette publique. D’ailleurs, le paiement des intérêts de la dette publique correspond à 36 % du budget fédéral brésilien, un montant que le candidat à la présidence du PSOL (et un des fondateurs du PT) Plinio de Arruda Sampaio appelle plaisamment « Bourse-banquier », et qui a fait l’objet d’une Commission d’enquête parlementaire conclue l’année passée. »

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