Édition du 12 décembre 2017

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Immigration

MSF : dans le désert libyen, une « industrie » du kidnapping et de la torture en plein essor

Dans le désert libyen, une « industrie » du kidnapping et de la torture est en plein essor, alerte Jean-Guy Vataux, chef de la mission « Libye » de Médecins sans frontières (MSF), de passage à Paris. Route de transit des migrants d’Afrique cherchant à gagner l’Europe, la Libye est en plein chaos et la situation humanitaire s’y est encore détériorée depuis un an, selon le responsable de l’ONG.

Tiré de MaliActu.

QUESTION : Comment évolue la situation humanitaire en Libye ?

REPONSE : « Clairement plus mal depuis un an. En vingt ans sur les terrains de crise, c’est la première fois que je vois des conditions aussi dures.

A MSF, nous arrivons à porter secours à la petite partie prisonnière des centres de détention officiels, mais nous n’avons toujours pas accès à ces énormes entrepôts informels où les migrants sont stoppés en chemin.

Les témoignages laissent penser que les conditions y sont pires que dans les centres de détention. On n’arrive même pas à négocier un accès car les réseaux mafieux n’ont aucun intérêt à nous faire entrer. Ils se moquent que les gens souffrent ou même meurent : le passage est payé d’avance. Leur +modèle économique+ ne dépend pas du bien être de leurs clients.

Mais une autre activité se développe dans le désert libyen, spécialisée dans le kidnapping et la torture. Les réseaux sont différents de ceux de trafic de migrants : tous les gens libérés disent que les passeurs et les gens à qui ils paient la rançon ne sont pas les mêmes ».

Q : Qui sont les victimes ?

R : « Une vaste population de pauvres, migrants en transit ou travailleurs immigrés, qui sont incapables de se défendre. Typiquement, on aura des journaliers qui se font embaucher le matin sur un chantier, et le soir ce n’est pas l’employeur qui vient les chercher mais les kidnappeurs : ils ont été vendus par leurs patrons.

Les kidnappeurs utilisent la technique inventée dans le Sinaï : vous prenez quelqu’un, vous le torturez, vous faites peur à sa famille éventuellement avec le téléphone allumé pour faire payer une rançon.

La différence, c’est que là, c’est de l’industrie. Au lieu de prendre une personne riche, le fils du médecin ou du ministre pour retirer une grosse rançon, ils prennent les plus pauvres, énormément : les rançons vont de 1.000 à 3.000 dollars « seulement », mais ça rentre constamment.

Une partie meurent des suites des tortures, les autres, quand ils arrivent à payer, sont rejetés dans un état déplorable, sévèrement mal nourris, anémiés, ou avec des traces de coups et blessures qui témoignent clairement de torture, des brûlures notamment. Ces gamins vigoureux sont cassés. Ils n’arrivent même plus à parler.

On ne sait pas trop expliquer ce phénomène, qui localement semble progresser depuis le début de l’année. C’est sans doute de l’opportunisme dans un pays qui laisse faire. Ce genre d’activité se développe dans les endroits où les forces de l’ordre ne sont pas présentes ou n’ont pas les moyens d’intervenir, comme dans le Sinaï en Egypte ».

Q : Les Européens réunis lundi ont parlé d’identifier les réfugiés dès le Niger et le Tchad…

R : « Çà ne dissuadera pas les autres, ceux qu’on appelle +migrants économiques+. Les États européens ont toujours dit : on ne veut pas de vous. Cette annonce ne va pas provoquer une rupture.

L’idée d’ouvrir des +hotspots+ en Libye, vite écartée par l’Elysée, était absurde : le pays n’a pas signé la convention de 1951 sur les réfugiés donc les états européens ne peuvent pas s’appuyer sur une administration existante. Par ailleurs ils n’ont toujours aucune équipe présente en Libye.

Les européens ont une stratégie d’endiguement vis-à-vis des migrants venant de Libye. Mais le respect des droits de l’Homme est impossible à court ou moyen terme dans ce pays. C’est une chose de dire la Libye, ça ne va pas, sans rien faire pour sortir les migrants de là, et autre chose de les y renvoyer. En termes moraux et politiques, on passerait d’un statut de passivité à de la complicité ».

Propos recueillis par Claire Gallen

Jean-Guy Vataux

Chef de la mission « Libye » de Médecins sans frontières (MSF)

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