Édition du 16 octobre 2018

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Québec solidaire

Ma campagne avec Amir : 10 ans plus tard

En octobre 2008, je reçois un appel d’Amir Khadir. Il a appris que ma mère vient de mourir. Et il veut m’offrir ses condoléances. Je suis touché. Amir n’est pas un ami, c’est un compagnon de lutte que je croise quelques fois par année sans plus. Je le remercie en lui disant qu’il est un chic type. Dans la foulée de la conversation, je lui indique que je ne suis pas heureux dans mon poste syndical et que j’aimerais bien faire autre chose. Si jamais il entendait parler de quelques choses pour moi… Il ne répond pas sur le coup. J’entends un léger murmure et il me dit : « je t’appelle dans quelques jours ».

Quelques jours plus tard, il me contacte pour m’offrir le poste d’attaché politique pour la campagne de l’automne 2018. Amir se présente pour la troisième fois dans Mercier. Pour lui, c’est la dernière chance. Il veut gagner. Il me dit : « Je veux une équipe comparable aux Red Wings de Détroit ». Je veux que tu en fasses partie. Il faut dire qu’à l’époque, je suis dans une forme exécrable. Je vis une crise émotionnelle importante. J’ai rompu avec une femme que j’aimais plus que tout.

Sur le plan du travail, c’est la crise. Et je viens de perdre ma mère. J’explique à Amir que je n’ai pas la forme requise pour acquitter cette tâche. Il me demande : est-ce que tu as envie de faire ce travail ? Oui, bien sûr… Il me dit : « Je ne suis pas psychologue, mais il me semble que si on te change de milieu de travail et de vie, tu pourrais aller beaucoup mieux ». J’accepte de tenter le coup, mais on s’entend sur un plan b si jamais la forme n’est pas au rendez-vous. Je ne veux pas l’empêcher de gagner cette bataille.

Et c’est là qu’a commencé une des plus belles expériences de ma vie militante. La campagne des mois de novembre et décembre 2008 menant à l’élection du premier député résolument à gauche dans l’histoire politique québécoise.

Le défi était grand. Mais on croyait aux chances de l’emporter contre Daniel Turp du Parti Québécois. Amir Khadir était connu de l’électorat de Mercier. Québec solidaire avait encore la réputation d’un parti marginal, mais le capital politique d’Amir était fort.

La campagne aura été certes intense, mais en général tellement plaisante. Un jour, après une diffusion au métro Mont-Royal, je reviens auprès de Josée Vanasse et le regretté François Cyr, alors coresponsables de la campagne de Mercier. Je leur explique que je n’ai jamais observé, dans ma vie militante, des gens faire des détours, non pas pour éviter le candidat, mais plutôt pour venir à sa rencontre. Le matin même dans un café, Amir sermonne un policier qui dans une période de moyens de pression porte des pantalons militaires de camouflages. Il lui dit avec émotion que les Québécois et les Québécoises sont pacifiques et qu’ils n’appuieront pas les policiers s’ils continuent à s’habiller d’une manière semblable. « Si vous voulez des conseils, demandez à mon ami syndicaliste » dit-il en me pointant du doigt. Il est 8 :00 a.m. Les gens sont encore endormis. Mais malgré tout, quelques-uns l’applaudissent.

Inutile de dire que ma forme est revenue en force. Accompagner Amir était un sport, parfois extrême, qui aiguisait au maximum tous les sens. C’était une succession de sprints parsemés de débats stratégiques animés plusieurs fois par jour. C’était l’extase. Celui ou celle qui aime la politique va comprendre. Contrairement à ce que je venais de vivre dans le syndicalisme, mon militantisme avait un sens. Je savais pourquoi j’agissais. J’allais chercher Amir le matin chez lui et allait le reconduire le soir. J’étais en dialogue constant avec lui.

Quand il était trop énervé, j’essayais de le calmer. Quand il était trop fatigué, j’essayais de l’animer. S’il avait des doutes, j’essayais de lui trouver les réponses. S’il était trop sûr de ses idées, j’essayais de nuancer. Ce qui me touchait, c’est lorsqu’il prenait la peine de me demander comment j’allais, si je remontais la pente, si je me sentais bien. Quand je lui disais que j’étais heureux, il me disait qu’il était content d’entendre ça. Mais je coupais court. C’était moi l’adjoint. Je devais m’occuper de lui.

Après avoir choisi de garder Amir dans le comté de Mercier et d’éviter les voyages en région, on commence à croire vraiment à nos chances de gagner. Le pointage nous avantage. Amir parle aux gens. Des péquistes lui disent qu’ils l’aiment, mais qu’ils ne peuvent se résoudre à voter pour lui ? Amir répond qu’il y aura beaucoup de péquistes à l’Assemblée nationale après les élections. « Donne-moi une chance, si tu n’es pas satisfait, tu me battras aux prochaines élections. » Des jeunes lui disent qu’ils ne croient pas au système électoral ? « Des gens sont morts dans l’histoire pour obtenir un suffrage universel ».

Amir parle de politique, de musique, de sport, de poésie et il prodigue, bien sûr, de temps en temps des conseils de santé, et ce, en particulier, auprès de personnes aînées en mal de médecins de famille. Et il lui arrive même de soigner des gens, dont une personne itinérante gisant ivre sur la rue. Encore là, je remarque que beaucoup de gens se déplacent pour venir lui parler. On court, on débat, on s’obstine parfois, mais l’énergie et le plaisir ne s’essoufflent pas. Au contraire, c’est renouvelable.

Dans une chronique sur Amir, Pierre Foglia avait dit de lui qu’il fallait retenir de lui trois choses : sa grande intelligence, son côté délinquant et bordélique. Je peux donner beaucoup d’exemples pour appuyer cette hypothèse. Mais il faut ajouter quelque chose : qui me semble fondamental lorsqu’on parle d’Amir. Je pense à son sens de l’humanité. C’est un terme que j’utilise rarement qui peut être assimilé à toutes sortes de niaiseries ou mièvreries.

Mais la manière de m’accueillir dans son équipe en 2008, sa manière de parler aux gens de Mercier et de faire de la politique en général, évoquent une motivation profonde : celle d’être au service du bien commun et de dénoncer toutes les entraves à la pleine émancipation des hommes et des femmes. C’est une posture intellectuelle et politique, mais elle est aussi animée par une affection inépuisable pour l’humain.

10 ans plus tard, Amir vient d’annoncer son départ. Je pense parfois à cette campagne dans Mercier et à cette rencontre avec Amir quand il m’arrive de questionner mon militantisme et de me demander pourquoi je fais tout ça alors que tant de gens vivent dans leurs conforts de la classe moyenne. Le questionnement n’est pas très long. Je n’ai pas le temps de trouver la réponse que je recommence tout de suite la bataille.

René Charest

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