Édition du 27 juin 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

Macolm X : une vie révolutionnaire (I)

Si vous voulez savoir pourquoi les célébrations officielles du Mois de l’histoire des Noirs passe toujours avec réticence sur l’héritage de Malcolm X un demi-siècle après son assassinat, réfléchissez un instant sur le soulèvement de Ferguson, Missouri, ainsi que sur la montée du mouvement Black Lives Matter.

Puis, ensuite, lisez les phrases que Malcolm X a prononcées en 1964 lors d’un débat à l’Oxford Union, en Grande-Bretagne :

« Peut importe la manière dont les lois [sur les droits civiques] passent, la vie des Noirs dans ce pays, celui d’où je viens, ne vaut toujours pas deux centimes […].

Mon avis est le suivant : nous faisons face à une société racialiste, une société dans laquelle ils sont trompeurs et la seule façon de faire aboutir un changement est de parler la langue qu’ils comprennent. Les racialistes ne comprennent jamais un langage pacifique, les racialistes ne comprennent jamais le langage de la non-violence, le racialiste a utilisé son langage à lui pour nous parler pendant plus de 400 ans. Nous avons été les victimes de sa brutalité ; c’est nous qui faisons face à leurs chiens, qui arrachent la peau de nos membres et cela uniquement parce que nous voulons que soit appliquée la décision [de 1954 mettant un terme à la ségrégation légale dans les écoles] de la Cour suprême. Ce sont nos crânes qui sont écrasés, non pas par le Ku Klux Klan, mais par les policiers, tout cela parce que nous voulons que soit appliquée ce qu’ils appellent la décision de la Cour suprême […]. 

Tant que vous vivrez dans une société […] et qu’elle n’applique pas ses propres lois parce que la couleur de peau d’un homme apparaît ne pas être la bonne, je dis alors que ces personnes peuvent légitimement utiliser tous les moyens nécessaires pour faire aboutir la justice là où le gouvernement ne peut la leur donner. »

De telles déclarations alarmèrent l’establishment libéral du Parti démocrate qui était déjà préoccupé par la radicalisation croissante autour du mouvement des droits civiques. Ainsi lorsque, deux mois plus tard, Malcolm fut abattu le 21 février 1965 lors d’un meeting à Harlem, le comité de rédaction du New York Times n’était pas loin de le « comprendre » : « Malcolm X avait les qualités pour exercer un leadership, mais sa conviction fanatique et impitoyable en la violence le mit à l’écart non seulement des dirigeants responsables du mouvement des droits civiques et de l’écrasante majorité des Noirs, elle le qualifia par la notoriété et une fin violente […]. Hier, quelqu’un est sorti de l’obscurité qu’il avait engendré et le tua. »

Pourtant, l’influence de Malcolm continua de croître même dans la mort. Lorsque l’Autobiography of Malcolm X [1] fut publiée quelques mois après sa mort, elle devint une lecture essentielle pour une génération d’étudiant·e·s afro-américains et de jeunes travailleurs. La volonté de Malcolm d’exprimer la vérité nue et laide de l’horreur et de la violence du racisme aux Etats-Unis eut un attrait extraordinaire à un moment où, malgré la victoire du mouvement des droits civiques dans le Sud, le racisme s’étendait toujours à chaque coin du pays. 

Les derniers chapitres de l’Autobiography décrivent le tournant de Malcolm vers la politique et sa recherche d’une stratégie pour l’avancée du mouvement alors que celui-ci entrait dans une nouvelle phase. Après avoir rompu, début 1964, avec l’organisation noire séparatiste Nation of Islam, Malcolm adoptait l’islam sunnite orthodoxe et créa sa propre organisation politique.

Il continua de faire appel autant à l’autodéfense contre les attaques racistes qu’à l’autodétermination des Noirs ; une approche qui allait au-delà des tactiques non violentes et de la perspective intégrationniste [opposée à la ségrégation et visant à des droits égaux, « intégrant » les Noirs à la société américaine] de Martin Luther King et d’autres dirigeants des droits civiques. Même ainsi, au cours des mois qui précédèrent son meurtre, Malcolm commença à tendre la main à la gauche et même à des dirigeants des droits civiques qu’il avait auparavant méprisés, se rendant à Selma, Alabama, pour manifester son soutien à King, qui avait été emprisonné lors des manifestations qui culminèrent par le passage du Voting Rights Act [2].
Puis, subitement, Malcolm n’était plus. Fauché avant d’avoir pu développer ses idées au sujet de la lutte pour la libération noire et développer un programme visant à la réaliser. Les riches et les puissants étaient soulagés. Ainsi que l’indiqua Phil Ochs dans sa chanson satyrique Love me, I’m a Liberal [3] :

J’ai pleuré lorsqu’ils ont tué Medgar Evers [4]
Les larmes se sont écoulées le long de mon dos
J’ai pleuré lorsqu’ils ont tué Monsieur Kennedy
 Comme si j’avais perdu un père 
Mais Malcolm X a eu ce qu’il méritait 
Il a eu ce qu’il réclamait pour cette fois 
Donc, aime-moi, aime-moi, aime-moi, je suis un libéral

Au cours du demi-siècle qui a succédé à son assassinat, l’héritage de Malcolm a lentement été « déradicalisé » par des politiciens et le Corporate America. Même les Postes des Etats-Unis émirent un timbre portant son effigie en 1999.
Il ne fait pas de doute que Malcolm mérite d’être reconnu. Mais, malgré quelques rares et bienvenues exceptions, tel le film de 1992 de Spike Lee Malcolm X, la manière dominante dont est aujourd’hui traité Malcolm rappelle le commentaire du révolutionnaire russe Lénine au sujet de la manière dont les dirigeants révolutionnaires étaient, après leur mort, réduits à des « icônes inoffensives » pour la « consolation des classes opprimées ». 

La défense de l’héritage de Malcolm a été laissée à un réseau relativement petit de ceux qui le suivirent ou furent inspirés par lui. « Il est étrange qu’aussi peu d’attention soit dévolue aux dates anniversaires de la vie et de l’héritage d’un dirigeant aussi extraordinaire [2015 marque l’anniversaire de la mort, en 1965, mais aussi de la naissance, en 1925, de Malcolm X] » a écrit récemment Ron Daniels, militant noir de longue date [5]. Daniels, qui contribua à l’organisation d’une importante commémoration de Malcolm en 1990, se lamente du manque d’un effort similaire aujourd’hui : « C’est comme si l’Amérique noire était saisie d’une amnésie historique. »  
Pourtant, même parmi ceux qui sont déterminés à se souvenir de Malcolm et à faire la démonstration de son actualité, on trouve des débats en cours portant sur la signification de son héritage.

Était-il un nationaliste noir, même s’il ne se décrivait plus ainsi dans les derniers mois de sa vie ? Évoluait-il vers le socialisme, ainsi que l’affirmèrent certains de ses collaborateurs de gauche ? Ou Malcolm aurait-il rejoint nombre de ses contemporains activistes afro-américains dans la politique électoraliste et le Parti démocrate, ainsi que le suggère la biographie très documentée de feu Manning Marable ?

Cet article ne procédera pas à des affirmations aussi définitives. Il maintiendra toutefois que Malcolm figure pleinement au sein de la tradition révolutionnaire noire et américaine.

Cinquante ans après sa mort – avec un président afro-américain et des milliers d’élus et de célébrités noirs – l’injonction de Malcolm à une autodéfense militante contre les attaques racistes et son appel à l’autodétermination et à la libération noire demeurent centraux pour la politique de notre époque. Bien qu’il soit mort avant d’avoir pu pleinement élaborer sa nouvelle approche visant à réaliser la libération noire, il est clair que les défis que Malcolm exposa ne peuvent être résolus que par une transformation révolutionnaire de la société des Etats-Unis.

Lorsque Malcolm émit sa dénonciation brûlante de la violence raciste, il se fondait sur une expérience personnelle de telles horreurs. Né en 1925 sous le nom Malcolm Little, à une époque de résurgence de l’organisation suprématiste blanche Ku Klux Klan, les souvenirs les plus anciens de Malcolm furent forgés par la violence raciste et par la lutte contre cette dernière.

Manning Marable décrit comment ses parents, Earl et Louise, étaient des partisans dévoués du nationaliste noir Marcus Garvey. Earl se déplaça à travers le pays pour contribuer à la construction du Universal Negro Improvement Association (UNIA) de Garvey. A Omaha, dans l’Etat du Nebraska, Earl – qui travailla comme charpentier et faisait des petits boulots – se heurta au Klan, qui jouait un rôle important autant au sein du Parti démocrate que Républicain et organisait des défilés et des pique-niques. Le Klan vint une nuit à la recherche d’Earl alors qu’il ne se trouvait pas chez lui. Après que Louise se soit retirée, ils détruisirent toutes les fenêtres de la maison afin de bien se faire comprendre.

La famille Little déménagea plus tard à Lansing, Michigan, où un dérivé du Klan, la Black Legion, faisait brûler des croix dans la nuit. Bientôt la famille dut faire face à une expulsion de logement en raison d’une loi locale interdisant aux Afro-Américains l’achat de terres dans la région. Alors que Earl riposta auprès des tribunaux, leur maison fut brûlée – très probablement par des racistes blancs révoltés par l’activisme de Earl et Louise au sein de l’UNIA. Deux ans plus tard, Earl était mort prétendument de la chute accidentelle devant un tram, bien qu’un fort faisceau de preuves pointe vers l’implication de racistes qui pourraient l’avoir battu avant de le pousser sous les voies.

A la suite de la mort d’Earl, Louise Little sombra dans la pauvreté. Elle ne fut bientôt plus capable de s’occuper de Malcolm et de ses sept frères et sœurs. Malcolm fut placé dans une famille d’accueil puis expédié dans une école. L’un de ses enseignants lui dit que son objectif de devenir un avocat « n’était pas réaliste pour un nègre ». Il abandonna l’école et alla vivre en 1941 avec sa demi-sœur, enfant du précédent mariage d’Earl. 

Elle avait régulièrement maille à partir avec la loi et introduisit Malcolm dans le monde du petit crime. Ainsi que Malcolm le raconte dans son Autobiography, il devint un habitué du Roseland Ballroom de Boston, où il cirait les chaussures de musiciens de jazz fameux et des stars de la vie nocturne locale au milieu du boom économique stimulé par la Seconde Guerre mondiale. Il embrassa la contre-culture de la jeunesse noire, ce qui implique le port de « zoot suits », un style d’habillement tape-à-l’œil considéré comme inapproprié par les autorités racistes qui estimaient qu’un tel comportement n’était pas patriotique en temps de guerre.

Malcolm entama une série de petits boulots mal payés avant d’obtenir un emploi en tant que vendeur de nourriture dans les chemins de fer des lignes du nord-est, ce qui lui permit de visiter Washington et New York. Puis il travailla sur des lignes traversant tout le pays, lui donnant l’occasion de voir le pays. Alors qu’il vivait dans l’Harlem de l’époque de guerre, il fut exposé aux influences de la capitale intellectuelle, culturelle et politique de Black America. Ainsi qu’il le rappela plus tard, il rencontra des membres du Parti communiste qui vendaient leur journal et faisaient campagne pour le contrôle des loyers et sur d’autres questions.

Il se trouvait à Harlem lors de l’émeute de 1943 qui fit suite à l’assassinat par un agent de police d’un soldat afro-américain. Faisant peut-être écho au sentiment de jeunes Afro-Américains désabusés par la prétention selon laquelle les Etats-Unis se battaient pour la liberté en Europe et en Asie alors qu’ils maintenaient la ségrégation de type Jim Crow dans le pays, Malcolm s’est soustrait au recrutement en disant à un psychiatre militaire qu’il souhaitait disposer d’armes de l’armée pour tuer des Blancs.
Il se tourna, à la même époque, vers le deal de drogue et la petite délinquance. Alors que son biographe Marable affirme que Malcolm exagéra plus tard ses activités criminelles afin de mettre en valeur sa crédibilité dans la rue, la vie tumultueuse de Malcolm était suffisante pour lui attirer des ennuis pénaux. Il fut, avec son ami Shorty et plusieurs autres, condamné pour cambriolage dans la région de Boston et envoyé à la prison Charlestown du Massachusett, un lieu infernal datant du début du XIXe siècle.

C’est en prison qu’il rencontra John Elton Bembry – connu comme « Bimbi » dans son Autobiography – dont l’impressionnante intelligence convainquit Malcolm d’entreprendre un programme d’auto-éducation. Après avoir été transféré dans une autre prison, plus « libérale », destinée à la réhabilitation, Malcolm put faire usage de meilleures ressources carcérales pour poursuivre sa voie autodidacte. A la même époque, ses frères et sœurs le poussèrent vers l’organisation religieuse qu’ils avaient rejointe, la Lost-Found Nation of Islam (NOI).

L’appel au séparatisme noir de la Nation of Islam offrait quelque chose de familier pour les Little, qui avaient macéré dans le nationalisme noir version Marcus Garvey. Elijah Muhammad, lui-même un ancien partisan de Marcus Garvey, appelait les Afro-Américains à développer leur propre société autonome au sein des Etats-Unis, avec leurs propres entreprises et institutions.

Muhammad ajouta une théologie qu’il adapta de W. D. Fard au début des années 1930. Fard affirmait que les Noirs dominaient le monde jusqu’à ce qu’un scientifique noir maléfique créât des Blancs – des démons – qui finirent par prendre le contrôle de la planète. Les Afro-Américains, en fait, étaient, selon Fard, des Noirs asiatiques membres de la tribu perdue de Shabazz qui avait été enlevée à La Mecque près de 400 ans plus tôt. Fard, sous pression des autorités, disparut en 1934. Elijah, qui considérait que Fard était Allah, prit les rênes de la NOI.

Après avoir accompli une peine de prison pour avoir échappé au recrutement, Elijah Muhammad orienta la NOI vers les prisonniers, les toxicomanes et les gens pauvres négligés autant par le système politique que par la bourgeoisie noire. Au cours de sa peine de six ans, Malcolm fut gagné à la NOI par sa famille. Il convertit plusieurs autres prisonniers et organisa parallèlement leur droit de pratiquer leur religion.

Dans l’Autobiography, Malcolm rappelle l’impact tonifiant de la vision du monde de la NOI :

« Le plus grand crime de l’histoire humaine réside dans le trafic de chaire noire, lorsque l’homme blanc diabolique se rendit en Afrique, tua et enleva des millions de Noirs, femmes et enfants, emmenés par bateau en Occident pour travailler, être battus et torturés comme esclaves.

L’homme blanc diabolique rompit tout le savoir que les Noirs entretenaient avec leur espèce, leur coupa toute connaissance de leur propre langue, religion et culture passées jusqu’à ce que l’homme noir en Amérique soit la seule race sur terre à n’avoir strictement aucune connaissance de sa véritable identité. »

Tout au long de cette période, Malcolm continua de lire à un rythme prodigieux, plongeant dans la philosophie occidentale, l’histoire afro-américaine ainsi que dans la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme. « Livre après livre me démontrèrent comment l’homme blanc apporta aux gens noirs, bruns, rouges et jaunes du monde tout l’éventail des souffrances de l’exploitation », explique-t-il dans l’Autobiography. 
Lors de sa sortie de prison, en 1952, Malcolm était prêt à bâtir la NOI. Se rendant à Detroit, où l’organisation avait son centre, Malcolm rencontra une organisation petite mais vibrante qui œuvrait systématiquement au recrutement parmi les millions d’Afro-Américain de la classe laborieuse qui se dirigeaient vers les industries des villes du Nord suite au boom de l’époque de la guerre. A l’instar d’autres membres de la NOI, Malcolm abandonna son nom de Little comme étant un héritage de l’esclavage et adopta à la place un X [les maîtres nommant – ce qui est un acte de pouvoir – leurs esclaves ; le X marque l’inconnu de la véritable ascendance, de l’origine, le fait d’en avoir été privé].

Le message de la NOI portant sur la fierté d’être Noir, le séparatisme et l’autodéfense rencontra une audience attentive dans l’Amérique urbaine. Alors qu’il n’y avait formellement pas de lois de ségrégation dans les Etats du Nord, les travailleurs noirs vivaient cependant dans des quartiers ségrégés dans les centres-villes en déclin. La fin de la guerre de Corée [1950-1953] hâta la désindustrialisation des villes du Nord. Tout au long de la décennie 1950 – une époque d’expansion économique générale – moins de la moitié des Noirs de la classe laborieuse avaient un emploi à plein temps tout au long de l’année. A partir de 1960, la différence entre le chômage des Noirs et des Blancs était de deux pour un. Un ratio qui existe toujours aujourd’hui.

Dans de telles conditions, la NOI – connue populairement sous le nom de Black Muslims – fleurit. La destruction de la gauche au cours de la chasse aux sorcières des années 1950 était accompagnée par un vaste recul des organisations politiques antiracistes. Les membres du Parti communiste que Macolm rencontrait régulièrement à Harlem dans les années 1940 avaient disparu une décennie plus tard.

Les dirigeants syndicaux qui avaient collaboré à la purge des « rouges » [maccarthysme] de leurs rangs soit s’étaient éloignés de toute lutte antiraciste sérieuse, soit s’y opposaient ouvertement. Les machines politiques du Parti démocrate qui dirigeaient la plupart des villes du Nord avaient accordé à contrecœur une place au petit nombre d’officiels noirs élus, mais ces réseaux clientélistes n’étaient pas en mesure ou ne souhaitaient pas s’opposer aux politiciens ou employeurs racistes.

Le NAACP, qui s’était déplacé vers la gauche sous pression du contexte au cours des décennies précédentes, devint bien plus conservatrice, épousant l’anticommunisme de la Guerre froide et recherchant prudemment une niche pour la petite bourgeoisie afro-américaine. Le mouvement des droits civiques, bien sûr, émergea sur la scène dans la seconde moitié des années 1950 [le moment généralement considéré comme « fondateur » fut le boycott de 1955-56, qui dura une année, à Montgomery, Alabama], mais parce qu’il se concentrait sur la fin de la ségrégation Jim Crow dans les Etats du Sud, il ne disait pas grand-chose aux travailleurs noirs dans le Nord.

Ce qui avait débuté comme une secte religieuse à Detroit au début des années 1930 se transforma en un mouvement comptant, selon les estimations, 100,000 membres en 1961. Selon l’historien Jack Bloom [6] : « Le noyau était constitué de manœuvres ou de chômeurs. Ils étaient moins directement concernés par la question de la ségrégation à laquelle faisaient face les Noirs dans le Sud, excepté dans la mesure où ils s’identifiaient avec leurs semblables. Mais le traitement que les Noirs recevaient dans le Sud ainsi que leurs propres préoccupations mettaient en colère ces Noirs des ghettos. C’est leur colère que Malcolm X articula et encouragea. »

Adhérer à la NOI signifiait coller à un code moral strict : pas de tabac, pas d’alcool, pas de relations sexuelles autres qu’avec son époux ou son épouse. L’universitaire nigérien E. U. Essien-Udom interrogea une série de membres de la NOI à Chicago en 1962 pour son livre Black Nationalism : A Search for Identity in America [7]. Nombre d’entre eux lui dirent qu’ils rompirent avec leurs familles et leurs amis qui n’appartenaient pas à l’organisation. « Je les observe avec pitié », dit à l’auteur une femme du nom de Sœur Nellie. « Lorsque vous acceptez l’islam, vous arrêtez de boire, de fumer et de commettre des actes indécents que vous avez l’habitude de faire avec eux. Ils pensent que c’est étrange et ils croient que vous êtes fou. » 

Selon le livre de 1961 que consacra le sociologue noir C. Eric Lincoln à l’organisation, les membres de la NOI étaient de manière disproportionnée des jeunes et des amis, avec des membres anciens ayant été de manière significative impliqués dans le mouvement de Garvey ou d’autres groupes noirs islamiques [8]. La grande majorité d’entre eux étaient des travailleurs – dans des usines ou ils étaient des domestiques – avec une poignée d’intellectuels ou d’étudiants universitaires. Ainsi que l’écrit Lincoln :

« Les dirigeants musulmans vivent et construisent leurs temples et leurs commerces dans les zones au sein desquelles ils disposaient d’un soutien : le cœur des ghettos noirs. Ces ghettos abritaient les plus dissidents et les plus déshérités, les gens qui se levaient chaque matin dans la société en recevant un coup dans les dents et s’effondraient épuisés avec une claque d’adieu chaque nuit. Ce sont les gens qui sont prêts pour la révolution – n’importe laquelle – et Muhammad construit intelligemment ses temples parmi eux. »

Au bout du compte, cependant, Elijah Muhammad était opposé à entreprendre les étapes pratiques pour réaliser cette transformation – même si son principal disciple, Malcolm, gravitait autour de la politique de la révolution. (Première partie d’une série d’articles consacrés à Malcolm X publiée sur le site SocialistWorker.org le 20 février 2015, Traduction A l’Encontre) 

Notes

[1] Ecrite « avec » Alex Haley. Il en existe une traduction française. C’est sur cet ouvrage qu’est basé le film de 1992 de Spike Lee, Malcolm X. Pour plus de détails, on lira la biographie de Malcolm X de Manning Marable récemment traduite en Française aux éditions Syllepse. http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_621-malcolm-x.html (Réd. A l’Encontre)

[2] Voir, sur ce site, l’article The Color of the Law. Droit de vote et Southern way of life.
Nous traduirons bientôt des contributions sur les débats qui se sont fait jour à l’occasion de la sortie du film Selma, la discussion ayant des résonances actuelles. (Réd. A l’Encontre)

[3] On peut entendre ce chant ici : https://www.youtube.com/watch?v=u52Oz-54VYw

[4] Medgar Evers a été assassiné par un membre du Ku Klux Klan le 12 juin 1963. Il était membre du NAACP, la plus ancienne et plus importante association lutant pour les droits des Afro-américains. (Réd. A l’Encontre)

[5] http://ibw21.org/vantage-point/the-50th-anniversary-of-the-assassination-of-malcolm-x/

[6] BLOOM, Jack M., Class, Race & Civil Rights Movement, Bloomington : Indiana University Press, 1987, 288 p. Ce livre n’a pas été traduit en français.

[7] ESSIEN-UDOM, Essien Udosen, Black Nationalism : A Search for Identity in America, Chicago : University of Chicago Press, 1995 [1962], 384 p. Ce livre n’a pas été traduit en français.

[8] LINCOLN, C. Eric, The Black Muslims in America, Grand Rapids : Wm. B. Eerdmans Publishing Co, 1994 [1961], 288 p. Ce livre n’a pas été traduit en français.

Lee Sustar

Membre de l’ISO et animateur de l’hebdomadaire Socialist Worker.

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