Édition du 21 août 2018

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Afrique

Mandela a dirigé la lutte contre l'apartheid mais non contre l'extrême-inégalité régnant en Afrique du sud

Patrick Bond est le directeur du Centre pour la société civile et professeur à l’Université de KwaZulu-Natal en Afrique du Sud . Il est l’auteur et l’éditeur de livres récemment publiés Politics of Climate Justice et Durban’s Climate Gamble. Cette interview permet de mieux comprendre tout le sens de la « réconciliation » pour laquelle Mandela est aujourd’hui fêté par les grands médias et par les dirigeantEs des États du monde entier, y inclus par les dirigeants d’États qui, à l’époque, s’étaient opposés au mouvement de libération nationale en Afrique du sud, condamnant Mandela comme terroriste. S’il est vrai que la politique de « réconciliation » a permis d’éviter une guerre civile sanglante, il faut aussi tenir compte de ses coûts : des milliers et des milliers de vie perdues ou passées dans la misère extrême sous le capitalisme néolibéral. Celui-ci est également l’héritage de la « réconciliation ».
David Mandel

Transcription d’un entrevue faite par Real News
Traduit de l’anglais par David Mandel
http://therealnews.com/t2/index.php?option=com_content&task=view&id=31&Itemid=74&jumival=10362

NOOR : Merci de vous joindre à nous, Patrick .

BOND : L’ambiance ici en Afrique du Sud est terriblement sombre. Tout le monde savait que ce jour viendrait. Pendant les derniers mois, Mandela a été à l’hôpital quatre fois. Il est quand même difficile de surmonter la perte d’une personne qui a gouverné d’une manière morale et spirituelle, tout autant que politique, pendant ses cinq années en tant que premier président de l’Afrique du Sud démocratique, de 1994 à 1999. Avant cela, Mandela a préparé le pays pour la démocratie.

Mandela a été libéré en février 1990 après 27 ans de prison, et il a manœuvré habilement dans les négociations de sorte qu’on a obtenu au moins la démocratie politique, une personne - un vote - dans un État unitaire. Cela a été gagné, alors que le parti au pouvoir à l’époque, le Parti nationaliste afrikaner, avait essayé toutes sortes d’astuces : des lois Jim Crow et le droit de vote basé sur la propriété. Ce gouvernement a fait de son mieux pour affaiblir l’ANC, y inclus en abattant des milliers de ses militantEs dans la période entre 1990 et 1994. En menant les négociations, et en les rompant de temps en temps, Mandela a montré la stature d’un homme qui pourrait pardonner à un niveau personnel, organiser la Commission de vérité et de réconciliation. Il a également inspiré la nation à faire un effort extraordinaire de transition de l’apartheid racial à une démocratie plus normale, dans laquelle cependant les inégalités, le chômage, et les conditions écologiques se sont aggravés. Cela fait également partie de l’héritage de Mandela.

NOOR : Patrick, pouvez-vous parler davantage de cet héritage économique que le Congrès national africain a laissé ?

BOND : Le Congrès national africain va probablement continuer à gouverner encore pendant de nombreuses années, grâce à la force de la coalition que Mandela a mis sur pied en 1994. Mais il est possible qu’il soit confronté en 2019 à son premier défi électoral, et cela à cause de politiques adoptées à l’époque de Mandela. Il m’est arrivé de travailler dans son bureau à deux reprises, en 1994 et en 1996, J’ai pu voir comment ces politiques ont été imposées à Mandela par la finance internationale, par le capital domestique et par une faction conservatrice et néolibérale de son propre parti. Cette faction a été démasquée lorsque l’ancien Ministre de renseignements et Ministre de l’eau, Ronnie Kasrils, probablement le plus grand révolutionnaire blanc que la pays a connu, a fait un aveu important dans la nouvelle édition de son autobiographie, Armed and Dangerous, dans laquelle il avoue que nous étions absolument incapable de résister efficacement pendant la période 1990-1996, période pendant laquelle la gauche, une tendance possiblement socialiste, a été forte. C’était une période où l’Union soviétique, qui avait a été un bienfaiteur majeur, s’est écroulée. Il semblait, comme l’écrit Ronnie Kasrils, que la confiance de la gauche au sein de l’ANC s’est complètement effondrée. Et cela a signifié que de nombreuses concessions ont été faites qui, on l’a compris rétrospectivement, auraient pu être évitées. C’est pourquoi la déclaration de Kasrils jette une ombre sur le gouvernement de Mandela. Il dit essentiellement que Mandela, comme dirigeant, a concédé beaucoup trop à la bourgeoisie. Il a remplacé l’apartheid racial par l’apartheid de classe.

NOOR : Patrick, pouvez-vous nous parler plus en détail de ce que Ronnie Kasrils a révélé ?

BOND : Il s’agissait de la période critique juste avant les élections de 1994. Il s’agissait d’un prêt fait par le Fonds monétaire international au nouveau gouvernement. Ce prêt était accompagné de conditions d’ajustement structurel à peu près au même moment où l’accord final sur la constitution a été conclu qui donnait aux droits de propriété une prédominance extraordinaire protégeant le South African Reserve Bank d’un contrôle démocratique. En plus, l’accord a inclus le remboursement accéléré de la dette de l’apartheid – c’était le renoncement à une position longtemps défendue par Mandela. Malheureusement, il a senti le besoin de rembourser les prêts - $ 25 milliards. Plus tard, il a remarqué avec amertume que ces prêts avaient réduit la capacité du gouvernement de livrer les services dont la population avait désespérément besoin.

Pendant ce temps, on a pu remarquer la distinction entre Mandela le président et Mandela le radical qui avait endossé le marxisme pendant les années 1950. Cela concerne, en particulier, la Charte de la liberté de 1955 qui a appelé à l’expropriation des mines, des banques, et du capital monopoliste dans l’intérêt de la collectivité. Quand Mandela est sorti de prison en 1990, il a affirmé que cela restait la politique de l’ANC et qu’une modification de cette politique était inconcevable. Mais quelques mois plus tard – j’en ai été le témoin à Johannesburg pendant cette période de transition de 1990-94 - les principaux compromis ont été faits avec les grandes entreprises. Et les grandes entreprises ont essentiellement dit : nous allons couper nos rapports avec les dirigeants afrikaners, si vous ne touchez pas à nos avoirs et si vous n’empêchez pas leur sortie vers l’étranger. Ainsi, le contrôle des changes a été assoupli très peu de temps après l’arrivée au pouvoir de Mandela. Et au moment où il a quitté ses fonctions en 1999, les grandes entreprises ont dit : nous voulons maintenant sortir notre argent d’ici pour toujours. Alors ils ont transféré l’enregistrement de leurs entreprises de la bourse de Johannesburg dans les bourses de Londres, de New York et d’Australie. Ce fut la grande tragédie de la fuite des capitaux. La grande entreprise n’a jamais vraiment eu confiance en Mandela et n’a jamais vraiment investi dans le pays.

Il y a eu des victoires plus symboliques, comme la victoire de la Coupe du Monde de Rugby, lorsque Mandela a promu en particulier l’équipe dominée par des joueurs afrikaans. Cela a eu un grand impact symbolique, mais cela n’a pas fait grand-chose pour améliorer les services à la population ou pour redistribuer les richesses. L’inégalité de richesse en Afrique du sud était la deuxième en grandeur, après le Brésil, des grands pays du monde. Cette inégalité est maintenant beaucoup, beaucoup plus grave, la plus grande des grands pays du monde – le coefficient de GINI est passé d’environ 0,56 à 0,67, ce qui signifie une inégalité extrême. Cela s’est fait sous le gouvernement de Nelson Mandela.

NOOR : Parlons davantage de cette inégalité. Il est assez remarquable que le peuple brisant les chaînes de l’apartheid est maintenant confronté à une plus grande inégalité que sous l’ancien régime.

BOND : Mais c’est le cas. Dans un livre, La stratégie du choc, Naomi Klein décrit bien ce phénomène. Elle décrit le « choc et l’effroi » de remporter une victoire. Bien des gens croyaient que les grands leaders comme Mandela et ses collègues, qui étaient si habiles en gagnant la démocratie - une personne, une voix – qu’ils avaient toujours revendiquée – qu’ils pouvaient également réaliser le Programme de reconstruction et de développement, un programme d’environ 150 pages. Peu de temps après, l’un des hommes politiques de l’oppostion, Gatsha Buthelezi , a rebaptisé ce programme « RDP » - rumeurs, rêves et promesses . Et, malheureusement, si vous le lisez et que vous en vérifiez l’exécution, comme je l’ai fait à la demande du Congrès national africain, vous constatez que ce ne sont que les éléments les plus conservateurs que Mandela s’est permis de réaliser. Dans sa première grande entrevue, par exemple, il a dit que la nationalisation ne figure même pas dans le RDP. Mais elle est bien là - à la page 80. Ce fut l’une des petites indications que la redistribution n’avait pas vraiment été à l’ordre du jour pour Mandela. Il voulait gouverner une société très tumultueuse où les Afrikaners blancs, surtout les généraux de l’armée, ne constitueraient pas une menace importante et où les entreprises blanches pourraient profiter des conditions du néolibéralisme dominant des années 1990 (sans qu’il y ait d’autres forces d’opposition à gauche avec laquelle travailler dans le monde) . Plaire au big business – c’était à l’ordre du jour.

NOOR : Que font aujourd’hui les Sud-Africains pour contester l’emprise des entreprises sur le gouvernement, sur la politique économique ? Y a-t-il des propositions pour réduire cette inégalité persistante ?

BOND  : J’ai passé du temps avec les syndicats à Johannesburg. Leurs dirigeants ne sont pas intimidés par la poursuite des politiques néolibérales de la part du Congrès national africain. Ils s’y opposent très vertement. En plus, les protestations se poursuivent au niveau populaire, avec, possiblement. le plus haut taux de participation du monde. On revendique l’accès aux services – à l’eau et à l’électricité, au logement décent, aux cliniques médicales, à de meilleures écoles, à des installations récréatives, à l’élimination des déchets. Ces protestations surgissent souvent pour ensuite disparaître. Mais dans ce pays où la politique publique favorise beaucoup plus les banquiers que le peuple, ces mouvements de protestation vont se poursuivre.

Peut-être sans l’énorme pouvoir symbolique de Mandela et la colle qu’il fournissait pour conserver cette alliance très diverses au sein du Congrès national africain il ne faudra pas beaucoup de temps avant que se produise la scission prévue depuis longtemps entre les différentes factions de l’ANC. La faction zoulou plutôt corrompue, nationaliste et ethniciste, actuellement au pouvoir y restera, et les syndicats les plus à gauche la quitteront. Une scission semblable s’est produite en 2008, lorsque les proches de Thabo Mbeki ont quitté pour obtenir environ neuf pour cent des voix aux élections de l’année suivante. Et il se pourrait bien que, pas en 2014, mais aux élections de 2019, celui qui est le successeur de Jacob Zouma fera face à un défi sérieux. Et la stratégie de réclamer la couverture de Mandela continuera. Cette couverture, en passant, est revendiquée même par le parti de centre-droit, l’Alliance démocratique.

Tout le monde est en deuil. Il ne fait aucun doute que c’est une grande tragédie, la mort de l’un des fondateurs d’une nation. Et pourtant, je pense que les Sud-Africains font beaucoup de négociations derrière les coulisses pour faire émerger un nouveau bloc aspirant au pouvoir. Un nouveau parti, appelé Agang, de l’ancien partenaire de Steve Biko, Mamphela Ramphele, a même émergé. C’est ce genre de choses qui fait que la situation soit fluide, même si le Congrès national africain peut encore compter sur l’appui encore d’environ 60 pour cent de la population.

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