Édition du 13 novembre 2018

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Québec

Manifestations anti-G7 : l’approche bazooka

Voilà, c’est fini. La ville de Québec n’a pas été mise à feu et à sang pendant les manifestations anti-G7 des derniers jours. La police se félicite de son « bon travail ». Plusieurs manifestants se félicitent quant à eux d’avoir tourné en dérision des mesures répressives exagérées face à une majorité de personnes mobilisées voulant simplement exercer leur droit de manifester et d’exprimer une critique sévère et justifiée à l’endroit du G7.

avec l’aimable permission de l’auteur Catherine Caron

On peut dire qu’ils ont réussi à passer leur message et à sensibiliser davantage la population quant au peu de légitimité et de crédibilité qu’a ce club sélect de pays pour traiter des grands enjeux de l’heure, qu’il néglige par ailleurs, notamment la montée des inégalités sociales et l’urgence de la transition écologique pour lutter contre les changements climatiques. Malheureusement, cependant, il risque de se trouver trop de gens pour penser que, finalement, tous ces escadrons de policiers anti-émeutes lourdement armés dans les rues de la capitale étaient justifiés. Après tout, si c’est ce que ça prend pour « que tout se passe bien », pourquoi pas ?, se disent-ils.

Pareille attitude est dangereuse et doit nous préoccuper au plus haut point. Elle laisse voir l’acceptation progressive, au sein d’une partie de la population, de méthodes répressives dignes d’un État policier. Or, en démocratie, il n’est pas normal de manifester dans une rue transformée en enclos, encadrés d’emblée par des dizaines de policiers casqués et armés qui vous repoussent comme du bétail avec leur bouclier dès que vous mettez le pied sur le trottoir. « Vous voulez manifester ? Faites-le pauvres bêtes mais restez dans votre enclos », envoient-ils comme message.

Il n’est pas non plus normal que des personnes n’aient pu se joindre à la manifestation organisée par la Coalition pour un forum alternatif au G7 le samedi 9 juin, par exemple, la police leur en refusant carrément l’accès. Il n’est pas acceptable que la police contrôle arbitrairement l’identité et fouille le sac de personnes qui parlent simplement au téléphone sur un banc public, sans avoir commis quelque infraction que ce soit. Et pour témoigner du caractère parfaitement délirant de l’obsession sécuritaire qui s’est emparée des autorités, que dire du refus de la police de laisser les organisateurs d’une simple conférence de presse installer une table et deux chaises à proximité du désormais célèbre et indigne enclos « de la liberté d’expression » à La Malbaie ? Cela pouvait être « dangereux », leur a-t-on dit sans rire…

Amnistie internationale et la Ligue des droits et libertés ont fait rapport[1] de nombreux autres agissements inquiétants de la part des policiers. Au fond, c’est un peu comme si la célèbre clôture qui avait tant indigné et galvanisé les opposants lors du Sommet des Amériques en 2001, à Québec, avait été remplacée par une clôture vivante de policiers anti-émeutes. Comme si on avait sorti un bazooka pour tuer une mouche, sachant pourtant qu’on n’était pas du tout devant des mobilisations massives comme en 2001 – l’enjeu n’étant pas le même.

Pourquoi cet effectif totalement disproportionné ? Et pourquoi fait-on comme si les « masqués » – dans ce cas-ci, et à d’autres moments les femmes voilées, voire les syndiqués – étaient majoritaires et une puissante menace pour la population ? C’est complètement ridicule et symptomatique d’une société qui se complaît de plus en plus dans une vision mensongère et déformée du monde, devenant incapable de voir ce qui la menace le plus.

Au Québec, tout se passe trop souvent comme si nos traumatismes collectifs – qu’il s’agisse de ceux liés à la Grande noirceur ou ceux des manifestations du Sommet des Amériques à Québec en 2001 –, jamais ou mal surmontés, suffisaient à justifier d’importantes dérives identitaires comme sécuritaires. Le caractère stupéfiant de ce que nous venons d’observer à Québec devrait finir de nous convaincre qu’il est temps que ça cesse.

Dans le cas de ce sommet du G7, les médias ont une part de responsabilité, évidemment, et on ne parle pas seulement des radios-poubelles de Québec. Si certains comme Le Soleil ou CBC ont fait une couverture juste et représentative des événements et se sont vraiment intéressés au point de vue des citoyens mobilisés, d’autres (comme en témoignent la sélection des photos de cet article du site de Radio-Canada) ont persisté à donner une image sensationnaliste et tronquée des manifestants rassemblés à Québec, comme si la majorité d’entre eux était toute de noir vêtue, cagoulée et menaçante, alors qu’il s’agit là de la minorité.

Le fait est que les protestataires de ce type n’ont pas voulu voir que leurs chances de « perturber » à Québec un sommet de chefs d’État qui se déroulait à La Malbaie[2] étaient quasi nulles. Débordés par la police, ils ont à peine perturbé un peu les rues de Québec, et jamais le sommet.

Reste que n’eût été de la peur et de l’effet démobilisant créés par tout ce cirque répressif coûteux, il aurait pu y avoir plus de monde dans les rues de Québec. Les autorités et plusieurs médias ont tout fait pour l’empêcher. Mais s’il s’agit d’attirer l’attention sur la vraie violence, non pas celle de quelques casseurs potentiels, mais bien celle du système économique défendu par le G7 – qui casse des vies par l’exploitation éhontée des personnes autant que des ressources, au point de mettre de plus en plus en péril la paix et la cohésion sociales ainsi que les écosystèmes dont dépend notre existence même –, peut-être est-il temps de sortir du scénario trop attendu lors de tels événements ? On pourrait par exemple s’inspirer davantage de grands mouvements qui aujourd’hui proposent avec succès des formes de dissidence et d’action collective diversifiées se revendiquant clairement de la non-violence. Le mouvement Idle no more (« Fini l’inertie ») au Québec et au Canada, entre autres, peut nous inspirer en ce sens. De même que le mouvement des faucheurs de chaises en France ou encore le mouvement Ende Gelände (« C’est fini ») en Allemagne. Ce dernier surprend en menant des actions de désobéissance civile non-violentes complexes et ciblées contre l’industrie du charbon, pouvant impliquer plus de 1000 personnes[3]. Ce mouvement affronte aussi une répression importante, mais en réussissant à perturber l’activité des sites miniers visés, en suscitant l’attention médiatique sur les enjeux climatiques, tout en s’attirant la sympathie du public.

Notes

[1] Il s’agit d’un rapport préliminaire, le final est attendu sous peu.

[2] Par contre les négociations qui se tenaient à Québec y justifiaient la tenue de manifestations.

[3] Voir « Désobéissance civile pour la justice climatique » dans la rubrique « Espoir » du no. 794 (janvier-février 2018) de Relations à ce sujet.

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