Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

#MeToo + un an

La proposition de faire ici le bilan personnel de un an de #MeToo, m’a dans un premier temps un peu attristée. Je me suis demandée ce que je pourrais bien écrire, maintenant, sur cette question que j’avais déjà abordée dans deux billets à l’époque. Bon, un an a passé, et puis ? Mais c’est mon propre manque d’enthousiasme qui m’a alors interrogé, et qui est le cœur de ce billet.

Tiré du blogue de l’auteure.

Pourquoi ai-je eu des réticences à répondre à la proposition de faire un bilan personnel de « Me too » un an après ? Pourquoi ai-je même pleuré après l’écoute de l’émission Interception de France-Inter sur ce thème ( l’impossible #MeToo du cinéma français) ?

Je relis le texte que j’ai écrit ici il y a un an ( Pas moi !) dont je n’enlèverais pas une ligne.

Mais...

Un an après, que s’est-il passé ? Ce que je redoutais : la parole libérée était un préalable, elle aura été un feu d’artifice révolutionnaire, suivi d’un vaste mouvement contre-révolutionnaire, sournois mais déterminé ( voir " Pas elles ! " écrit en janvier 2018).

Pour moi, résumer le mouvement #MeToo à une libération de la parole, c’est courir le risque de ramener les femmes à leur prétendue nature émotionnelle, des sortes de petites choses que l’on doit écouter, et en même temps des hystériques qui aiment se donner en spectacle. Envieuses d’un pouvoir masculin qui leur échappe et prêtent à discréditer ceux qui en sont naturellement pourvus. Je ne nommerai pas cette actrice qui s’est permis, du haut de sa réussite sociale, de tacler ses consœurs de genre en posant comme une exigence de laisser le droit à ces messieurs d’importuner. De l’importuner elle ? Ou toutes celles qui sont écrasées au quotidien, depuis l’enfance, dans une alternative folle, que connaissent toutes les personnes discriminées : s’écraser et subir, ou se révolter et avoir à payer le prix de passer pour l’emmerdeuse... On a le droit d’avoir des fantasmes sado-masochistes, de là à les préconiser comme règles sociales... "Me too" parle de traumatismes et d’abus de pouvoir, pas de séduction pour femmes en quête de sensations fortes !

Il faut savoir que, pour survivre au traumatisme, une des stratégies les plus communes est l’oubli, et l’auto-incrimination. Celle-ci se traduisant souvent par une surdité ultérieure à la souffrance de l’autre, car l’empathie avec l’autre souffrant réveillerait le traumatisme si l’ancienne victime s’y laissait aller. C’est comme cela que j’explique que nombre de mères participent à l’abus de pouvoir sur leurs filles, et ce depuis la nuit des temps et sous toutes les latitudes : je pense à l’excision, aux pieds bandés des filles dans la chine impériale, etc. Mille et une coutume entravant les filles et perpétuées par les femmes. De nos jours, c’est le fait de s’affamer et l’épilation intégrale, le retour des talons, la chirurgie esthétique etc. Les journaux féminins savent bien faire le grand écart entre textes féministes, et injonctions plus ou moins discrètes à la soumission (douloureuse et culpabilisante) aux deniers diktats de la mode. Ce sont souvent les victimes elles-mêmes qui favorisent la transmission des abus de pouvoir.

Mais pourquoi des larmes ?

Dans l’émission sur # MeToo , j’ai entendu, outre des interviews d’actrices et de personnes du milieu du spectacle qui valorisaient ce mouvement et en soulignaient la pertinence et l’importance, quelques remarques faites par d’autres qui, tout en restant à peu prés politiquement correctes, dévalorisaient le mouvement, suggérant, entre autre, qu’il y avait des actrices peu connues qui faisaient cela pour qu’on parle d’elles.

La domination masculine est réelle, les attitudes de harcèlement, qui en sont le témoignage, en sont aussi l’outil. Comment rester soi-même dans une position victorieuse quand on est harcelée par quelqu’un qui a du pouvoir ? Il y a une réponse à cette question qui est de le faire savoir. Mais on sait ce qu’il en coûte puisque la majorité des personnes qui témoignent d’un harcèlement professionnel perdent leur travail. Cela changera peut-être si des structures sont mises en place pour que cette punition soit interdite. Mais on n’en est pas là.

Certains hommes, après la publication de tous ces témoignages féminins, ont compris l’ampleur du problème. Ils ont un peu changé leur façon de faire. Mais tant d’autres ont conclu de tout cela que les femmes exagéraient, et que, quand même, « On n’allait pas risquer la prison pour un peu de drague ! ».

Sous les larmes, la colère.

Oui, je suis en colère. « Me too » était un préalable, mais il reste tout à faire. Les procès, bien sûr, mais surtout la réflexion et l’action, qui passe par l’organisation collective, en réseau ou dans des associations. Il faut comprendre que si l’on veut que nos filles et petites-filles n’aient pas à subir la même chose que nous, il va falloir se battre, réfléchir, travailler, transmettre.

Je suis de celles qui ont connu une sorte d’âge d’or du féminisme, les soutien-gorges brûlés et le refus de la double-journée. Age d’or qui a conduit à ce que, pendant des années, des femmes connues commencent toutes leur phrases sur cette question par « Je ne suis pas féministe mais... » ayant intégré le discours contre-révolutionnaire machiste de l’époque : être féministe c’est ne pas être une femme, ou être une « mal-baisée », ou être agressive etc.

A cette époque, déjà, on devait se battre pour remettre en place ceux qui avaient des propos lourds, les conjoints qui prenaient systématiquement le volant ou critiquaient la conduite de leur compagne. Il y avait un égalitarisme officiel peu critiquable, et un machisme quotidien ordinaire qui n’a jamais cessé. Malgré les luttes individuelles.

C’est le machisme qui l’a emporté sous prétexte que le féminisme avait gagné et n’avait plus besoin d’être défendu.

Pour moi, nous en sommes à le deuxième phase. La prise de conscience que les femmes subissent encore la domination des hommes.

La question est : que vont faire les femmes ? Se laisser écraser à nouveau ? Ou tenir bon sur un autre projet de relations hommes-femmes ?

La question n’est pas seulement celle des viols, abus et harcèlement sexuel. Elle est beaucoup plus vaste que cela. C’est celle de la domination masculine.

Va-t-on laisser les mâles dominants, et leurs valeurs de conquêtes, de pouvoir, de compétition, d’écrasement des plus faibles (femmes, pauvres, étrangers, minorités...) continuer à diriger le monde ? Et à le détruire ?

Ou va-t-on enfin réussir à les contrer, ces mâles blancs (ou pas) imbus de leur puissance, indifférents à la douleur qu’ils infligent aux autres êtres humains et à la nature ? Ne considérant les valeurs de solidarité et d’égalité que comme secondaires, une fois que eux se sont servis en premier (de cordée...).

Les femmes, autrefois, parlaient autour du lavoir, ou dans les boudoirs. Cela leur permettait de tenir mais cela ne changeait rien à la marche masculine du monde.

Nous sommes à l’heure du boudoir global. Saisissons-nous des outils de la modernité pour renverser le vieil ordre patriarcal qui nous mène à la destruction. Et, pour commencer, comme cela se passe aux États-Unis, osons nous présenter aux élections, et votons.

Des paroles, des larmes. Et maintenant des actes.

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