Édition du 12 juin 2018

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Canada

Michaëlle Jean victime d’elle-même ? Pas si sûr

Note préliminaire. L’essentiel des informations contenues dans cet article viennent de TV5 Monde, de l’émission Kiosque du 27 mai 2018 et d’un article publié sur ce site le 24 mai. Il s’agit d’une entrevue avec un spécialiste de l’économie africaine, Bruno Bernard. Autrement, les références seront en notes de bas de page. A.C.

En octobre prochain, l’actuelle dirigeante de l’Office international de la francophonie, Mme Michaëlle Jean sera à la fin de son mandat. On ne finit plus de dire que ses jours sont comptés et qu’elle s’assumera pas un mandat de plus contrairement à ses prédécesseurs.

Les journalistes et les commentateurs.trices ne cessent de mettre l’accent sur ses dépenses exagérées ou outrageantes selon les opinions, sa gestion douteuse et son manque de succès dans l’unification de la francophonie notamment en Afrique pour expliquer cet échec à venir.

Or, quand on y regarde de plus près, on apprend que son sort est lié à d’autres enjeux sur lesquels elle n’a pas de prise, ou si peu. Pas plus que les gouvernements canadien et québécois d’ailleurs. Quand le rôle de la France dans cette affaire est invoqué, on parle du principal bailleur de fonds de l’Organisation. C’est vrai. Malheureusement je n’ai pas trouvé le niveau exact de sa contribution. Cela lui donne un pouvoir déterminant. On ne peut le nier. Même si cette organisation a été mise de l’avant par le Québec et ensuite pris en main par le Canada, la France a embarqué dans le projet par la suite et, il faut le dire, l’a mis au monde. À chaque fin de mandat des dirigeants (Mme Jean est la première femme à ce poste) la France joue ses cartes dans le choix de la personne. Il arrive que des critères soient intimement liés à la politique internationale française, c’est le cas cette année. Mais il faut souligner que c’est la première fois que ces grandes manœuvres se passent à la fin d’un premier mandat.

Les ambitions françaises

Cette année, le Président français, Emmanuel Macron a des visées importantes quant aux liens de la France avec l’Afrique en général mais bien sûr ses pays francophones. Donc, il présente la candidate qu’il a choisie et soutient, la Rwandaise, Mme Louise Mushikiwabo. Ce n’est pas n’importe qui et elle n’est pas citoyenne de n’importe quel pays.

La France traine un vieux contentieux avec le Rwanda qui remonte au début des années 1990 avec un sommet lors du génocide de 1994. On lui reproche d’avoir protégé le gouvernement rwandais de l’époque composé majoritairement de Hutus qui s’en prenaient aux Tutsis et laissaient des groupes les pourchasser. Au moment du génocide, la France a dépêché une opération militaire dénommée « Turquoise » qui, sous couvert d’aide humanitaire aux persécutés.es aurait en fait procédé à l’évacuation de génocidaires Hutus membres du gouvernement en place ou non. Elle s’en est toujours défendue et a entretenu une ambiguïté autour de son action de l’époque. Mais l’actuel gouvernement rwandais, majoritairement Tutsi et dirigé par Paul Kagame le soutient encore et à demandé depuis des années, une enquête indépendante qui n’a jamais eut lieu.

Certains.es expliquent la décision de la France de l’époque, d’intervenir militairement dans la situation rwandaise en faveur des Hutus, par le fait que le groupe d’exilés.es qui s’apprêtaient à « libérer » le pays étaient des anglophones. En effet, leur exil s’est passé en Ouganda, pays anglophone où il leur a fallu adopter la langue. Immédiatement après la prise du pouvoir, M. Kagame, devenu Président, a imposé l’anglais comme langue de l’administration, des écoles etc. Le Rwanda est même devenu membre du Commonwhealth récemment. Il faut souligner, toutefois, que ni l’une ni l’autre des ces langues sont la langue vernaculaire de la population rwandaise. Mais, depuis la colonisation belge, le français était la langue officielle. Le pays fait partie de l’OIF depuis 1970. La France aurait donc voulu « protéger » un pays francophone contre l’envahissement anglophone.

Les efforts de rapprochement avec le Rwanda de la part de la France ont augmenté depuis l’élection de M. Macron à la présidence française en 2017. M. Macron veut renforcer la présence de la France en Afrique, surtout dans la région des Grands lacs. Il entretient des craintes que la République démocratique du Congo, un des plus grands pays francophones de la planète, ne le demeure. Les anglo-saxons le verraient bien basculer dans leur monde, le Rwanda aidant. À ce moment-là, ce pays devient incontournable pour la francophonie. Le pari du gouvernement français actuel est qu’il est possible de dépasser le contentieux existant et de développer des liens plus normaux avec son interlocuteur intéressé au rapprochement. On assiste donc à un certain réchauffement entre les deux pays.

Le Rwanda de P. Kagame, le pays africain particulier

Avec sa gouvernance autoritaire, certains.es parlent de despotisme, P. Kagame a fait de son pays un pays exemplaire en Afrique. Suite à un référendum presque sans opposition, il est en place jusqu’en 2034. Une partie de son programme tient à la modernisation basée sur l’environnement et les nouvelles technologies de communications. Ainsi, il a interdit le plastique, mesure qui a réussi. Le pays est remarquablement propre. Le développement économique est spectaculaire quoiqu’encore incomplet. Il mise sur les entreprises utilisant principalement les solutions informatiques et le tourisme. Il a transformé les outils de son administration ; ce fut le passage du papier au digital.

Il vient d’inaugurer un hôtel haut de gamme, la nuitée à 1,000$ environ. Des parcs d’animaux sauvages sont accessibles et ouverts moyennant une forte contribution pour passer quelques minutes avec les singes, rhinocéros et autres bestioles exotiques ii. On souligne la pertinence de ce choix : le Rwanda est un des beaux pays africains, un des rares sûr et calme. Les femmes sont majoritaires au parlement.

Mais la croissance interne de l’économie a ses limites et il faut maintenant passer à l’exportation. Avec les restrictions imposées par le monde anglo-saxon et principalement les États-Unis à des petits pays africains, cela devient difficile. D’où l’intérêt de se tourner vers l’« univers francophone » qui semble plus ouvert, moins agressif en affaire. Et les africains.es seront plus ouverts.es également à un voisin africain pour un développement économique intra-africain.

Car cette ambition il la porte aussi pour toute l’Afrique. Il est président de l’Union africaine et maintenant du projet Smart Africa qui mise justement sur les nouvelles technologies et la protection de l’environnement pour poursuivre le développement. Sept autres pays soutiennent ce projet fondé en 2013. Sauf le Ghana, ce sont des pays francophones qui veulent aussi lutter contre les migrations en développant des emplois sur place pour les jeunes.

C’est donc aussi dans ce contexte de réconciliation que le rapprochement avec la France se fait. E. Macron ne veut pas prendre la tête de ce genre de projet mais en être un partenaire, l’accompagner.

Mme Mushikiwabo

Elle est Ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Kagame. Elle parle français. Elle est une des très proches collaboratrices du Président et partage ses visées et objectifs. Et comme dit M. Macron elle est aussi une femme ce qui n’est pas l’atout le moindre en ce moment en Afrique. Elle est déterminée et compétente.

Mais sa nomination, si elle advient, n’est pas sans soulever des questions. La Francophonie a pour objectifs le développement de la démocratie, des droits humains entre autre. Le style et les pratiques du gouvernement Kagamé ne vont pas complètement dans ce sens loin s’en faut. Est-ce que les intérêts économiques pourraient prendre le dessus sur les buts actuels ? Est-ce que le style de gestion de Mme Mushikiwabo ressemblera à celui du gouvernement rwandais ? Si oui avec quelles conséquences pour l’organisation ?

Conclusion

Il est assez clair que M. Macron n’apprécie pas au plus haut point Mme Jean. Il est clair que sa gestion au sens le plus large laisse à désirer. Mais ses faiblesses se présentent dans un contexte géopolitique qui la dépasse largement et contre lequel elle ne peut pour ainsi dire, rien. Il est très décevant que les médias d’ici n’aient pas mis cette situation dans son contexte véritable.

Alexandra Cyr

Retraitée. Ex-intervenante sociale principalement en milieu hospitalier et psychiatrie. Ex-militante syndicale, (CSN). Ex militante M.L. Actuellement : membre de Q.S., des Amis du Monde diplomatique (groupe de Montréal), animatrice avec Lire et faire lire, participante à l’établissement d’une coop. d’habitation inter-générationnelle dans Rosemont-Petite-Patrie à Montréal. Membre de la Banque d’échange communautaire de services (BECS) à Montréal.

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