Édition du 16 octobre 2018

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Migrants : ni ennemis ni matière humaine à exploiter

Ecrit par Martin Jalbert et Mouloud Idir

Deux visions dominantes se partagent les débats récents sur les personnes migrantes. La première, défendue par la Coalition Avenir Québec (CAQ), va dans le sens de la restriction des «  seuils d’immigration  », incluant les octrois du statut de réfugié et les réunifications des familles. La seconde, défendue entre autres par le Parti libéral du Québec, oppose à ce plan de restriction l’argument de la nécessité économique  : l’« immigration économique » comme réponse au besoin de main-d’œuvre du patronat local. Si la position caquiste peut paraître à certains comme nécessaire en vue de la sauvegarde de l’identité québécoise face à la seule défense libérale du statu quo, il n’en demeure pas moins que ces deux positions, réactives et largement utilitaristes, sont plus proches qu’il n’y paraît.

tiré de : Blogue Relations

Leur proximité vient de ce qu’elles occultent les efforts pour penser l’immigration sous forme de vision et de proposition politiques découlant d’un véritable choix de société. Cela s’explique certes par les intérêts électoraux des partis, mais surtout par l’adoption d’une logique de gestion managériale des populations. Les migrations humaines n’y sont le plus souvent envisagées que comme un « problème » à résoudre, une « crise » à gérer, réduisant les personnes au statut de variables d’ajustement économique ou identitaire, tantôt « matériel humain » à exploiter, tantôt figures à refouler ou à contrôler.

Que ces personnes soient identifiées comme solution ou comme problème ne change rien à leur réification ni à leur instrumentalisation selon les besoins des uns ou des autres. Manipulés au gré des anxiétés et des peurs, elles sont ici reçues pour leur utilité, là rejetées, détenues, déportées pour la menace qu’elles incarneraient, dans tous les cas réduites au silence – 40 000 ou 50 000 personnes, c’est autant de récits de vie et autant sinon plus de besoins auxquels on gagnerait à prêter oreille dans ce débat. Cette logique agit de façon à diminuer la capacité de nos sociétés à accueillir des altérités, qu’il s’agisse de certaines catégories de personnes ou de formes inédites d’imaginer le vivre-ensemble.

Car, les débats sur l’immigration nous interpellent sur les possibilités d’élargir nos façons d’exercer la démocratie et la citoyenneté. Ces dernières sont en effet liées à la capacité collective d’instituer et d’élargir l’espace commun de la politique où puissent se dire et s’énoncer le juste et l’injuste, l’acceptable et l’inacceptable. Ainsi, la perspective démocratique n’a-t-elle pas à craindre les défis de l’accueil et de l’hospitalité qui lui sont intrinsèquement liés, mais à s’en réjouir. L’enjeu migratoire est ici une épreuve ou un test à partir duquel l’idéal démocratique pourrait prouver sa supériorité, notamment en témoignant de sa capacité à rendre effective sa promesse d’égalité et d’inclusion.

En ce sens, penser différemment l’accueil, cela pourrait vouloir dire, pour commencer, tenir compte politiquement de deux réalités assurément passées sous silence dans ces débats  : d’une part, l’hécatombe dont la terre est devenue le théâtre en raison des frontières et de leur fermeture, en Méditerranée, mais aussi à tant d’autres endroits sur la planète  ; d’autre part, l’irresponsabilité des pouvoirs publics face à un drame humain qui ne semble pas trop les concerner. L’hostilité dont font preuve les interventions étatiques à l’endroit des personnes poussées à migrer s’ajoute aux situations de détresse et aux autres violences qui ponctuent leur parcours, en plus de celles qui sont à l’origine de leur déplacement – guerre civile, dépossession économique, répression, catastrophes environnementales, etc.

Une véritable politique d’accueil pourrait consister à promouvoir, comme le propose le philosophe Étienne Balibar (Le Monde, 16 août 2018), une « refonte du droit international, orientée vers la reconnaissance de l’hospitalité comme « droit fondamental » » et vers une rupture avec la culture des États qui, ajoute le philosophe, tolèrent des « pratiques d’élimination que l’histoire jugera sans doute criminelles »[1], d’ailleurs condamnées par le Tribunal permanent des peuples sur les violations des droits des personnes migrantes et réfugiées, tenu en janvier 2018, à Paris. En quoi, alors, pourrait consister ce droit de l’hospitalité « imposant ses obligations aux États, dont la portée soit au moins égale à celle des grandes proclamations de l’après-guerre » ? Le philosophe propose plusieurs dispositions dont certaines pourraient être appliquées dans le cadre des États québécois et canadien : l’interdiction de refoulement  ; l’interdiction de la brutalisation, par la détention ou la séparation des familles notamment ; l’abandon des pratiques d’exclusion sur la base du pays d’origine, c’est-à-dire de critères concourant à la racisation des personnes ; enfin, l’abandon des pratiques de négociation d’accords donnant-donnant avec des pays qualifiés de « sûrs » et sécuritaires. Une telle refonte serait un véritable choix de civilisation.

Les enjeux que pose la question des mouvements de population exigent en somme des réponses solidaires et un courage politique inouï en vue d’une solution globale tenant compte du caractère structurel des migrations, de la même façon que la question écologique. Pour ce faire, il faudrait toutefois que ceux et celles qui exercent le pouvoir d’État ou qui aspirent à le faire consentent à conjuguer politique, audace et solidarité en agissant dans le sens de l’hospitalité. Cela, dans la perspective d’un accueil effectif des altérités pour construire un monde sans craindre qu’il ne soit pas la stricte reconduction du présent ou du passé. Il faudrait qu’ils consentent à faire véritablement de la politique en retraçant sans cesse les frontières de l’inclusion et de l’exclusion.

Par Mouloud Idir et Martin Jalbert

Les auteurs sont respectivement coordonnateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi ainsi que membre du comité de rédaction de Relations et professeur de littérature au Cégep Marie-Victorin.

[1] Sur la violence des politiques migratoires actuelles, voir notamment l’article de Monique Chemillier-Gendreau, « Les droits universels pris dans la tourmente des nationalismes : le cas de la condition migrante », dans le webzine Vivre ensemble.

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