Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Migrations, construire des ponts, pas des murs !

L’arrivée de quelques milliers de réfugié-e-s haitiens à la frontière canadienne a relancé le débat sur l’immigration. Dans un premier article, nous allons revenir sur les réalités complexes des migrations et esquisser les grands axes d’une politique migratoire basée sur l’ouverture des frontières, visant prioritairement le respect des droits humains en général et des droits relatifs à la migration et à l’asile en particulier. Dans un prochain article, nous allons chercher à démontrer la fausseté des idées xénophobes vis-à-vis l’immigration et expliquer la responsabilité des différents acteurs politiques face à la montée des opinions favorables à la fermeture des frontières et la profusion des propos xénophobes qui la justifient.

La réalité des processus migratoires

“Les migrations constituent un phénomène propre aux sociétés humaines, mais qui a pris des formes différentes à différentes périodes de l’histoire. À l’heure où les conflits se multiplient – où les inégalités et l’exclusion sociale atteignent des sommets et/ou l’environnement se dégrade à grande vitesse, il totalement illusoire d’imaginer que les flux migratoires baissent ou diminuent.” [1]

Dans notre période de crise économique, politique et climatique, nombre de personnes doivent fuir leur pays en proie aux guerres, aux exactions par des dictatures sanglantes sans oublier le pillage néocolonial.

Pour la classe dominante des pays du nord, les politiques migratoires doivent satisfaire aux bénéfices des entreprises.

Dans cette phase néolibérale, le capitalisme a besoin d’une main-d’oeuvre peu qualifiée sur une base plus ou moins temporaire dans l’agriculture, la construction et les services aux personnes. Cette main-d’oeuvre a l’avantage pour les entreprises d’être très précaire et d’être peu couverte par le droit au travail. Pour le Québec, on reconnaîtra la main-d’oeuvre agricole temporaire en provenance de l’Amérique centrale tout particulièrement.

Mais les entreprises veulent pouvoir aussi compter sur une main-d’oeuvre qualifiée formée dans le pays d’origine, donc à peu de frais. On retrouve cette main-d’oeuvre dans les secteurs de l’informatique, des professions de la santé et de l’ingénierie. [2]

Les migrant-e-s économiques cherchent à améliorer leur situation. Leur choix est de se conformer aux critères établis par les pays d’accueil : qualification, formation, richesse, connaissance de la langue… D’ailleurs tous ces critères n’offrent pas l’assurance d’un emploi. On sait que la majorité des personnes qualifiées qui arrivent au Canada et au Québec connaissent un fort processus de déqualification et un fort taux de chômage au moins pour les cinq premières années de résidence.

La réalité de la migration économique est donc fort diversifiée.

La fermeture aux réfugié-e-s se généralise dans les pays du Nord, Canada y compris

L’immigration choisie pour les bénéfices des entreprises est une composante essentielle. Ainsi au Canada, en 2016, il y a eu 380 000 immigrant-e-s choisis en raison de leurs compétences contre 46, 000 réfugié-e-s. [3]

D’ailleurs, il faut en finir avec les mythes. Ce ne sont pas les pays européens ou d’Amérique du Nord qui accueillent la majorité des migrants demandeurs d’asile. Ce sont les pays voisins des pays du sud qui reçoivent la majorité des personnes qui doivent immigrer. Ainsi, les Syriennes et Syriens ont d’abord rejoint le Liban, la Jordanie et la Turquie. Il y a quatre millions de réfugié-e-s syriens dans ces pays et ce ne sont pas les 25 000 réfugiés syriens au Canada en 2016 qui font le poids à cet égard. L’Ouganda a hébergé 800 000 réfugié-e-s en ouvrant sa frontière, en scolarisant, en distribuant des lopins de terre dans le nord du pays. [4]En fait, 80% des 60 millions de personnes déplacées vivent dans des États en voie de développement.

Les pays impérialistes sont responsables de l’ampleur des processus migratoires.

Des personnes doivent quitter leur pays, car des guerres néocoloniales (guerres en Afghanistan, en Irak, en Syrie...) sont menées pour conserver le contrôle sur des ressources pétrolières. Les gouvernements du Nord continuent d’imposer des politiques qui ravagent les économies du sud : inondation des marchés via les stocks d’invendus, manipulation du marché mondial, prêts favorisant des régimes corrompus, accords de libre-échange inégaux. Des populations n’arrivent pas à se nourrir réellement parce que des multinationales ont détruit l’agriculture vivrière et l’ont remplacé par des monocultures industrielles orientées vers l’exportation. Des personnes ont des difficultés à vivre, parce que des minières, dont des minières canadiennes, participent au pillage des ressources naturelles en comptant sur la protection des régimes autoritaires auxquels le Canada et d’autres puissances vendent des armes qui assurent la domination d’une minorité d’exploiteurs. Les migrations s’expliquent par le fait que des personnes ne trouvent pas la possibilité de vivre dignement là où elles se trouvent. Tant que de tels rapports de domination et de spoliation existeront, les migrant-e-s continueront d’arriver.

Les pays européens et nord-américains se comportent maintenant comme des forteresses assiégées. Ils tendent à fermer leurs frontières et à adopter des politiques migratoires de plus en plus restrictives dans l’accueil des immigrant-e-s. Alors que le Canada, les États-Unis et les pays de l’Union européenne seraient capables d’accueillir dignement une quantité beaucoup plus importante de migrants, on ferme les portes. Les politiciens de droite nourrissent les appréhensions de la population. Ce n’est pas l’ouverture des frontières qui provoquent les migrations, mais les situations concrètes vécues par des populations.

C’est à partir de ces constats qu’on peut construire une politique migratoire et une politique étrangère cohérente.

Le premier principe est de faire prévaloir les droits humains sur les besoins du capital. Une politique migratoire ne doit pas être réduite à la façon de satisfaire aux intérêts des grandes entreprises en main-d’oeuvre choisie sur mesure pour combler les besoins des entreprises. Elle ne peut rester opposée aux besoins de l’écrasante majorité des personnes qui doivent migrer.

Il faut sortir de cette vision utilitariste et mettre en place une politique migratoire qui se définirait prioritairement à partir du respect des droits humains fondamentaux et des besoins des populations. Le principe de l’égalité des droits implique la libre circulation, mais aussi une série d’autres droits : le droit de s’installer durablement, le droit de travailler et la reconnaissance de ses compétences, le droit de recevoir un salaire égal, le droit d’acquérir la nationalité, le droit de vivre en famille, le droit à la citoyenneté, le droit à la sécurité sociale. La reconnaissance de ces droits ne pourrait que renforcer la situation de la majorité populaire contrairement à ce que veulent faire croire les discours des élites économiques et politiques.

L’ouverture de frontières doit être organisée pour permettre que tous les résidents nationaux et étrangers aient accès à leurs droits fondamentaux. C’est à partir de ces principes qu’une régulation peut être instaurée. Ce sont là des conditions d’une véritable insertion dans la vie de la société. La logique de solidarité internationale doit prévaloir sur une politique d’exclusion qui amène certaines situations où des personnes issues de l’immigration et nées au pays ne sont pas vraiment considérées comme des citoyens à part entière…

Le gouvernement canadien a cherché à réduire le droit des réfugiés.

“Les réfugiés savent que s’ils passent légalement la frontière aux postes appropriés, ils seront refoulés au nom de « l’entente sur les tiers pays sûrs » entre les États-Unis et le Canada (signée en 2002 ; en vigueur depuis 2004). En effet, dans le sillage du 11 septembre 2001, pour contrôler les flux, rationaliser les démarches, éviter que les réfugiés ne jouent sur les deux pays, Washington et Ottawa, qui s’estiment garants des libertés à des titres comparables, ont établi le principe que les demandeurs d’asile doivent s’adresser, une fois pour toutes, au premier de ces deux pays où ils mirent le pied. Les réfugiés passant la ligne de démarcation américano-canadienne sont donc bloqués aux postes-frontière. Mais s’ils traversent illégalement, ils seront peut-être acceptés après qu’ils auront constitué un dossier et que celui-ci aura été étudié – ce qui peut prendre jusqu’à deux ans. Si bien que de nombreux exilés, ayant fui leur pays d’origine pour les États-Unis – où les voilà désormais menacés d’expulsion par la fureur trumpiste –, estiment préférable de se mettre à l’abri au Canada : le temps de statuer sur leur cas devrait durer à peu près le temps que mettront les Yankees à se débarrasser du Donald…” [5]

Depuis la mise en place de la Convention de Genève en 1951 sur le droit d’asile, les droits des personnes réfugiées ont reculé. Les pays néolibéraux ont donné une interprétation de plus en plus restrictive de la notion de réfugié-e. Les réfugié-e-s sont souvent soupçonnés d’être des fraudeurs. Au Canada, il faut que les personnes soient menacées de mort, de torture ou de répression sévère pour avoir le droit d’être reconnu comme réfugié. Selon leur provenance, le taux de refus peut être considérable. [6] Les politiciens ffédéraux,s’empressent d’assurer la population que les demandeurs d’asile seront soumis à des règles restrictives et qu’ils ne sont pas assurés de pouvoir rester au Canada.

Il est donc absolument nécessaire d’élargir la notion de réfugié-e. Il faut pouvoir y inclure les migrant-e-s économiques à savoir les victimes d’atteintes aux droits économiques, sociaux et environnementaux. Il est aberrant de vouloir distinguer les bons migrant-e-s fuyants les dictatures et la guerre des mauvais migrant-e-s chassés par la misère et la faim. L’oppression des femmes et des homosexuel-le-s devrait également être considérée comme une raison valable de migration. Enfin, il est nécessaire d’introduire la notion de réfugié-e climatique. Il faut en effet reconnaître la crise climatique et voir qu’elle va provoquer des migrations forcées et qu’en plus, elle est pour l’essentiel le résultat des politiques du centre capitaliste.

Nombre d’autres propositions doivent être avancées [7] :
- Supprimer les centres fermés et arrêter les expulsions des personnes en situation irrégulière.
- Régulariser les sans-papiers et soutenir leurs luttes.

“Dans l’idéal, toute personne devrait avoir le droit de venir s’installer dans la région ou le pays de son choix, sans devoir justifier d’un travail ou d’une quelconque raison. Bien sûr, elle devrait alors être soumise aux mêmes règles que les nationaux, notamment en termes d’impôts et de cotisations sociales. Il ne s’agirait plus alors d’analyser telle ou telle demande de régularisation, mais bien d’organiser aux mieux son accueil.” [8]

Voilà, une vision en rupture radicale avec celle de la droite néolibérale. Mais, elle, seule, pourra nous donner des perspectives face aux défis que nous posent l’avenir de la planète.


[1Olivier Bonfond, il faut tuer TINA, 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde, Éditions du Cerisier, 2017, p. 311. Cet article reprend l’essentiel des propositions de son chapitre 13, intitulé, MIGRATIONS - Construire des ponts, pas des murs.

[2Pierre Beaudet, Les migrations : enjeux et sites des luttes sociales et politiques, in Nouveaux cahiers du socialisme, no.5, 2011

[3Antoire Perraux, Au Canada, chacun cherche son réfugié, mediapart.fr, 18 avril 2017

[5Ibid, Antoine Perraux...

[6Idli Atak, L’érosion des droits des réfugiés, Nouveaux cahiers du socialisme, no.5, printemps 2011.

[7Olivier Bonfond, , il faut tuer Tina, pp307- 332

[8Ibid pp. 330-331

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com. Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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