Édition du 4 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Nicaragua. Quand le pouvoir organise, sous la menace, l’envoi de « lettres de dénonciation » par la population. Un aveu sur sa réalité

1°- A quatre mois du début des contestations sociales dans le pays, le Mecanismo Especial de Seguimiento para Nicaragua [MESENI-Mécanisme spécial de suivi du Nicaragua], la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) fait état de la poursuite des stigmatisations [accusation de terrorisme, de tentative de coup d’Etat] et de la criminalisation des protestations sociales par le biais d’accusations infondées et démesurées dressées contre des manifestants, des opposants, des dirigeants sociaux et des défenseurs des droits humains. S’y ajoutent des manquements graves dans le droit à une défense et à un procès obéissant aux normes légales des accusés ainsi que de violations des droits humains des personnes privées de liberté et de leurs familles [1].

Tiré de À l’encontre.

2°- Au cours des onze dernières années (2007-2018), l’alliance entre le gouvernement Ortega-Murillo et les élites politiques et économiques a perverti les institutions, les procédures politiques, lesquelles ont été soumises à leurs intérêts, aux dépens de la population. La concentration des richesses, des revenus et des possibilités socio-économiques a entraîné une concentration du pouvoir. La qualité de la démocratie a été affectée par le désir d’imposer une succession familiale ainsi que par la prétention [d’Ortega-Murillo] de se perpétuer au pouvoir.

3°- Les élites politiques ont démontré leur absence de vision stratégique de la nation. La stratégie la plus importante a consisté à signer de multiples traités commerciaux sans accroître la production ou à soumettre la ressource principale du pays : l’eau. Il est grand temps de placer le bien-être de la population au centre des politiques économiques.

4°- Les inégalités sociales et économiques fragmentent la société, rendent difficile une lutte durable contre la pauvreté, engendrent des violences, limitent les garanties à un niveau de vie minimal de larges secteurs de la population. En même temps elles contribuent à réduire une croissance économique durable. La richesse produite, loin d’être socialisée, est concentrée dans quelques mains (par exemple, 80% des familles occupent des logements inadéquats). L’analphabétisme a cru, atteignant 20%.

5°- Le gouvernement Ortega-Murillo (2007-2018) n’a pas produit de changements structurels favorables aux intérêts des secteurs sociaux les plus défavorisés. Au contraire, la transnationalisation (zones franches) de l’économie s’est accrue au même titre que la domination du capital financier et le nombre de concessions minières.

6°- Il n’y a eu aucun progrès en matière de réforme agraire ni dans le processus de légalisation de la propriété possédée par les paysans. L’agrobusiness occupe une place plus importe au même titre que l’exploitation minière à ciel ouvert. Le gouvernement a mis en œuvre une stratégie de « conciliation de classes » (avec sa politique syndicale, agraire, d’alliances sociales, etc.) Avec la crise qui s’est ouverte avril 2018, le modèle politico-économique est entré en crise.

7°- Ce bilan constitue une tromperie au regard des efforts et des sacrifices de milliers de personnes qui luttèrent contre la dictature somocista [Anastasio Somoza Debayle, formé sur ordre de son père à l’Académie militaire de West Point en 1946 ; il dirigea de suite la Garde nationale, instrument du pouvoir familial, il est au pouvoir présidentiel de 1967 à 1972, puis de 1974 à 1979. Réd.] en vue d’une transformation du pays, y compris en le payant de leurs vies. Ortega-Murillo en alliance avec la droite patronale et politique ont formé leurs partisans à l’idée que le capitalisme n’est pas réformable.

8°.- Ortega-Murillo ont également gouverné en alliance avec des groupes capitalistes surgis sous la protection du gouvernement. Une nouvelle classe capitaliste liée au budget public, à l’argent de la coopération vénézuélienne [durant la période de Chavez et au début de régime de Maduro] et à la corruption. La génération des années 1980, celle qui fit la révolution, a été politiquement battue et éloignée de la direction gouvernementale.

9°- La « deuxième étape de la révolution » n’existe que dans l’esprit des bureaucrates et technocrates de la politique. La révolution s’est épuisée en 1990 suite à la défaite électorale et à la dite piñata [appropriation de bien avant le transfert du pouvoir] qui favorisa l’enrichissement illicite de nombreux cadres du sandinisme. Preuve en est le fait que la grande majorité des cadres de l’actuel gouvernement agissent comme des politiciens traditionnels. Pour monter [dans la société], ils appliquent le principe qui veut que tout se vaut ; ils pensent qu’ils doivent être non seulement hypocrites, mais aussi sournois. Leur soumission obséquieuse nourrit leur superbe insolence. Ils sont convaincus que tout le monde doit les supporter car ils font partie d’une nouvelle classe.

10°- Nous autres qui avons lutté contre la dictature somocista et les inégalités socio-économiques, nous espérions que la chute de la dictature permettrait l’ouverture d’un processus de transformation qui frayerait la voie à l’instauration d’un gouvernement démocratique et progressiste. Au fil du temps, la pensée conservatrice et l’héritage culturel de l’autoritarisme ont mis à mal ces espoirs.

11°- A partir de 2007, le gouvernement Ortega-Murillo favorisa l’agrobusiness, renforça la bourgeoisie traditionnelle au moyen d’exonérations et de subventions publiques, dépolitisa ses partisans, soumit les autres pouvoirs de l’Etat à la volonté de l’exécutif. En parallèle, grâce à l’argent de la coopération vénézuélienne, il parvint à impulser une politique sociale de type assistencialiste, sans diminuer pour autant la pauvreté, mais parvenant ainsi à se forger une base sociale sous forme de clientèle.

12°- Le résultat visible est le suivant : le parti révolutionnaire (FSLN) est devenu réactionnaire, oppresseur de la population, inventant un pseudo-socialisme réactionnaire. La majorité de la population en est arrivée à le haïr. La crise sociopolitique d’avril 2018 fait que l’orteguisme [qui marque une rupture avec le sandinisme] fait naufrage en même temps que son modèle politique autoritaire.

13°- Depuis avril 2018, le nombre de morts recensé s’élève à 488 auxquels il faut ajouter les près de 3000 blessés, plus de 150 prisonniers politiques, des milliers de torturés, un nombre indéterminé de disparus et plus de 25’000 exilé·e·s, résultat de la répression du gouvernement Ortega-Murillo. La majorité des personnes assassinées, des prisonniers et des exilés proviennent des quartiers et des localités qui se sont soulevées avec le plus d’audace et qui luttent pour faire faire tomber l’orteguisme du pouvoir.

14°- La répression brutale s’est transformée en une chasse aux sorcières dans les différentes villes du pays. Les policiers et les paramilitaires encagoulés poursuivent, arrêtent, séquestrent et font disparaître des centaines de personnes avec la bénédiction du gouvernement. Les personnes arrêtées lors des manifestations sont accusées d’être des terroristes. De telle sorte que l’orteguisme ne pense reculer dans la lutte qu’il mène contre la population qui s’est soulevée de manière indépendante, utilisant le qualificatif d’autoconvoqué et de manière décentralisée, non coordonnée.

15°- Le gouvernement utilise les arrestations massives et les disparitions pour semer la terreur dans le but de se maintenir au pouvoir et faire obstacle aux mouvements sociaux protestataires, ce qui est une démonstration du fait que l’impunité, l’injustice et le mal sont au centre du gouvernement du pays. Le moment actuel est difficile car, bien qu’Ortega-Murillo aient perdu le soutien de la majorité de la population, ils refusent de quitter le pouvoir.

16°- Les paramilitaires ont démantelé les barrages (tranques) et/ou barricades utilisés par la population pour se défendre de la répression. Ils l’ont fait par le feu et le sang. En d’autres termes, le gouvernement Ortega-Murillo réprime, emprisonne, séquestre, le pouvoir judiciaire, criminalise les protestations. La fuite du Nicaragua en est une expression, Le gouvernement ordonne à ses paramilitaires et à ses policiers de tirer et d’assiéger les manifestants qui réclament la fin de la dictature.

17°- Les groupes de choc du gouvernement du Nicaragua ont tiré, samedi 25 août, sur une caravane de véhicules d’activistes qui tentaient de parcourir la capitale. Si l’on se réfère aux images de Canal TV 100% Noticias – dont les reporters ont été plusieurs fois inquiétés – qui a transmis l’événement en direct, la caravane a été poursuivie par un contingent de paramilitaires portant capuche et fortement armés.

18°- Le type d’armement utilisé par les paramilitaires est de type militaire, utilisé exclusivement par l’armée. L’objectif politique est d’éviter une érosion accrue de la base sociale du gouvernement et de faire la démonstration qu’Ortega contrôle la situation depuis son bunker d’El Carmen (quartier gouvernemental de Managua).

19°- Dans un tweet, l’évêque auxiliaire de Managua, Monseigneur Silvio Báez, a déclaré qu’il « est inadmissible de criminaliser le peuple pour le seul fait qu’il exerce son droit à la protestation et de le traiter comme s’il s’agissait de terroristes. La paix sociale ne s’impose pas à coups de feu, d’intimidations, d’emprisonnements et de procès judiciaires injustes. »

20°- Une normalité nouvelle règne dans les villes du Nicaragua : des hommes armés, dissimulant leur identité sous cagoules, défilent dans les rues, harcèlent les passants ; les gens ne veulent pas parler et jettent un regard dans toutes les directions, comme s’ils étaient surveillés. Ils baissent la tête lorsque les bourreaux passent.

21°- Le parti de gouvernement use de son pouvoir dans la majorité des municipalités et des institutions gouvernementales pour contraindre la population à signer une lettre adressée à Ortega et aux magistrats de la Cour suprême de justice (CSJ) dans laquelle est inscrite l’exigence de « justice et réparation » pour les morts et les dommages causés par les « terroristes visant à faire un coup d’Etat » ! Les personnes travaillant dans les agences de gouvernement ont dû signer cette lettre et y ajouter les numéros de leur pièce d’identité. S’ils refusent, ils sont classés comme étant des terroristes et risquent de perdre leur travail.

22°- Cette campagne visant à contraindre les habitants à signer contre les « golpistes » se déroule dans les quartiers des villes, dans les villages paysans. Des tables sont dressées à cette fin sur les marchés, dans les parcs à l’entrée de terrains de sport. Il s’agit là d’une violation claire des droits humains car les gens ne signent pas de leur plein gré.

23°- Cette lettre a pour objectif de dissimuler les actions criminelles de paramilitaires et des policiers qui ont tué plus de 480 jeunes et citoyens. Elle entend neutraliser les protestations et créer un climat de terreur destiné à paralyser, socialement, les habitants. Il s’agit cependant en même temps d’un aveu de faiblesse et l’expression d’une peur face au mouvement populaire.

24°- Les hauts fonctionnaires du pouvoir judiciaire – magistrats, procureurs, juges – obéissent à la volonté et aux désirs du pouvoir d’Ortega-Murillo, pas à la Justice. Parmi ceux-ci, on trouve des individus dont le passé est plus que discutable. Dans le contexte présent de persécution politico-judiciaire, les normes et les procédures en matière de jugement des prisonniers politiques ont entièrement été violées. En d’autres termes, il s’agit d’une disparition de l’Etat de droit. Au Nicaragua, personne n’est en sûreté. Les dictatures sont néfastes pour tout le monde.

25°- Au cours des quatre mois de protestation au Nicaragua, les médias, nationaux et étrangers, les journalistes indépendants et les agences internationales ont enregistré des pertes à la suite de vols ou de dommages aux équipements réalisés par les paramilitaires ou la police. Le montant de ces « partes » est estimé à 596’000 dollars (ce qui équivaut à 19,2 millions de córdobas).

26°- Le projet du gouvernement Ortega-Murillo est de contrôler tous les moyens de communication indépendants : Canal 10 de TV, mettre hors-jeu Canal 12 de TV, porter atteinte à Canal 100% Noticias, Radio Corporación et détruire la radio Mi Voz de la ville de León. Il vise également à ce que la CIDH, la GIEI [le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants] et l’organisation des droits humains des Nations unies quittent le pays. Il veut un silence total, l’impunité et aucun témoin. Ortega-Murillo veulent éviter avant tout un procès pour crime de lèse-humanité.

27°- L’administrateur général de Canal 10 de TV, Carlos Pastora (réfugié dans l’ambassade du Honduras), a confirmé que le gouvernement Ortega-Murillo envisage d’installer un émissaire au sein de la chaîne pour contrôler le contenu politique de l’émission d’informations Acción 10. Ce fait illustre l’escalade répressive du régime, ciblant les journalistes et les médias indépendants. Aucun dirigeant patronal ne s’est prononcé en défense de la liberté d’expression et de la liberté de la presse.

28°- En mai 2018, le gouvernement Ortega-Murillo a accepté la venue du CIDH au Nicaragua car son régime fléchissait devant la rébellion populaire pacifique et qu’il avait besoin de gagner du temps pour retrouver des forces. C’est pour cette même raison qu’il en est venu à demander à l’Eglise catholique d’organiser le « dialogue national », sans vouloir pour autant négocier un accord permettant la résolution de la crise sociopolitique par le biais d’une démocratisation. Aujourd’hui, assis sur une montagne de cadavres et imposant la terreur, Ortega est convaincu de disposer de suffisamment de force et il ne veut pas négocier.

29°- Les obstacles placés par le gouvernement Ortega-Murillo face aux travaux du Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI) et l’interdiction d’entrée dans le pays du Groupe de travail pour le Nicaragua, deux organismes de l’Organisation des Etats américains (OEA), s’expliquent par le fait qu’il a beaucoup de choses à dissimuler et ne veut pas être accusé en raison de sa participation à l’organisation de groupes paramilitaires ainsi que suite à la violation systématique des droits humains contre le peuple nicaraguayen.

30°- Le gouvernement Ortega-Murillo développe une campagne contre la CIDH (Commission interaméricaine des droits humains) car les rapports de cette dernière divulguent objectivement l’horreur de la répression ciblant la population nicaraguayenne entrée en résistance pacifique. Les rapports de la CIDH démontrent la persécution que subit un peuple qui défile dans les rues, la criminalisation des protestations et le transfert devant des tribunaux. L’appareil judiciaire à son service poursuit plus de 150 étudiants et habitants. Ces actions ont accru l’isolement international du gouvernement.

31°- Il est impossible que les paramilitaires ne soient pas directement coordonnés avec Ortega-Murillo ; ils veulent dissimuler le fait que certains militaires et groupes paramilitaires obéissent directement à leurs ordres de répression. C’est pour cette raison manifeste que le binôme au pouvoir et ses complices proches empêchent les progrès des enquêtes des organismes internationaux.

32°- Depuis que le gouvernement Ortega-Murillo a détruit les barrages et les barricades dans plusieurs villes du pays à la suite d’une offensive paramilitaire et policière sanglante, une féroce répression judiciaire, des arrestations, des tortures contre la population sont donc à l’œuvre. Toutefois, pas un seul paramilitaire ou policier n’a été placé sous enquête.

33°- Les actions répressives font partie d’une stratégie plus ample visant à abroger la liberté d’expression, sanctionner ceux qui formulent des critiques et entraver toute existence d’alternatives politiques à même de gérer le pays vers une plus grande égalité économique et la justice sociale.

34°- La décision d’Ortega-Murillo d’empêcher les enquêtes du GIEI n’est pas avantageuse pour le Nicaragua, dans la mesure où cela peut aboutir à des répercussions négatives dans le cadre des prêts financiers internationaux (BID, Banque mondiale) qui ont une grande importance. Le problème auquel s’affrontent Ortega-Murillo réside dans le fait qu’ils ne peuvent éviter de nouvelles sanctions des Etats-Unis, tels que le Global Magnitsky Act qui bloque les biens des personnes qualifiés d’atteintes aux droits humaines ou de corruption superficiel et misent sur une sortie négociée d’Ortega-Murillo.

56° Le gouvernement Ortega-Murillo, face au bourbier politique interne provoqué par leur incapacité à détruire les protestations sociales, face au tsunami politique international qui s’accumule contre eux (loi Global Magnitsky, loi Nica, loi Magnitsky Nicaragua) et à l’approfondissement de la récession/crise économique dans lequel est plongé le pays – et pour parer cette vulnérabilité d’ensemble – suivant les conseils de Nicolas Machiavel dans son ouvrage Le Prince peut opter en faveur d’une augmentation de la gravité du conflit afin d’établir un nouveau rapport de forces qui, à ses yeux, serait moins étouffant pour eux.

57°- La logique répressive tous azimuts du gouvernement pourrait pousser un secteur de la population à s’armer pour se défendre, que ce soit en raison de la violence déclenchée contre les marches et/ou parce que les habitants commencent à adopter une nouvelle forme de défense dans la construction de nouveaux tranques. De la sorte, se produirait un affrontement inégal. Le gouvernement pourrait justifier ainsi la répression, affirmant se trouver dans une guerre civile. De cette façon, le gouvernement pourrait établir une nouvelle « table de discussion », avec de nouveaux acteurs, de nouveaux témoins et un nouvel agenda de sortie de crise. (Managua, 26 août 2018 ; traduction A l’Encontre)

Note

[1] Le rapport du Conseil des droits de l’homme des Nations unies datant du 28 août 2018 peut être lu en langue espagnole sur le site de cette institution. https://www.ohchr.org/Documents/Countries/NI/HumanRightsViolationsNicaraguaApr_Aug2018_SP.pdf

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