Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

« Nous avons la possibilité réelle de gagner la présidence de la République pour la cinquième fois. »

A 36 ans, la députée de l’Etat de Rio Grande do Sul est la pré-candidate du Parti communiste du Brésil (PCdoB) à l’élection présidentielle brésilienne prévue le 7 octobre 2018. Engagée aux avant-postes de la bataille contre le « coup d’Etat » institutionnel que vit son pays et pour la libération de l’ancien président Lula auprès duquel elle a fait campagne jusqu’à son incarcération « arbitraire », Manuela D’Ávila a accepté de nous donner son point de vue sur la crise démocratique qui affecte le Brésil. Elle expose aussi pour Mémoire des luttes ses analyses sur les enjeux de la campagne actuelle.

Propos recueillis par Christophe Ventura.

Tiré de Mémoire des luttes.

Christophe Ventura (CV) : Plus d’un mois après l’incarcération de l’ancien président Lula (intervenue le 7 avril 2018), comment analysez-vous la situation politique de votre pays ? Traverse-t-il une crise exclusivement liée au sort de Lula ou une crise démocratique plus large ? Selon vous, le Brésil est-il toujours une démocratie ?

Manuela D’Ávila (MdA) : L’une des caractéristiques de la période actuelle est la suivante : le capitalisme en crise est chaque fois moins disposé à accepter les règles du jeu démocratique. Néolibéralisme et démocratie ne fonctionnent plus ensemble. Les élites économiques n’ont aucune honte à contourner la démocratie si elles considèrent leurs intérêts en danger. C’est essentiellement la raison des menaces qui pèsent sur la démocratie au Brésil.

Cette crise s’est aggravée avec la détention arbitraire de l’ancien président Lula. Mais elle a commencé avec la destitution, sans aucune base légale, de la présidente élue Dilma Rousseff en 2016. Les forces conservatrices, mécontentes après leur quatrième défaite électorale [2014] – qui a empêché la mise en place de leur agenda néolibéral – ont organisé un consortium pour trouver le chemin les menant au pouvoir et mettre en place ce programme ultralibéral et antinational. Ce programme étant très impopulaire, il ne pouvait s’imposer que de manière autoritaire. C’est ce que nous vivons actuellement au Brésil. C’est pour cette raison que nous affirmons que la sortie de crise n’est pas possible sans une reprise du processus démocratique et le respect du pouvoir souverain du vote. Cette démarche inclut le droit de l’ancien président Lula à se présenter aux élections.

CV : Comment définiriez-vous la nature du pouvoir actuellement en place dans votre pays ?

MdA : C’est un pouvoir illégitime qui développe un programme de type néolibéral et néocolonial et qui n’est pas issu d’un vote souverain. L’activisme croissant du pouvoir judiciaire provoque quant à lui un déséquilibre très fort du système des pouvoirs. Ceci affecte la démocratie. En temps normal, celui qui détient la responsabilité de légiférer, ou de faire partie de l’exécutif, a été élu pour remplir cette fonction et garantir ainsi l’exercice de la démocratie. Ce contexte de déséquilibre entre les pouvoirs, conjugué au fait que gouverne un exécutif non issu de la légitimé du vote populaire, affaiblit le pays et le place au centre de l’une des plus graves crises de son histoire récente.

CV : Qui gouverne le Brésil ? Au service de quel projet au-delà de l’élection à venir ? Avec quels relais au niveau international ?

MdA : Dans l’illégitimité, Michel Temer gouverne pour les secteurs qui ont appuyé le coup, pour le système financier, pour les grands chefs d’entreprises et pour d’autres intérêts étrangers. Nous observons qu’en quelques mois, il a développé un plan de destruction des instruments de l’Etat national, de réduction des politiques sociales et des droits de travailleurs. Certaines entreprises stratégiques telles qu’Electrobras [secteur de l’énergie] sont mises en vente. Temer mène une politique de destruction de la banque publique, en particulier de la BNDES [Banque nationale de développement économique et social], notre banque de développement. Encerclé par des scandales de corruption qui le touchent très directement, il transforme les intérêts du Brésil et de son peuple en monnaie d’échange pour sauver sa peau.

CV : Quelle va être la stratégie du pouvoir et de la droite lors des élections ? Qui sera leur candidat ? En France et en Europe, le nom de Jair Bolsonaro fait frémir. A-t-il une chance de gagner ? Comment s’explique son ascension ?

MdA : Les forces de la droite tentent de s’unir, mais jusqu’à maintenant, elles rencontrent des difficultés pour le faire, ce qui les place dans une position difficile. Il n’y a pas un seul candidat portant leur programme qui obtienne au moins 10 % de soutien. Malgré le coup d’état et l’arrestation de Lula, le seul candidat qu’ils ont pu trouver est Jair Bolsonaro. Ce dernier, pour satisfaire les marchés financiers, propose un agenda libéral et la privatisation des entreprises publiques. La popularité de Bolsonaro s’explique seulement par la perte de crédit de la politique, par un discours conservateur d’intolérance, alimenté depuis des années par la force principale de la droite, le PSDB [Parti de la social-démocratie brésilienne]. Aujourd’hui, ils récoltent ce qu’ils ont semé.

CV : Quel est le sens de votre candidature à l’élection présidentielle dont le premier tour se tiendra le 7 octobre ? Quel projet porterez-vous devant les brésilien(ne)s ?

MdA : Ma pré-candidature poursuit un objectif : contribuer à la recherche de solutions face à la très grave crise que vit le Brésil. L’élection constitue une opportunité pour débattre d’un projet de développement qui relance la croissance économique du pays, promeuve sa réindustrialisation, garantisse les droits sociaux et individuels et développe des politiques publiques pour les femmes, les jeunes, les noirs, les habitants des périphéries, toutes ces catégories de la population qui se sont appauvries, à qui on a volé leurs droits et qui restent à la marge des priorités et des décisions gouvernementales.

Nous avons un programme pour que le Brésil se développe en tant que nation fière et souveraine au sein de la communauté internationale, loin de la posture servile qui le caractérise actuellement face au pouvoir des intérêts politiques et économiques des puissances étrangères. Nous voulons une économie qui produise des richesses destinées à l’ensemble de la société. Il nous semble inadmissible que le 1 % de l’élite brésilienne représentée par Temer et le capital financier puisse détruire le 99 % restant composé des femmes, des jeunes, des noirs et des autres groupes sociaux qui travaillent et produisent la richesse du pays.

CV : Comment concevez-vous l’articulation entre votre candidature et le reste des forces politiques et sociales de la gauche brésilienne ?

MdA : C’est aussi un objectif de notre pré-candidature : contribuer à l’unité des forces progressistes. Mon parti et moi-même pensons avant tout au Brésil. Lutter pour l’unité populaire est la marque de notre histoire longue de 96 ans. Nous avons toujours cherché des chemins plus unitaires. Cette année nous avons réussi – et c’est inédit – à définir une unité programmatique à partir des fondamentaux de tous les partis de gauche. Ainsi, nous avons donc élaboré un programme commun avec le PSOL [Parti socialisme et liberté], le PCdoB, le PDT [Parti démocratique du travail] et le PT [Parti des travailleurs]. Et même avec la contribution des fondateurs du PSB [Parti socialiste brésilien]. Il s’intitule « Unité pour la reconstruction du Brésil » [1].

Nos différences sont mineures comparées aux défis qu’affrontent notre pays et notre camp. Nous allons avancer vers l’unité de tout le monde, et si nous n’arrivons pas au premier tour, nous le ferons au deuxième tour. Je crois que la gauche brésilienne a toutes les chances d’arriver au deuxième tour et d’emporter l’élection. Pourquoi ? Parce que le projet proposé par le camp ultralibéral n’a jamais gagné une élection. Nous avons la possibilité réelle de gagner la présidence de la République pour la cinquième fois.

CV : Dans son ouvrage Le chevalier de l’espérance écrit en 1941 et publié en France une seule fois en 1949, l’écrivain brésilien Jorge Amado conte l’histoire légendaire et épique de Luis Carlos Prestes, illustre dirigeant communiste – « gaucho » comme vous – du Brésil. Entre 1924 et 1927, à la tête de la fameuse « colonne Prestes » et de ses 1 500 hommes, il va parcourir près de 26 000 kilomètres qui le conduiront de l’Etat de Rio Grande do Sul à l’Etat amazonien de Maranhao, du Parana au Mato Grosso dans une expédition dont le but était de comprendre la réalité du Brésil et de son peuple. Il s’agissait aussi de le soulever contre l’oppression et le gouvernement, « d’ouvrir les chemins de la révolution brésilienne ». Amado nous dit que « Luis Carlos Prestres [apprit] du peuple les problèmes du Brésil ». Vous voyagez beaucoup à travers le Brésil. Qu’avez-vous appris du peuple ces dernières années, de la destitution de Dilma Rousseff au scandale « Lava Jato » en passant par le coup porté contre Lula et l’ensemble de la gauche organisée dans votre pays ?

MdA : Cette campagne est la septième à laquelle je participe. Dans chacune, j’ai toujours appris auprès de notre peuple. Le Brésil est un immense pays, et son peuple est merveilleux, créatif et plein de potentialités. Il n’est pas possible de vivre dans un pays si riche avec autant de pauvreté et d’inégalités. Nous voulons toucher de près ce rêve intense qui se nomme Brésil. Nous réunissons maintenant toutes les conditions pour répondre aux souhaits ardents de liberté, de développement et de justice sociale qui s’expriment dans le pays. La vie m’a démontré qu’avec le peuple, nous pouvons réaliser des conquêtes mémorables.

Manuela D’Ávila

La députée de l’Etat de Rio Grande do Sul est la pré-candidate du Parti communiste du Brésil (PCdoB) à l’élection présidentielle brésilienne prévue le 7 octobre 2018.

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