Édition du 16 octobre 2018

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Arts culture et société

Octobre : dix jours qui ébranlèrent le monde

« Vous devez toujours garder présent à l’esprit que de tous les arts, c’est le cinéma qui est pour nous le plus important1. » Lénine.

Un peu d’histoire
 
1917. L’année est cruciale pour la Russie. Les événements politiques qui marquent le pays cette année-là ont été déterminants pour les sept décennies suivantes et ce, autant pour les pays du monde occidental que pour ceux du monde oriental. La révolution bolchevique d’octobre 1917 a eu pour effet de provoquer un authentique clivage entre les pays membres du Pacte de Varsovie (l’URSS et les pays de l’Europe de l’Est) et les pays de l’Ouest (les États-Unis d’Amérique, le Canada, l’Europe de l’Ouest et le Japon). 

Ce coup d’État victorieux a alimenté un climat de tensions et de rivalités politiques qui ont mené, par la suite, à une course frénétique aux armements nucléaires et à plusieurs conflits politiques et militaires qui ont ruinés et anéantis un nombre innombrable de vies humaines. Vers la fin des années quatre-vingt, les pays satellites de l’URSS coupent les liens de dépendance politique avec Moscou. Ce n’est qu’au tout début de la décennie des années quatre-vingt-dix (le 25 décembre 1991 plus précisément) que l’Empire soviétique est officiellement démantelé. Pour ce qui est de l’objectif de la révolution prolétarienne bolchevique, à savoir : la suppression des classes sociales et l’anéantissement de l’État, la réalisation de cette double promesse se fait encore attendre.
 
Le synopsis du film
 
Revenons à l’année 1917. La Russie participe à la Grande Guerre. Elle fait partie (avec la France et le Royaume-Uni) de la Triple Entente. La population subit des privations importantes qui iront en s’aggravant. L’esprit de révolte gagne petit à petit une frange importante du peuple (les paysans, les ouvriers, les marins, les simples soldats). La statue d’Alexandre III est déboulonnée par une foule en colère. Le Tsar Nicolas II est renversé. Un gouvernement provisoire est mis en place. Ce gouvernement cependant fait plus dans le verbiage que dans l’action concrète en faveur des masses. À la grande satisfaction de la bourgeoisie, du haut commandement de l’armée et du haut clergé de l’Église, le gouvernement provisoire poursuit son engagement militaire contre l’Allemagne. 

Mais, sur le front, les soldats rivaux (allemands et russes) laissent tomber les armes et se mettent à fraterniser. Les souffrances du peuple russe, elles, se maintiennent et s’intensifient. Le pain est de plus en plus rationné. Les portions distribuées diminuent de manière très significative. Le gouvernement provisoire de Kerensky est incapable d’endiguer l’agitation qui s’empare des tranchées, atteint les usines et envahit les rues. Les bolcheviques, qui se veulent à l’avant-garde de la lutte pour la révolution sociale et politique qui libérera le prolétariat et la paysannerie, alimentent la contestation populaire.

Les promesses d’un avenir meilleur viennent d’une personne à bord d’un train en marche qui fait un arrêt dans une gare de la Finlande. Lénine, après un exil de quelques années, est sur le chemin du retour dans sa mère patrie. Le train fait une escale. Le dirigeant bolchevique en profite pour s’adresser à la foule qui est venue l’accueillir. Il tient un discours enflammé. Les badauds qui sont attroupés sur le quai de la gare semblent se reconnaître dans les paroles du chef communiste. Ce discours est rempli de promesses annonçant la fin des souffrances populaires et un avenir meilleur.
 
Le film, du type historique et politique, relate de manière romancée, la succession des événements qui se sont déroulés en 1917 dans la ville de Petrograd (ex-Saint-Pétersbourg) durant ces longs mois de misère qui vont de la chute du Tsar Nicolas II, à l’assaut du Palais d’Hiver (le coup d’État bolchevique), en passant par l’illustration de l’inaction du gouvernement provisoire dirigé par Kerensky. Il relate aussi l’enthousiaste session durant laquelle les délégués du IIe congrès des Soviets de Russie ont adopté les décrets en vue de conclure la paix avec l’Allemagne, de distribuer du pain à la population affamée par l’effort de guerre et de répartir les terres agricoles au profit des paysans. Le scénario a été inspiré par le livre écrit par John Silas Reed intitulé : Dix jours qui ébranlèrent le monde.
 
Le film
 
Nous sommes ici en présence d’un film muet tourné en noir et blanc. Les mouvements de foule sont impressionnants. Certaines scènes relèvent du traitement grandiose. Ce sont, pour l’essentiel, des acteurs non professionnels et une foule de figurants qui jouent dans le film. Ils sont au nombre de 11 000 environ. Convenons que la distribution, pour un film des années vingt, est considérable. Les personnages féminins occupent une position peu enviable. Elles sont, la plupart du temps associées à la contre-révolution ou assimilées à des lesbiennes peu attirantes. Il s’agit du troisième – et du plus connu – long métrage d’Eisenstein commandé par l’État soviétique en vue de commémorer le dixième anniversaire de la « Révolution bolchevique d’octobre 1917 ». 

Il a été tourné à un rythme très rapide. Eisenstein n’a mis que six mois pour mettre sur pellicule ce qui aurait dû en prendre dix-huit. Mais puisqu’il s’agissait de glorifier un événement historique et de convaincre les larges masses de la justesse des directives émises par Lénine et surtout de leur montrer la pertinence de la ligne politique qu’il a définie en vue de renverser le gouvernement provisoire d’avril à octobre 1917, tous les moyens nécessaires ont été mis à la disposition d’Eisenstein pour qu’il livre la marchandise le plus rapidement possible. 

Le Palais d’hiver lui a été ouvert, la circulation dans les rues de Leningrad a été, à certains moments, interdite. La ville a même été plongée dans le noir pour qu’il dispose de toute l’électricité requise en vue d’alimenter adéquatement son équipement technique. Rien sur le plan des moyens, ne semble avoir été négligé par les autorités soviétiques pour permettre à Eisenstein de réaliser un film à la hauteur du sujet. Eisenstein a refusé de réaliser son œuvre cinématographique selon les critères de l’épopée historique classique. Il a mis en place un récit visuel cinématographique qui insiste sur le rôle des masses et non pas, à quelques exceptions près, sur l’action des grands hommes. Ici, c’est sa vision du « montage intellectuel » et de l’utilisation des « métaphores » qui l’emportent.
 
Octobre : cinéma propagande ?
 
Octobre : cinéma propagande ? Bien sûr, puisque plusieurs scènes dans lesquelles apparaissait le personnage de Léon Trotsky (alors tombé en disgrâce) ont été censurées par nul autre que Staline. Cinéma propagande aussi parce que dans ce genre de film, il s’agit de cibler un ennemi. Dans Octobre, la coalition de classe des ennemis du peuple est clairement identifiée : la famille du tsar, l’Église, la bourgeoisie, le gouvernement provisoire, le haut commandement de l’armée, les traîtres, certains commandos armés, etc.

Les membres de cette coalition sont décrits sous leur plus mauvais jour. Pour y faire face : une alliance révolutionnaire avec à sa tête Lénine, les communistes et d’autres formations politiques moins importantes. Lénine concevait le cinéma comme un art ayant pour but d’éduquer les masses analphabètes et leur inculquer les principes du collectivisme et du bolchevisme. Bref, le cinéma devait servir à consolider auprès du peuple les grands mérites des réalisations de l’État bolchevique. Mais, le cinéma-propagande c’est aussi un cinéma qui prétend participer à la refondation de la société et qui puise ses assises sur de nouveaux principes. Il sert également à faire la promotion de la ferveur révolutionnaire. Ce à quoi correspond précisément ici le film d’Eisenstein. Mais, Octobre est plus qu’un simple film-propagande. C’est aussi une création artistique originale.
 
Sur l’originalité du film Octobre
 
Eisenstein n’était pas qu’un cinéaste, il était également un théoricien du septième art. Il a conceptualisé le « montage intellectuel », c’est-à-dire qu’à travers la présentation d’une succession de plans métaphoriques, il voulait susciter chez le spectateur une association d’idées. Ce procédé est largement utilisé dans le film Octobre. Le personnage de Kerensky est associé à un paon (par cette association d’images Eisenstein veut suggérer l’idée que Kerensky était très orgueilleux). On le voit aussi montant plusieurs fois le même escalier. Par cette action répétitive, Eisenstein veut amener le spectateur à se dire que Kerensky cumulait inutilement plusieurs postes au sein du gouvernement. La résolution d’une divergence de point de vue au sein de représentants du peuple est illustrée à travers une danse traditionnelle à laquelle participent des révolutionnaires professionnels et des paysans habitant des contrées éloignées de la Russie profonde. 
 
Critique
 
Eisenstein s’est fait reprocher d’avoir réalisé un film trop abstrait qui n’agissait pas assez sur les masses et qui ne permettait pas d’atteindre la rentabilité économique. Il sera aussi critiqué pour avoir utilisé un « acteur » pour jouer le rôle de Lénine. Ce qui, selon les critères de l’époque, avait pour effet de dénaturer la réalité. Quoi qu’il en soit, le film est un authentique trompe-l’œil. Il s’agit d’une fiction cinématographique. Toutefois, les images de ce film sont tellement puissantes, certaines personnes croyaient regarder un… documentaire.
 
Pourquoi voir ce film aujourd’hui ?
 
Ce film mérite d’être vu en raison de l’intention artistique qui habitait Eisenstein quand il a tourné et finalisé l’assemblage du film. Il a voulu montrer qu’un peuple déterminé peut déboulonner un régime en apparence inamovible et renverser par la même occasion un gouvernement fantoche. Mais, pour faire un film d’une telle envergure, il faut pouvoir recourir à des moyens techniques importants. Ce que fait le film. Il s’agit d’une réalisation artistique imposante à plusieurs égards.
 
Yvan Perrier
 

Notes

- 1. Lénine. « Directives sur le cinéma ». 17 janvier 1922. Cité dans Le cinéma soviétique. No. 1-2, 1933, p. 10. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/01/vil19220117.htm . Consulté le 11 mai 2018.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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