Édition du 19 juin 2018

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États-Unis

Pour Porto Rico, des secours d'urgence très importants dès maintenant et la fin des mesures d'austérité

L’île est non seulement devenue une cible pour les fonds vautours rapaces, mais aussi pour les chefs de file du style de « capitalisme des désastres » qu’on a vus après (l’ouragan) Katrina.

Ed Morales, (enseigne au Center for the Study of Ethnicity and Race de l’Université Columbia)
The Nation, 27 septembre 2017
Traduction, Alexandra Cyr

L’ouragan Maria a laissé derrière lui une crise humanitaire à Porto Rico. La majeure partie de la capitale, San Juan, est inondée. Il y a des eaux contaminées dans les rues, un manque d’essence et d’eau. Selon la mairesse de la ville, les personnes âgées à la santé fragile sont en danger. Cet ouragan a détruit ce qu’Irma, celui qui l’a précédé début septembre, avait laissé en place. La presque totalité de l’île est sans électricité, les tours de communication pour les téléphones cellulaires et autres sont sévèrement atteintes.

Les municipalités de Guayma, Catano et Toa Baja ont rapporté des inondations très importantes et des dégâts incroyables. (Ma mère et d’autres membres de ma famille vivent dans une ville lointaine dans la montagne près de la forêt vierge. Je sais qu’ils sont en sécurité, mais leur approvisionnement en nourriture, en eau et en médicaments ne durera pas longtemps). Un barrage endommagé sur le lac Guajataca, près de la ville d’Isabela au nord-ouest du pays, menace les milliers d’habitants des la région. Au moment de mettre sous presse, on rapporte 16 décès et des milliers de citoyens-nes ont perdu leur maison. Ces données pourraient augmenter sérieusement au moment du décompte final. La représentante Nydia Veláquez soutient qu’il faudra investir 10 mille milliards de dollars à Porto Rico pour rétablir la situation.

Le gouvernement fédéral a déclaré l’état de désastre à Porto Rico, rendant ainsi l’île éligible à l’aide du Federal Emergency Management Agency (FEMA). L’administration Trump à suspendu l’habituelle contribution exigée des bénéficiaires, soit normalement 25 % du montant accordé par le fédéral, mais cela n’impliquait pas d’assouplissements à la loi Jones de 1920. Cette loi impose que tout produit transporté à partir des ports américains vers ceux de Porto Rico le soit par des vaisseaux battant pavillon américain, construits aux États-Unis, détenus par des propriétaires américains et dont l’équipage est composé de citoyens américains.
Le 25 septembre dernier, parce que la situation se détériorait, la porte-parole de la Maison blanche, Mme Sarah Huckabee Sanders, a insisté pour déclarer de façon laconique que Messieurs Tom Bossert du Département of Homeland Security et Brock Long de FEMA avaient besoin de temps pour procéder à : « une évaluation plus approfondie et complète des besoins », pour s’assurer « que les fonds soient attribués exactement à ce que nous voulons soutenir ». Un adjoint sénior à un représentant au Congrès évaluait que cette décision ne pourrait s’appliquer qu’au début d’octobre. Ce soir-là, le Président Trump a déclaré sur Tweeter : « qu’alors que la majeure partie de l’île a été détruite, la nécessité de s’occuper des milliers de milliards de dollars de la dette de Porto Rico, détenue par Wall Street, malheureusement ne disparait pas ».

Alors que le besoin d’aide immédiate est désespérément présent, l’administration Trump, comme on peut s’y attendre, rate la cible. Washington doit abandonner la politique d’austérité à Porto Rico. La loi PROMESA, adoptée l’an dernier par le Congrès, a créé un Bureau de supervision financière et de gestion (FOMB en Anglais et La Junta en Espagnol) ; elle a été imposée pour restructurer la dette de 68 mille milliards, pour gérer les 49 mille milliards à découvert des fonds publics, des caisses de retraite et pour promouvoir le développement économique. Il faut toutefois lui donner le crédit d’avoir annoncé, le 21 septembre 2017, qu’il allait permettre au Gouverneur Rosselló de puiser un milliard de dollars au budget du territoire à titre de fond d’urgence, étant donné les dégâts causés par les ouragans. Ce n’est quand même qu’une pauvre goutte dans l’océan pour une population ravagée et abattue, non seulement par la faillite actuelle, les tempêtes que le réchauffement climatique empire, mais aussi par des décennies de rapports coloniaux plutôt négligents.
Attribuer à La Junta l’objectif de faire fleurir l’économie n’a aucun sens. Son rôle fondamental est de permettre aux actionnaires de récupérer leur dette, tout en prévenant le chamboulement du marché des actions municipales, un secteur déterminant de spéculation de l’industrie financière américaine. Les mesures d’austérité de La Junta auraient aidé l’économie à se contracter et non à se développer. Déjà, avant les ouragans, la population de l’île avait observé une détérioration de sa qualité de vie et l’ouragan Maria n’a fait qu’accélérer cet état de fait et la fausse promesse de PROMESA s’est révélé une farce cruelle.

Porto Rico est devenu la cible des fonds vautours rapaces, mais aussi des chefs de file du « capitalisme des désastres » que l’on a vus après (l’ouragan) Katrina. Dans une récente édition, le Washington Post suggérait que des compagnies comme Home Depot profiteraient au maximum d’un très fort ouragan en s’accaparant le marché des matériaux pour la reconstruction des bâtiments. Il faut dire que Ken Langone, qui a aidé à financer les fondateurs d’Home Depot, est un proche allié du Président Trump. De même pour John Paulson, multimillionnaire et membre des fondateur (d’Home Depot) accusé d’avoir interdit à des résidents-es de la capitale l’accès au hall climatisé de son hôtel, le Vanderbilt, alors qu’ils et elles recherchaient un peu de fraicheur. En ce moment, il est une des personnes autorisées par FEMA à fournir des entrepôts pour ses stocks. Et bien sûr, les installations électriques réputées non fiables, administrées par une autorité qui traîne 9 milliards de dette, fin prêtes à passer au secteur privé, ne seront pas remises en état avant des mois. Son fonctionnement affecte la distribution d’eau, les pompes fonctionnant à l’électricité. On a vanté la privatisation comme un moyen pour plus d’efficience, mais les Porto Ricains-es ont déjà vécu les effets négatifs de la privatisation partielle de Aqueduct and Sewer Autority qui a abouti à des hausses de tarifs et une baisse de service. Pire encore, l’objectif de rendre les services publics profitables peut entraver gravement les besoins de modernisation. Il faut impérativement que les lignes électriques, couchées au sol par l’ouragan Maria, soient maintenant enfouies, mais un tel investissement n’est pas profitable, au moins à court terme.

Porto Rico a besoin d’investissements majeurs que Washington lui a déjà octroyés au temps de Franklin Roosevelt. En réaction à des ouragans meurtriers qui ont frappé l’île en 1928 et 1932, celui-ci a instauré la Porto Rico Reconstruction Administration qui a créé des emplois, construit des écoles, des installations médicales, des expansions aux universités et renforcé les infrastructures électriques. Aujourd’hui, l’ampleur monumentale de la dette qui émane des excès néolibéraux devrait se résoudre avec une version ou une autre de ce que B. Sanders avait à son programme lors de l’élection de 2016 : que la Réserve fédérale rachète à leurs propriétaires les actions liées à la dette, qu’elle refuse tout profit aux fonds vautours et qu’elle impose les fortes marges de sécurité que les procédures de la loi sur les faillites au chapitre 111 ne réclameront vraisemblablement pas.

Porto Rico a été doublement frappé par des politiques irresponsables activées par l’appât du profit. La spéculation sans merci sur les actions a ignoré, non seulement que l’économie était de plus en plus faible, mais que l’île elle-même était vulnérable aux tempêtes extrêmes résultant des changements climatiques causés par notre attachement viscéral aux énergies fossiles. Maria était le troisième ouragan de catégorie 4 à frapper le territoire américain en un mois, un nombre record dans l’histoire météorologique moderne.

Maria a révélé à quel point Porto Rico pouvait être le reflet d’un futur américain imaginaire. Un récent rapport du Action Center on Race and the Economy laisse voir que la politique de dure austérité, telle que planifiée pour l’île, n’est qu’une version des règles imposées à Détroit en faillite et qui sera sans doute encore utilisée dans des municipalités en difficulté, comme Chicago et dans des États comme l’Illinois. Mais, la misère portoricaine pourrait servir d’avertissement aux États-Unis. Depuis la crise fiscale de New York en 1970, (le gouvernement fédéral) a graduellement abandonné ses engagements envers le bien commun. Retirer PROMESA et investir des milliards dans les infrastructures, la santé et l’éducation, assumer humainement ses responsabilités au cours du siècle de colonialisme, devrait non seulement sauver des dizaines de milliers de vies, mais constituer un précédent et ralentir la descente des États-Unis de l’ère Trump dans le désastre politique, économique et social.
Note de la rédaction : En réponse à la demande du gouverneur de Porto Rico, M. Ricardo Rosselló, le jeudi 28 septembre, l’administration Trump a annoncé un assouplissement temporaire des exigences de la loi Jones sur le transport par bateau (entre le territoire américain et Porto Rico). La mesure ne va durer que 10 jours.

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