Édition du 11 décembre 2018

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Amérique centrale et du sud

Pas de « front républicain » pour Haddad au Brésil

11 octobre 2018 | tiré de mediapart.fr

Pour tenter de reprendre du terrain sur Bolsonaro, le candidat du Parti des travailleurs Fernando Haddad cherche à sortir de l’ombre de Lula. Mais les formations adversaires du PT au premier tour traînent des pieds pour appeler à voter pour lui.

Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.« Je suis prêt à le rencontrer dans n’importe quelle infirmerie, sans problème, parce qu’on doit mettre au clair beaucoup de choses. » En apprenant que le candidat d’extrême droite ne se rendrait pas au débat prévu jeudi soir, Fernando Haddad a réagi promptement devant un parterre de journalistes étrangers.


En mauvaise posture après l’excellent score de son adversaire au premier tour, le candidat du PT (Parti des travailleurs) choisit la confrontation polie et le débat d’idées. Mais tant qu’il domine les sondages, Bolsonaro ne devrait pas s’y risquer. Ses médecins ont déclaré hier qu’il ne participerait pas aux quatre prochains débats prévus la semaine prochaine.

La grave attaque au couteau dont il a été victime début septembre lui permet de s’y soustraire sans s’affaiblir politiquement. « Haddad devrait sortir gagnant d’un débat public, il est bien mieux préparé », analyse Rodrigo Prando, professeur à l’université Mackenzie. Pour le candidat du PT, un débat permettrait de convaincre des indécis ou des centristes.

Mais la possibilité d’accroître son score est faible pour le candidat du PT, assure le chercheur : « Pour le moment, tout laisse penser que l’abstention va augmenter au deuxième tour. Beaucoup de Brésiliens rejettent les deux finalistes. » Plus que de convaincre, Haddad se doit de rassembler autour d’un nouveau projet transpartisan et prouver qu’il va gouverner pour tous. Une tâche bien plus difficile que celle de Bolsonaro, qui devrait maintenir un discours basique et tenter de se montrer conciliant, notamment envers les femmes et les habitants du Nordeste, chez qui il a du mal à percer.

Pour rassembler, Haddad doit se poser en « défenseur d’une démocratie en danger », veut croire Pedro Massoni, professeur à l’Université pontificale catholique de Rio (PUC). Contre l’idée qu’il est le pendant de l’extrémisme de Bolsonaro, Haddad veut apparaître comme le pacificateur d’une nation déchirée. Il a notamment recadré avec fermeté un ancien responsable du parti qui avait déclaré que « c’était une question de temps avant qu’on ne prenne le pouvoir ».

Pour contrer l’influence énorme de Bolsonaro sur les réseaux sociaux, rien n’est laissé au hasard. Sur les filtres des photos de profils Facebook des soutiens d’Haddad, la traditionnelle couleur rouge du PT laisse la place au vert et au jaune, couleurs du drapeau national. Un moyen graphique de signaler une ouverture vers le centre.

Les réseaux sociaux ont une importance fondamentale dans l’élection, assure Pedro Massoni : « Le pouvoir et l’influence des médias traditionnels ne sont plus les mêmes qu’auparavant. » Les critiques formulées par les médias sont rejetées par les électeurs de Bolsonaro, qui le considèrent persécuté par « le système ».

Pour réussir les alliances nécessaires à la formation d’un très hypothétique « front républicain » – un concept notamment français, qui semble difficile à importer dans le débat public brésilien, si l’on en croit plusieurs universitaires interrogés ici par Mediapart –, Jacques Wagner, un influent cadre du parti un temps pressenti comme possible candidat, a commencé à faire jouer ses qualités de négociateur en rendant visite à plusieurs leaders politiques. À gauche, les partis ont apporté leur soutien à Haddad « au nom de la démocratie ».

Mais ailleurs, la tâche s’annonce difficile : le PSB (centre) soutient le PT, sauf à São Paulo et à Brasilia, deux importants collèges électoraux. D’autres petits candidats ont annoncé ne soutenir aucun candidat. Le plus folklorique a déclaré ne pouvoir s’allier qu’avec Jésus, le moins cohérent ne soutient personne mais affirme son opposition au PT.

Le PSDB (droite), qui s’est effondré dimanche avec seulement 4,7 % des voix, se déchire. S’il se déclare officiellement neutre, il laisse ses membres choisir publiquement leur camp. L’ancien président Fernando Henrique Cardoso, issu de ce parti et que Bolsonaro avait pourtant appelé à « fusiller », s’est déclaré neutre.

Considéré comme « le plus tucanos [le nom donné aux membres du PSDB – ndlr] des pétistes », Haddad devrait malgré tout convaincre une partie de la classe politique. Mercredi soir, il a d’ailleurs réuni chez lui des Tucanos. « Mais même avec un front républicain solide, rien ne dit que les électeurs vont suivre les recommandations de leurs leaders », détaille Rodrigo Prando. L’« antipétisme » – l’opposition au PT – mais aussi un sentiment de ras-le-bol généralisé vis-à-vis du monde politique sont particulièrement forts dans ses élections, et constituent le terreau qui permis l’ascension de Bolsonaro.

Au-delà de la perspective de la victoire, ces alliances sont essentielles. Même si le PT est la première force de l’Assemblée, il ne représente que 11 % des parlementaires avec 56 députés. Pour gouverner ou organiser un front d’opposition efficace, il faut former une coalition la plus ample possible, face à une Assemblée encore plus conservatrice que la précédente.

« Le PT se recentre lors du deuxième tour, c’est une habitude du parti. Mais Haddad va devoir insister davantage, ça s’annonce bien plus difficile cette année », analyse Pedro Massoni. Dans cette optique, sa visite à Lula dès le lendemain du premier tour n’était pas forcément bienvenue. Elle a offert de nouvelles munitions au camp Bolsonaro, lequel ironise sur un candidat qui « reçoit ses ordres d’un prisonnier ».

Pour autant, selon des sources internes au parti, c’est la dernière fois qu’il devrait s’y rendre. Après avoir passé le premier tour à marteler le slogan « Haddad c’est Lula », le PT cherche maintenant à montrer qu’il est un candidat à part entière. Jacques Wagner a ainsi déclaré au lendemain du premier tour : « Il est arrivé jusqu’ici comme le substitut de Lula, maintenant le deuxième tour, c’est son affaire. »

Si le front républicain est important, un gouverneur du Nordeste allié du PT assure que l’essentiel est de « montrer au peuple que Bolsonaro n’est qu’un Michel Temer en pire », en référence au président conservateur sortant, qui avait remplacé Dilma Rousseff en 2016. Pour reconquérir une partie des déçus du PT ou des admirateurs de Lula qui n’ont pas confiance en Haddad, le PT devrait ainsi faire passer l’idée que les politiques ultralibérales proposées par le conseiller économique de Bolsonaro – que vise par ailleurs une enquête anticorruption,a-t-on appris mercredi– ne sont que la continuation de la politique du président par intérim, particulièrement impopulaire avec 3 % d’opinions favorables.

Les propositions simplistes de Bolsonaro sur la sécurité doivent être aussi combattues par un marketing efficace, juge-t-on au PT. Car le terrain est glissant pour Haddad, qui propose une politique plus complexe à expliquer et peut se retrouver piégé par l’efficacité des outrances verbales de son adversaire. Sur la corruption, largement associée au PT après un bombardement médiatique intense, Haddad doit prouver qu’il représente « un nouveau PT ».

En bonne position, le candidat d’extrême droite devrait lui éviter de s’exposer et se laisser porter par un mouvement de fond. « Jusqu’ici, ses électeurs ne semblent pas lui reprocher ses erreurs, mais mieux vaut limiter les risques », analyse Rodrigo Prando. Reste que sa force, sa campagne décentralisée via les réseaux sociaux, peut aussi effrayer les indécis ou fragiliser ses tentatives de séduire l’électorat du Nordeste.

Au lendemain du deuxième tour, des partisans de Bolsonaro se sont déchaînés sur les réseaux sociaux contre les habitants de cette région, qui a voté en majorité en faveur d’Haddad. Dans tout le pays, une cinquantaine d’actes de violence physique contre des LGBT ou des personnes portant des habits ou des adhésifs contre le candidat d’extrême droite ont été commis par des soutiens de Bolsonaro.

« Ce n’est pas parce qu’il va tenter de montrer un visage moins radical que ses électeurs vont le suivre. Il y a déjà eu un assassinat à cause de divergences politiques », précise Rodrigo Prando en faisant référence au maître de capoeira assassiné dimanche, après une brève discussion politique, de douze coups de couteau dans le dos par un soutien de Bolsonaro. Interrogé à ce sujet, Jair Bolsonaro a simplement déclaré : « Je le déplore, mais qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ? » Un premier sondage publié jeudi soir le donne victorieux avec 58 % des voix.


Très intéressant échange sur le sens de la montée de Bolsonaro par Mediapart live

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