Édition du 13 novembre 2018

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Élections 2018

Les sondages : une arme de persuasion massive

Patrick Provost, Professeur titulaire à l’Université Laval, Chercheur au Centre de recherche du CHU de Québec et candidat pour Québec solidaire dans Jean-Talon (Sainte-Foy/Sillery)

À l’aube d’une campagne électorale provinciale qui s’étirera sur plus de 39 jours, de nombreux sondages tenteront, tant bien que mal, de dépeindre le portrait de la situation qui risque d’évoluer sur une base quotidienne.

Un mal nécessaire, les sondages ? Un mal, oui. Mais pas nécessaire. Je m’explique.

Déjà que j’étais sidéré d’apprendre que le Président d’un parti politique (Stéphane Le Bouyonnec, de la CAQ) trempait dans les prêts usuraires en Ontario (à des taux pouvant aller de 90% à 780% annuellement ; le maximum autorisé au Québec est de 35%), j’ai été stupéfait d’apprendre que le même homme était sur le Conseil d’administration (C.A.) de Léger Marketing. Qu’est-ce que le Président d’un parti politique fait sur le C.A. d’une firme de sondages qui se prononce sur la popularité de ce même parti versus d’autres partis ? Ne pourrait-on pas soulever de possibles conflits d’intérêts ?

Le sondage est un formidable outil pour connaitre l’opinion des gens ; une série de questions sont alors posées à un certain nombre de personnes (le plus souvent par téléphone ou en ligne), puis les résultats sont compilés et ensuite transposés à la grandeur du Québec.

Dans un contexte électoral, les firmes de sondages sont mandatées par un ou des médias, ou une organisation politique, qui cherchent à valider l’intérêt de la population vis-à-vis certaines propositions ou certains enjeux de société.

Utilisé par un parti politique, à l’interne, un sondage peut permettre à ce parti de mieux connaitre l’opinion de l’électorat vis-à-vis certaines de ses propositions, d’ajuster sa stratégie en conséquence et de prévoir les coups à l’avance.

Lorsque le sondage est commandé par un média, et que ce dernier en diffuse ensuite les résultats à la population, le sens du sondage est aussitôt travesti, et ses résultats traités, et interprétés par les auditeurs/trices ou lecteurs/trices, comme une nouvelle. C’est donc par l’utilisation des résultats du sondage que ce dernier peut influencer l’opinion publique et desservir les intérêts de celui qui l’a commandé.

Les résultats, représentant l’opinion de 1 000 Québécois.e.s, sont généralement transposés aux 8,5 millions de Québécois.e.s, avec les limitations que cela comporte : en particulier, la taille et la représentativité de l’échantillonnage de départ, mais également la démographie, les données socio-économiques des gens sondés, la formulation des questions, les commanditaires du sondage, l’objectivité des sondeurs, etc. Les résultats des sondages sont des opinions compilées à un moment donné et basées sur la connaissance du sujet questionné. Des données subjectives sont alors agrégées et converties en données quantitatives, dont le poids ne doit pas être sous-estimé.

Lorsque présentés par les médias, les résultats de sondages sont souvent interprétés comme des données probantes par les auditeurs/trices ou lecteurs/trices, qui, souvent, ne réalisent pas ce subterfuge. Prenez l’exemple du 3e lien à Québec : une majorité de gens a exprimé une opinion en faveur du 3e lien. Doit-on pour autant en conclure que le 3e lien doit être construit ?

Pour la plupart des gens sondés, ce qui compte, c’est le présent et leur réalité, c’est-à-dire les embouteillages dans lesquels ils/elles sont empêtré.e.s pendant des heures chaque semaine. La proposition d’ajouter des voies supplémentaires apparait alors comme une solution logique et souhaitable.

Cependant, une opinion à courte vue ne vaut pas un jugement éclairé d’une vision plus globale de la problématique, appuyée sur des études/données pertinentes, des analyses rigoureuses et une planification à long terme.

Par exemple, est-ce que les gens seraient toujours favorables et prêts à débourser plusieurs milliards de dollars de leurs impôts pour la construction d’un 3e lien, s’ils savaient, qu’au Texas, la plus large autoroute du monde (la Katy Freeway ; 26 voies) est encore bouchée ? Se déplacer à Houston est toujours plus difficile malgré les milliards dépensés dans les nouvelles routes. Pourquoi ? La raison en est fort simple : quand on construit de nouvelles routes, on incite plus de gens à prendre leur voiture (et/ou à s’installer à des endroits éloignés de la ville et accessibles uniquement en voiture), et les bouchons s’accentuent. C’est un phénomène bien connu, appelé paradoxe de Braess, ou trafic induit. Pourquoi serait-ce différent à Québec ?

Coincés dans le tourbillon sans fin de la vie qui s’accélère, les gens ont de moins en moins le temps et/ou l’intérêt de se renseigner et de réfléchir, et n’émettent que des opinions à courte vue. Il leur est donc facile de s’approprier les résultats d’un sondage diffusé par un média, où l’information est concoctée de manière à faciliter cette transmission.

Plusieurs perçoivent ces sondages comme un avis à tenir compte pour voter et s’épargnent l’effort de devoir s’informer et réfléchir pour prendre une décision éclairée.

D’autres vont s’approprier cette information et chercher à s’y conformer, afin de ne pas se sentir exclus de la société.

Un phénomène semblable se produit quand les gens se fient sur les sondages et votent de manière “stratégique” pour “gagner leurs élections” ou défaire un gouvernement en place.

C’est que les sondages sont ainsi faits que l’opinion de quelques centaines de personnes peut influencer l’opinion de 8,5 millions d’autres Québécois.e.s.

À l’évidence, les sondages, combinés aux médias écrits, télévisuels ou sociaux, sont la plus puissante arme de persuasion massive déployée pour influencer la population.

En cette ère de manipulation des médias et de désengagement de la population vis-à-vis nos Institutions démocratiques, un vote informé et réfléchi vaut son pesant d’or.

Dans le but de préserver, un tant soit peu, l’exercice démocratique que représentent les élections, il serait tentant de demander au Directeur général des élections du Québec (DGEQ) de proscrire toutes interférences externes aux débats politiques, y compris les résultats de sondages, de la sphère publique. Cela aurait pour effet d’inciter les gens à faire un minimum d’efforts pour se renseigner, réfléchir aux différentes options politiques qui lui sont présentées et faire le choix qui correspond le plus à ses aspirations qu’il/elle a pour le Québec, par respect envers les autres membres de la société québécoise.

Que les gens décident de voter pour la CAQ, après avoir pris connaissance de leurs propositions, de les avoir traités sur le même pied que celles des autres partis, d’avoir évalué leur impact sur notre société et y avoir réfléchi, je respecterais leur choix.

Cependant, si les gens votent pour la CAQ simplement parce qu’ils se présentent comme le parti du “changement”, sans connaitre les véritables valeurs et propositions de ce parti, je ne serais pas d’accord. Et je le serais encore moins si leur jugement est influencé par les résultats des multiples sondages de la firme Léger Marketing (…), diffusés à satiété et donnant la victoire à la CAQ avant même le début de la campagne électorale…

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