Édition du 19 juin 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

Péril en la demeure

On se demande quelques fois pourquoi le dispositif du pouvoir capitaliste tient toujours la route, après des années de crises, de révoltes, de résistances. En 1886 à Chicago, 300 000 ouvriers et des ouvrières en grève avaient secoué le monde. Partout dans le monde, le réveil était sonné. Plus tard au vingtième siècle, ça a continué en se déplaçant vers d’innombrables multitudes entre Berlin, Moscou, Shanghai, Buenos Aires. C’était, comme le disant le grand poète cubain José Marti, « l’heure des brasiers ». Depuis quelques années, un autre grand cycle de mobilisations a surgi à travers les « printemps » des peuples à Tunis, Dakar, Istanbul, Madrid, Sao Paulo, pour déboucher chez nous avec les Carrés rouges. Dignité, droits des peuples, une vie meilleure, un respect de la pachamama, les revendications s’accumulent, et au-delà de l’incroyable diversité des peuples, se ressemblent.

Alors la question se pose, camarades : pourquoi pas cela ne finit pas finir ?!?

Pendant longtemps, la pensée critique a eu une tendance qu’on pourrait appeler optimiste, avec une petite teinte de naïveté. On pensait que le capitalisme allait tomber, que l’histoire tournait pour nous. Comme on le disait en Angola au moment de la lutte de libération, « la victoire est certaine ». Les outils qui étaient alors à la disposition des peuples étaient quelques fois simplistes, déterministes. L’œuvre rigoureuse des grands penseurs comme Marx était déformée, évitant des zones obscures, des points de rupture, comme par exemple, la question du colonialisme et de l’impérialisme. Cela a pris du temps avant que des mouvements socialistes reconnaissent que, derrière le grand drapeau de l’Internationale, il y avait des contradictions, et que la pernicieuse idéologie du pouvoir avait pénétré des couches populaires au point où celles-ci finissaient par appuyer les opérations de pillage et de massacres perpétrés contre ce qu’on considérait comme des « barbares ».

Des peuples invisibles se sont alors révoltés et ont affirmé haut et fort qu’il n’y aurait jamais ni transformation ni égalité tant que cette structure d’oppression tenait en place. Leur message au tournant de 1968, a fait en sorte qu’un grand nombre de socialistes a enfin compris pourquoi il fallait se battre, avec les peuples du sud, mettant ainsi en mouvement un nouvel internationalisme, avec nos camarades de Cuba, du Vietnam, du Chili, etc.

Pour autant, le dispositif du pouvoir a continué son travail, dans la bonne tradition du « divide and rule ». Les pratiques coloniales ont également inclus la « gestion » de l’exil forcé, appelée « émigration » de millions de gens du sud, qui ont fini par constituer une grande partie des couches populaires et ouvrières du nord. Pour maintenir le cap, il a fallu développer une nouvelle version de la pensée coloniale, le « eux » et le « nous », où on inculquait aux masses l’idée que ces « autres » étaient encore (et toujours) des demi-civilisés. Un nouveau racisme de masse a pris forme, pendant que les impérialismes se sont permis de relancer les conquêtes et les prédations dans le cadre de la « guerre sans fin » décrétée par les États-Unis et ses alliés subalternes au tournant du millénaire.

Aujourd’hui, cette idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde est savamment entretenue par les médias mercenaires, comme le réseau Quebecor par exemple. On l’entend 1000 fois, le problème, comme le dit Joseph Facal, est que les « autres » n’acceptent pas nos « valeurs ». Le danger dans sociétés, ce n’est pas l’accaparement par le 1 %, mais la femme voilée au coin de la rue, ou encore d’obscurs « terroristes » qui ont le malheur de se trouver devant le rouleau compresseur impérial à Gaza, Bagdad ou Kaboul. La violence utilisée par ces terroristes est certes inhumaine et inacceptable, bien qu’à l’échelle morbide des conflits, elle ne constitue qu’une infime fraction des dommages que font les énormes machines de guerre impérialistes.

Cette invasion des esprits pénètre loin et fait des ravages. Des militants et des militantes succombent parfois à cet assaut. On va penser que les invasions impérialistes sont justifiées parce que le colonialisme va « libérer les femmes ». Derrière les revendications des immigrants et immigrantes pour la dignité et la reconnaissance se cache un ombre complot. Cela m’a frappé récemment en constatant que, parfois, des gens dans des assemblées de Québec Solidaire, avaient de la misère à accepter que des femmes voilées prennent la parole, comme s’il y avait incompatibilité entre le désir d’afficher des convictions et la participation à un projet d’émancipation. Cela serait exagéré de dire que cette répulsion est dominante, mais cela serait aussi une erreur de penser que cette islamophobie est totalement disparue.

Peut-être que le problème devient même un peu plus grave, car d’autres camarades se plaignent du racisme systémique qui continue de sévir ici et là, y compris, il faut le dire, dans certains mouvements populaires et de gauche où on ne voit pas souvent des personnes issues de l’immigration dans des fonctions de responsabilité.

Il ne suffit pas de dire, « nous comme contre le racisme et le colonialisme ». Cela n’est pas suffisant, cela ne l’a jamais été.

La discrimination contre toutes ses formes est une pièce essentielle dans le dispositif du pouvoir, et il faut la confronter, pas seulement avec des résolutions en fin de congrès, mais dans nos stratégies de luttes, dans nos manières de fonctionner, dans la place que réclament nos camarades venus d’ailleurs.

C’est une question de principe, éthique, mais c’est aussi une question pratique, alors que la démographie change à vue d’œil (allez dans les écoles à Montréal pour le voir ») et que les pouvoirs jouent sur tous les registres de l’ethnisme, du nationalisme ethnique, de la ghettoïsation. On ne fera jamais un peuple résistant en disant aux « autres » de se tasser, de se nier, d’attendre d’être sauvés par la « civilisation ».

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