Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Les 100 premiers jours du gouvernement péquiste

Perspectives à la suite des élections québécoises

En annulant la hausse et la Loi 12, Mme Marois a pu rallier à elle beaucoup d’étudiant-e-s tout en s’assurant que la grève prenne fin. Certes, c’est grâce à l’ampleur de la lutte que la direction du PQ a été forcée de faire cela. Cependant, il s’agit aussi d’un stratagème de sa part pour gagner l’appui des personnes et des organisations « progressistes » en réanimant les prétendues visées social-démocrates du parti. L’abolition de la taxe santé, la hausse des impôts pour les riches et la fermeture de Gentilly 2 font également partie de cette manœuvre visant à se démarquer du PLQ. Or, les partis traditionnels nous ont largement habitué à ce genre de petit jeu de séduction, mais au final, ils finissent toujours par se plier aux règles du capitalisme. Nous n’avons qu’à regarder le Parti socialiste français pour s’en rendre compte.

(- Ce texte est la deuxième partie d’un texte intitulé : LA PROCHAINE ÉTAPE
Bilan et perspectives d’Alternative socialiste sur la grève étudiante et les élections québécoises de 2012. - )

Une courte lune de miel à prévoir pour le PQ

Avec la crise économique mondiale, les grands capitalistes ne permettent même plus la voie de sortie keynésienne, viendra alors le temps des coupures et des hausses de tarifs. La direction du parti en est d’ailleurs consciente et c’est pour cela qu’elle a notamment l’intention de proposer l’indexation des frais de scolarité lors de son éventuel Sommet sur l’éducation. La nature de collaboration de classes du PQ le forcera également à rendre des comptes au patronat qui en demande encore et toujours plus. Il passera donc tôt ou tard ses propres politiques d’austérité, avec l’aval de la CAQ et du PLQ. Le ministre des Finances vient également de « découvrir » un trou de plus d’un milliard de dollars dans les finances de l’État et a publiquement annoncé sa volonté d’atteindre le déficit zéro, il s’agit d’un excellent prétexte pour sabrer dans nos conditions de vie et les services publics. Ce nouveau gouvernement est au pouvoir depuis moins d’un mois et il cherche déjà des excuses pour trahir la classe ouvrière, nous n’avons rien à attendre de ce parti.

Retour aux sources pour le PLQ

Du côté du PLQ, il sort assez gagnant des dernières élections. Malgré la crise étudiante, les scandales de corruption et les attaques menées contre les services publics, ce parti a eu une grande part des votes et quasiment le même nombre de députés que le PQ. Son score additionné à celui de la CAQ traduit un certain appui non négligeable aux mesures d’austérité qu’il a initié bien que cet appui soit basé sur de la désinformation quant aux nécessités fiscales du Québec, sur la peur du changement social et sur l’insatisfaction quant aux « alternatives » que nous offrent les autres partis. Pour tirer profit de cette situation, le PLQ qui doit se trouver un ou une nouveau-elle chef-fe devra aussi redynamiser l’ensemble du parti pour être apte à revenir à la charge et montrer qu’il est prêt à reprendre le pouvoir.

CAQ : populisme et affairisme

De son côté, la CAQ a eu moins de députés que prévu. Malgré le manque flagrant de cohérence dans son programme et l’absence d’une véritable organisation politique, son score est tout de même fort respectable. Pour l’instant, il est difficile de prévoir l’avenir de ce parti.

La base sociale du parti se compose principalement d’un éventail de gens d’affaires lésés tant par le PQ et le PLQ. Les partisans de François Legault misent beaucoup sur l’opportunisme et sur des appels au changement pour se différencier des autres politicien-ne-s et les gens se font toutes sortes d’attentes face à ce parti. Tout cela amène la CAQ à adopter des positions changeantes, incohérentes et dures à prévoir et ne fait pas d’elle un parti nécessairement plus à droite que le PLQ.

D’autre part, la Commission Charbonneau sur la corruption dans le monde de la construction risque d’éclabousser violemment le PQ et le PLQ. Ce momentum pourrait peut-être faire pencher l’électorat traditionnel de ces deux partis vers la CAQ lui permettant de continuer sa percée, voire même de remporter les prochaines élections.

Bref, soit la CAQ sera incapable de se frayer une place à droite ou entre le PQ et le PLQ et demeurera un tiers parti populiste et affairiste, ou bien il réussira à capitaliser sur l’insatisfaction à l’égard des deux grands partis.

Option nationale : le retour du nationalisme de gauche

Pour Option nationale, c’est avec amertume que les militants doivent se passer de députés : même leur chef Jean-Martin Aussant ne s’est pas fait élire. Avec le manque de ressources et de visibilité, le parti risque de tourner en rond et de ne pas se développer. Ce n’est pas le premier parti du genre à voir le jour puis à disparaître dans l’ombre. Et il en aurait été de même avec un député.

ON ne s’ancre pas dans les mouvements sociaux, ne se dote pas de structures démocratiques et se limite à adopter une plate-forme certes progressiste, mais tout de même incomplète et insuffisante pour remédier aux problèmes du capitalisme. Résultat : Le parti ne se base que sur l’électoralisme et il se couche devant les règles qu’impose le marché. Or, les capitalistes articulent toujours leur rhétorique nationaliste pour défendre plus ou moins ouvertement leurs propres intérêts. C’est le cas de la bourgeoisie québécoise qui se sert du souverainisme péquiste comme d’une arme de négociation face à Ottawa et un prétexte pour obtenir le soutien d’une grande partie de la population. N’ayant pas les moyens d’éviter ce piège, ON, en pensant qu’il s’agit de la voie d’accès la plus rapide vers la souveraineté, se rapprochera du PQ dès que ce dernier rebrandira la question nationale.

L’histoire nous démontre que vouloir l’indépendance à n’importe quel prix se traduit par ne jamais l’avoir vraiment. Il faut impliquer les travailleurs dans une démarche indépendantiste et intégrer le tout dans un projet de société qui leur est propre. La position de QS se rapproche d’ailleurs davantage de cela en voulant mettre sur pied une assemblée populaire chargée de rédiger une constitution québécoise. Nous devons cependant défendre cette position auprès de membres d’ON car ce sont des militant-e-s que nous sommes amenés à croiser souvent et qui pourraient travailler de manière plus cohérente dans QS. En ce qui concerne une fusion entre les deux partis, ce scénario est peu probable. Leurs visions de l’indépendance sont trop différentes présentement. De toute manière, cette démarche ne semble pas tant souhaitée ni par l’un ni par l’autre des partis et, si un tel scénario se produisait, il risquerait de renforcer l’aile droite électoraliste et réformiste de QS,

Québec solidaire : vers un parti de masse des travailleurs et des travailleuses !

En ce qui concerne QS, les résultats électoraux sont plutôt réjouissants. Élection d’une nouvelle députée (la coporte-parole Françoise David), doublement du nombre de votes et du membership ainsi qu’une montée significative de l’appui électoral dans certaines circonscriptions1. Mais la progression continue de ce parti au fort potentiel ne doit pas nous empêcher d’être critiques. Ces gains sont en dessous des attentes du parti. Le vote « stratégique » en faveur du PQ a fait mal, le manque de visibilité médiatique aussi, mais le problème fondamental est la difficulté de QS à clairement s’affirmer et vouloir devenir le parti du 99%.

Pour Alternative socialiste, QS se renforcera en s’ancrant chez les travailleurs et les travailleuses. La tâche du parti consiste à se construire afin de montrer qu’il représente la seule alternative visible à la logique néolibérale, et donc à tous les partis traditionnels prêts à appliquer l’austérité. Cette construction, elle ne se fera qu’en impliquant QS profondément dans les mouvements sociaux et syndicaux, et en jetant par-dessus bord cette peur de « récupérer » les luttes sociales.

Électoralisme

Le plus grand danger à court terme pour QS est sa dérive électoraliste. Plusieurs membres considèrent les élections comme une fin en-soi et non pas comme une tribune servant à alimenter le travail de terrain et la lutte des travailleurs. Ce danger est d’autant plus grand depuis les dernières élections puisque les chances de remporter davantage de comtés sont réelles. La direction du parti et l’aile droite peuvent considérer qu’il soit préférable de faire des alliances électorales ou encore de négliger la rue ou la rédaction du programme pour y arriver. Les prochains débats seront donc décisifs quant à l’avenir du parti.

QS n’est pas comme les autres partis, mais il n’est pas à l’abri de l’opportunisme pour autant. Par exemple, l’empressement de Françoise David à vouloir collaborer avec le PQ, alors que ce dernier n’a jamais démontré la moindre preuve de respect ni condamné les propos insultants de Gilles Duceppe à l’endroit d’Amir Khadir, est douteux. Comme nous l’avons déjà écrit, Québec solidaire doit briser les illusions entourant le PQ.2 Nous n’avons pas à faire de courbettes devant une organisation politique qui enlève la proportionnelle de son programme tout en faisant semblant d’être souverainiste et de gauche avant les élections, précisément pour bloquer la montée des Solidaires, puis qui accuse ensuite QS de diviser le vote !

Formation des membres

L’augmentation du nombre de membres ne signifie pas automatiquement augmentation du niveau de conscience. Le parti devra continuer de mettre des efforts dans l’éducation politique des membres. Il importe de développer collectivement une bonne analyse pour baser nos revendications et nos actions. Les formations solidaires montréalaises, par exemple, sont une excellente initiative et devraient être étendues à d’autres villes de la province. Le journal Solidarités devrait également paraître plus régulièrement, avoir son propre site web et un tirage plus régulier. Ce document est un excellent outil de discussions pour nos assemblées de cuisine ainsi qu’une manière de synthétiser nos idées et d’apprendre à les défendre dans la rue. D’autres outils du genre existent et peuvent être mis en place pour améliorer la formation au sein du parti.

Unité de la gauche anticapitaliste nécessaire

L’unité de l’aile gauche est également nécessaire dans le processus de formation et d’organisation politique, mais elle peine cependant à se matérialiser. Quelques appels ont été lancés en ce sens, parfois avec succès, mais ces initiatives ne se sont pas concrétisées dans le temps. Trop peu d’efforts sont déployés pour coordonner notre analyse et nos actions. Il faut impérativement renforcer l’aile gauche et favoriser la discussion entre ses différentes tendances. Dans un premier temps, se doter d’une structure permanente, comme un comité de coordination, réunissant toutes les tendances de l’aile gauche, pourrait nous permettre de mieux organiser nos interventions dans les instances du parti et contrebalancer l’influence de la direction et des mouvances plus électoralistes et réformistes. Si nous ne le faisons pas maintenant, l’anticapitalisme à la base de Québec solidaire risque de se diluer davantage. Le rôle du parti est d’utiliser son potentiel pour franchir une nouvelle étape dans l’élévation de conscience et l’organisation politique des travailleurs et de leurs alliés. Or, le virage progressif vers la droite qui nous guette ne ferait que reproduire les mêmes erreurs du passé.

Élargir sa base militante

L’image que les gens ont de QS comme étant un phénomène essentiellement montréalais, francophone et petit-bourgeois traduit une certaine réalité. Si nous espérons un jour former l’opposition officielle et profiter efficacement de cette position, il faut impérativement sortir de cette situation et consacrer l’essentiel de nos efforts à défendre les intérêts de l’ensemble des travailleurs et travailleuses du Québec. À titre d’exemple, très souvent le discours de QS ne se distingue pas vraiment du libéralisme de gauche (justice sociale, défense de la démocratie et du citoyen). Ces valeurs floues et abstraites peuvent conforter certain-ne-s militant-e-s, mais pas la classe ouvrière dont la réalité dépasse ce cadre. Il faut imbriquer tout cela dans la lutte que mène monsieur et madame Tout-le-Monde contre les conséquences du capitalisme. Il faut qu’ils et elles voient dans QS leur représentant politique légitime afin de les mobiliser contre les attaques de la classe dominante.

Tisser des liens à l’international

À moyen terme, QS devra tirer avantage à se lier avec les organisations internationales semblables à la sienne (l’ULA en Irlande, le PSOL au Brésil, Syriza en Grèce, le Front de Gauche en France, etc.). Aujourd’hui, tous les coins du globe, sauf les paradis fiscaux, sont en crise. L’intensité des attaques diffère selon les pays, mais partout la bourgeoisie saccage de plein fouet les acquis historiques de la classe ouvrière. Tous les moteurs de l’économie mondiale (États-Unis, Brésil, Euro, Chine) fonctionnent au ralenti ou stagnent. La crise actuelle va s’amplifier et l’élite tant économique que politique mondiale est incapable d’offrir une réponse claire et cohérente à la situation actuelle.

La bourgeoise est divisée quant aux solutions à envisager pour stimuler la croissance. La majeure partie de cette classe prône l’application stricte des principes du néolibéralisme. Par ses divers budgets d’austérité, les bourgeoisies nationales tentent de diminuer la dette des États, mais ces mesures, bien qu’elles réconfortent le capital financier, favorisent la désintégration des conditions de vie de la classe ouvrière. Il est impératif que QS s’engage activement à organiser des campagnes de solidarité et tisse des liens avec les organisations syndicales et de gauche dans le monde. Cela pourrait passer par la réactivation de la Commission mondialisation ou la création d’un Comité de solidarité internationale permanent. Malgré les différences de contextes, les travailleurs et les travailleuses de tout le globe luttent contre un ennemi commun et nous devons renforcer les liens qui nous unissent pour lutter ensemble et tirer profit des expériences d’ailleurs.

Alternative socialiste ne condamne pas la dérive électoraliste et la collaboration de classe uniquement par principe. Nous défendons ce point de vue par soucis tactique, parce que si QS ne le fait pas, il risque tôt au tard soit de devenir une coquille vide, comme les autres partis sociaux-démocrates, soit d’être pris au dépourvu lorsqu’il se fera violemment barrer la route par les classes dominantes. Certaines revendications de QS, telles que Pharma-Québec, attaquent durement les privilèges des multinationales. Il faut impérativement avoir conscience que lorsque QS va davantage s’approcher du pouvoir, leur réaction sera déjà habilement planifiée et lorsque l’offensive va commencer, le PQ ne sera pas un allié. Nous devons donc commencer à prévoir les coups, ne pas le faire serait irresponsable.

Alternative socialiste (Section québécoise du CIO)
4 octobre 2012

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