Édition du 26 juin 2018

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Arts culture et société

Philip Roth, le questionneur du « rêve américain »

En 2012, Philip Roth annonçait qu’il cessait d’écrire et déclarait : « J’ai 78 ans. Je ne connais plus les États-Unis aujourd’hui. Je regarde ce pays à la télévision, mais je n’y habite plus. » Avant l’élection de Donald Trump et la recrudescence des populismes dans le monde, Roth voyait juste.

Tiré du blogue de l’auteur.

J’aime des auteurs et autrices de pays, de langue et de périodes différents. Mais j’aime Philip Milton Roth, plus que tout autre écrivain.e. J’en ai acquis la certitude une dizaine d’années après l’avoir découvert au début des années 80.

Comme nombre de lecteur.ice.s, j’ai commencé par lire son ouvrage le plus connu, Portnoy’s Complaint (1969), mais certainement pas son meilleur. Roth est progressivement devenu mon écrivain préféré, une présence littéraire amicale et intime. C’est le seul auteur prolifique dont j’ai lu l’oeuvre intégrale, dont je relis certains romans, dont je lis et relis certains chapitres, de manière quasi-obsessive, parce qu’ils me font rire aux éclats ou m’émeuvent aux larmes.

Je me suis identifié à Nathan Zuckerman, l’écrivain, davantage encore à David Kepesch, le professeur. Je connais tous les recoins ouvriers de Newark, la ville du New Jersey où il est né et a grandi après la Deuxième guerre mondiale. Je connais cette ville et pourtant je n’y suis jamais allé. Philip Roth écrivait des romans qui parlent avec tendresse de la classe ouvrière juive de Newark. Lui même était issu de la petite classe moyenne juive socialement ascendante. Ses parents, de langue Yiddish, étaient originaires d’Ukraine. Il abordait également les thèmes du “rêve américain” et son revers, du désir sexuel et des relations entre hommes et femmes, de la vieillesse, de la maladie, de la mort, du fascisme américain (The Plot Against America, 2004, à propos du président Charles Lindbergh, le pilote d’avion antisémite et aux sympathies nazies), l’amitié, la famille (juive), du monde qui change, de la nostalgie de la jeunesse, etc.

Pour ses détracteurs, c’était un romancier misogyne, un auteur “pour mecs”. Ce n’était pas un militant féministe (dans les faits, très peu d’hommes le sont), mais je ne crois pas qu’íl était misogyne. Dans nombre de ses romans, les personnages féminins, plus courageux, sociables et intelligents, prennent l’ascendant sur des personnages masculins, fâlots, empêtrés dans leurs désirs et de vélléitaires actions.

Roth écrivait des romans typiquement américains : des histoires souvent conçues à partir de faits banals, et qui prennent soudainement une tournure extraordinaire, épique, biblique. C’était un être urbain, même s’il habitait depuis longtemps à la campagne dans le Connecticut. La plupart de ses histoires se déroulent dans un environnement citadin et lettré (avec des artistes, des universitaires ou des médecins). Mais il savait aussi mettre en scène les héros de baseball de sa jeunesse, des adolescents et des scouts dans un camp de vacances dans le New Jersey, sa famille, l’enfance.

Philip Roth me fait rire. Il riait des juifs, c’est-à-dire de lui même, de sa famille, querelleuse, bruyante, théâtrale et aimante jusqu’au bout. J’ai lu tous ses romans, car en commençant chacun de ses ouvrages, j’avais la certitude que Philip Roth allait raconter une histoire haletante, pleine de rebondissements à partir d’un aspect banal de la comédie humaine. Je savais, de surcroît, qu’il, allait me faire rire. Que d’auteur.ice.s, connu.e.s ou pas, échouent à mes yeux dans ce domaine essentiel de la littérature…

Dans la série du personnage Zuckerman, j’aime The Counterlife (1986), I Married a Communist (1998), mettant en scène le McCathysme qui affecta de nombreux artistes juifs, The Human Stain (2000) ou Exit Ghost (2007) qui évoquent le désir sexuel en éveil, puis son déclin au fur et à mesure que le personnage vieillit. Ses derniers romans consacrés à la maladie et à la mort (la mort de ses ami.e.s de jeunesse, un thème qui le hantait) sont sombres mais intéressants (Everyman, 2006, The Humbling, 2009 ou Nemesis, 2010).

La saga du personnage Kepesh est amusante et auto-ironique (The Breast, 1972, The Professor of Desire, 1977). La mise en scène d’un professeur déclinant (The Dying Animal, 2001) est plus noire. C’est une autre facette auto-biographique, le Philip Roth intellectuel.

I Married a Communist (1988) fera aimer l’Amérique juive et communiste des années 50-60 au plus primaire des antiaméricains de la gauche française ! Ira Ringold, star du music hall et communiste, est le personnage le plus hilarant qui soit. Ses colères et sa capacité à cliver et se faire des ennemi.e.s sont remarquables.

Il y a tant d’autres livres que j’aime, mais il serait inutile de tous les mentionner pour ne pas prolonger indéfiniment ce billet. Un dernier mot cependant : je crois que The American Pastoral (1997) est le roman de Philip Roth que je préfère. C’est l’histoire du business man Seymour “Swede” Levov qui tente de secourir sa fille Merry, engagée dans la lutte armée d’extrême gauche dans les États-Unis de la fin des années 60, puis entraînée dans la spirale de la drogue et de la prostitution. Roth y aborde le thème du racisme anti-Noir dans la société états-unienne (sur fond d’émeutes raciales à Newark), ainsi que le scandale de Watergate, un tournant dans la politique washingtonienne. Dans ce roman, le “rêve américain” déraille devant nos yeux. C’est l’un des romans les plus marquants, peut-être le plus marquant, que j’ai lus à ce jour. Cette histoire me hante et j’y pense souvent.

Dans American Pastoral et d’autres romans, Philip Roth devient le grand questionneur du “rêve américain”, celui qui promet à chacun.e la réussite sociale basée sur la famille, le travail et l’honnêteté. Son écriture se pose dans les interstices de ce “rêve”, et montre combien celui-ci est aléatoire et fragile. Roth pourfendait les traditions familiales (dès son premier roman Goodbye, Colombus, 1959), religieuses (Operation Shylock : A Confession, 1993, s’attirant au passage la haine d’idiot.e.s qui le décrivait en “self-hating Jew”), le puritanisme culturel et sexuel (dans la plupart de ses romans) et les expériences politiques autoritaires voire totalitaires (The Prague Orgy, 1985).

En 2012, Philip Roth annonçait qu’il cessait d’écrire et déclarait : “J’ai 78 ans. Je ne connais plus les États-Unis aujourd’hui. Je regarde ce pays à la télévision, mais je n’y habite plus.” Avant l’élection de Donald Trump et la recrudescence des populismes dans le monde, Roth voyait juste.

Twitter : @PhMarliere

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