Édition du 13 novembre 2018

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Afrique

Pik Botha, un pingouin qui savait nager entre deux eaux

Il a été ministre des affaires étrangères du régime d’apartheid de 1977 à 1994, puis ministre de l’énergie et des ressources minières sous la présidence de Nelson Mandela. Il est mort le 12 octobre à l’âge de 86 ans. Il a été un des acteurs clés de la transition. Bon vivant, amateur de bonnes blagues, un « brave type au service d’un mauvais gouvernement » comme l’avait dit un diplomate ?

Tiré du blogue de l’auteure.

Le Président Ramaphosa a rendu hommage à un homme qu’il a beaucoup fréquenté pendant les quatre années de négociations, de 1990 aux élections de 1994. On se souviendra de lui, a dit le Président sud-africain, pour son soutien à la transition démocratique du pays, et d’avoir compris dès le milieu des années 1980, que le régime d’apartheid était condamné.

L’ancien Président FW De KLerk a rendu hommage à sa clairvoyance politique et à la façon dont il a fait face à la pression internationale « jusqu’à ce que la chute du communisme international en 1989 ouvre la voie aux négociations qui ont conduit à l’établissement d’une démocratie non-raciale ». Une façon indirecte de se rendre hommage à lui-même qui a fait le discours historique du 2 février 1990 annonçant la légalisation de tous les partis interdits et la libération de Nelson Mandela.

Qui était donc ce pingouin sympathique et intelligent

Né en 1932, Roelof Frederick Botha, surnommé Pik, un diminutif pour pingouin en Afrikaans, a fait des études de droit et intégré l’administration du ministère des affaires étrangères dès 1953, pour en devenir le ministre en avril 1977. Autrement dit, la diplomatie de son pays n’avait aucun secret pour lui. Il a su défendre la politique d’apartheid avec autant de vigueur qu’une politique d’ouverture aux changements quand il a senti que le vent tournait en faveur des opposants au régime. Mais d’après un des vétérans de l’ANC, Mac Maharaj, il serait faux de le classer « verlig » ou « verkramp », les deux termes afrikaans pour désigner les colombes et les faucons de l’apartheid. Il s’était attiré les foudres de son président, PW Botha, le vieux crocodile, pour avoir osé dire en 1986 que l’Afrique du Sud aurait un jour un président noir !

Et pourtant pendant des années, il a été au service du régime d’apartheid et a défendu sa politique brutale contre les opposants et justifié l’agression des pays voisins. Son habileté de diplomate lui a permis de tisser un réseau d’hommes d’affaires prêts à violer les sanctions imposées par les Nations unies. Dans un entretien accordé à Hennie van Vuuren , il a résumé l’affaire par cette phrase lapidaire « Je vous ai parlé du pouvoir de l’argent, vous ne comprenez pas cela »[1] .

En tant que ministre des affaires étrangères, il a joué un rôle crucial pendant la guerre froide et il a négocié l’accord tripartite entre l’Afrique du Sud, l’Angola et Cuba qui aboutira au retrait des forces étrangères en Angola et à l’indépendance de la Namibie. En 1979, il avait participé aux accords de Lancaster qui mèneront un an plus tard à l’indépendance du Zimbabwe ; en 1985 aux Accords de Nkomati entre le Mozambique et l’Afrique du Sud. La vie diplomatique de Pik Botha est un livre ouvert sur l’affrontement Est–Ouest sur le continent africain où tous les coups étaient permis.

Pik Botha s’est retiré de la vie politique en 1996 après avoir servi deux ans comme ministre de l’Energie et des Ressources minérales, un poste où ses anciennes relations ont du être utiles, sous la présidence de Nelson Mandela. Pour achever son parcours en noir et blanc, comme le plumage du pingouin auquel on le comparer quand il mettait un costume, on dit qu’il est devenu membre de l’Anc en 2000, mais il a fermement démentie cette information en 2013.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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