Édition du 20 novembre 2018

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Amérique centrale et du sud

Plus de 37.000 disparus au Mexique

José Ángel Alvarado était en train de bavarder avec sa cousine Nitza Paola devant la maison de ses beaux-parents, dans la municipalité de Buenaventura, dans l’État de Chihuahua, dans le Nord du Mexique, lorsqu’ils furent arrêtés par un commando militaire. Le soir même, leur nièce, Rocío Irene, a également été enlevée par des militaires alors qu’elle se trouvait à son domicile. Ces faits sont survenus le 29 décembre 2009 et depuis lors ces trois personnes sont toujours portées disparues.

Tiré de Equal Times.

Trois membres de cette famille ont donc disparu et sont parmi les 37.435 cas de disparition recensés par le gouvernement mexicain entre 2007 et avril 2018. Les autorités ont reconnu que ces chiffres se situent sans doute bien en deçà de la réalité puisque beaucoup de cas n’ont pas été signalés et que de nombreux autres sont survenus depuis le mois d’avril.

Le gouvernement mexicain passe actuellement en jugement devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour l’affaire concernant José Ángel, Nitza Paola et Rocío Irene. C’est la première fois (après les affaires survenues durant la période nommée la « guerre sale », dans les années 70, où des centaines de Mexicains engagés dans la guérilla avaient été portés disparus) que le Mexique se retrouve sur le banc des accusés, dans le contexte actuel de lutte contre le trafic de stupéfiants, comme l’a déclaré Alejandra Nuño à Equal Times. C’est Mme Nuño qui a porté l’affaire devant le système interaméricain de protection au nom de la Commission des droits humains des femmes de Chihuahua.

D’ailleurs, il n’est pas rare de voir plusieurs membres d’une même famille portés disparus, soit parce qu’ils ont été interpellés par des agents de l’État, soit parce qu’ils ont été enlevés par des particuliers qui bénéficient de la complicité de membres corrompus des forces de l’ordre, aussi bien policières que militaires.

Plusieurs membres de la famille de José viennent aussi grossir les chiffres des disparitions. José vit maintenant à Mexico, où il a dû trouver refuge après avoir reçu de multiples menaces de mort pour avoir exigé justice pour ses deux frères, un cousin et deux de leurs collaborateurs enlevés par la mafia dans l’État de Guerrero, l’un des plus pauvres du pays.

Tous habitaient la ville de Chilapa et se sont retrouvés au mauvais moment, au mauvais endroit, sans que l’on sache avec certitude pourquoi ils ont été enlevés par une bande de délinquants liée à un des groupes mafieux qui se disputent la zone, dans un contexte de conflit permanent qui fait figurer Chilapa au troisième rang des municipalités les plus violentes du Mexique, selon l’étude menée par l’organisation Conseil citoyen pour la sécurité publique et la justice pénale. Chilapa est devenue de toute évidence la porte de sortie de la résine d’opium produite dans les montagnes de cette zone de l’État de Guerrero.

La camionnette dans laquelle ils circulaient a été dérobée également par le commando qui les a enlevés, et grâce à son GPS la famille Díaz Navarro a pu déterminer le lieu où ils se trouvaient après l’enlèvement, mais la police a refusé de leur porter secours par crainte de déclencher une fusillade avec de nombreuses victimes. C’est du moins l’argument employé par les autorités, comme l’a expliqué José à Equal Times.

Cet épisode n’est malheureusement pas un cas isolé. Deux semaines auparavant, dans un autres État, un commando militaire avait exécuté un groupe de ravisseurs présumés, et deux mois plus tôt, 43 étudiants avaient été portés disparus dans la municipalité d’Ayotzinapa, dans l’État de Guerrero. Cet événement tragique avait eu une portée internationale et l’enquête menée par le gouvernement mexicain a ensuite été réexaminée, puis réfutée par un comité spécial nommé par le gouvernement et soutenu par la Commission interaméricaine des droits humains.

Les 43 étudiants d’Ayotzinapa sont toujours portés disparus et les familles des victimes n’acceptent pas la version officielle qui a conclu à l’incinération des jeunes par un cartel de la drogue qui se serait débarrassé des restes en les plongeant dans une rivière.

Comme toutes les familles de disparus, ils exigent que les 43 victimes soient retrouvées vivantes.

Le Mexique tout entier ressemble à une fosse clandestine

Ces plus de 37.000 disparus pourraient se trouver parmi les corps qui ont déjà été exhumés des 1.307 fosses répertoriées par l’institution chargée de la défense et protection des droits humains au Mexique, la CNDH (Commission nationale des droits humains).

Dans ces fosses, et en particulier grâce au travail des groupes de mères et de proches des personnes disparues, 3.926 corps ont été retrouvés. La dernière fosse a été découverte il y a moins d’un mois dans l’État de Veracruz et 166 crânes y ont été trouvés.

La situation des disparus au Mexique est si grave qu’une loi relative à la disparition forcée des personnes a dû être adoptée ; il a fallu instaurer un registre de toutes les personnes disparues et mettre en place un Système national de recherche des personnes.

Le ministre de l’Intérieur, Manuel Navarrete Prida, a déclaré que grâce au recoupement d’informations entre différents organismes d’État du Mexique, 4.500 coïncidences avaient pu être établies entre les restes retrouvés et les rapports sur les personnes disparues ; parmi elles, 340 personnes ont déjà été formellement identifiées (avec nom et prénom), dont plus de 300 étaient portées disparues depuis plus de dix ans.

Les chiffres avancés par le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées permettent de se faire une idée du drame vécu par des milliers de familles mexicaines et centraméricaines (de nombreux migrants traversant le territoire mexicain vers les États-Unis ont également disparu). Depuis 1980, le Groupe de travail a été saisi de 56.363 cas survenus dans 112 pays ; il a pris contact avec ces pays, leur demandant de porter leur attention sur ces affaires.

La cause : le recours aux forces armées dans la lutte contre le trafic de drogue

De l’avis de, qui Santiago Corcuera a participé à ce Groupe de travail de 2004 à 2010, il en a été le président de 2006 à 2009 et a fait partie du Comité sur les disparitions forcées de 2013 à 2017. D’après lui, cette nouvelle vague de disparitions est une conséquence de la guerre engagée en 2006 par l’ex président Felipe Calderón contre le trafic de stupéfiants, en vertu de laquelle les forces armées ont été positionnées dans la rue pour assurer l’ordre public.

« À la fin du gouvernement (du président Vicente) Fox, il n’y avait pas de disparitions. Son gouvernement s’était montré très tolérant à l’égard du trafic de drogue et aucune disparition n’était signalée. En 2008, le Groupe de travail a été informé d’un tel nombre de cas que ses membres, alarmés, ont demandé à effectuer une visite au Mexique en 2011, car ce pays comptait plus de cas que n’importe quel autre », rappelle M. Corcuera.
M. Corcuera affirme que tous les rapporteurs de l’ONU et tous les organismes de droits humains sont arrivés à la conclusion que c’est la décision erronée de recourir aux forces armées pour assurer l’ordre public qui a déclenché une spirale de violence. « Cela se transforme en tornade de destruction massive », précise l’expert.

Toute la responsabilité politique et historique, « et j’espère également un jour juridique, revient à Calderón Hinojosa », souligne-t-il.

Bien que difficiles à imaginer, ces statistiques concernent aussi des enfants : 547 enfants de 0 à 4 ans sont portés disparus ; 517 de 5 à 9 ans et 1861 adolescents de 10 à 14 ans.

Sur le total de 37.435 personnes portées disparues, le nombre d’hommes est d’environ trois fois celui des femmes : 27.913 et 9.522, respectivement.

Selon Alejandra Nuño, les disparitions ne peuvent être attribuées à une cause unique au Mexique, car elles dépendent entre autres de l’âge, de la profession, du lieu, du sexe, de la nationalité. « Les disparitions d’enfants ne répondent pas aux mêmes modes opératoires que celles des migrants, des professionnels, des étudiants ou des femmes », déclare-t-elle.

Par ailleurs, la CNDH a réprouvé l’emploi inexact, de la part des autorités nationales, de « concepts tels que personnes disparues, perdues, introuvables et absentes pour faire référence à toutes les personnes dont on ignore où elles se trouvent ». Il est de ce fait plus difficile de « savoir combien de cas découlent d’un comportement délictueux présumé ou avéré des agents de l’État et/ou des particuliers, et combien relèvent d’autres circonstances ».

Le gouvernement récemment élu au Mexique, avec à sa tête Andrés Manuel López Obrador, centre gauche (qui prendra ses fonctions le 1er décembre), a rehaussé les attentes des milliers de familles de disparus. Plusieurs rencontres ont été organisées dans plusieurs États du Mexique, où soit López Obrador, soit des membres de son équipe ont entendu les plaintes douloureuses et émouvantes portées contre l’inertie de l’actuel gouvernement. La future administration s’est engagée à agir.
Cependant, ce n’est pas dans un proche avenir que disparaîtra la principale cause à laquelle sont attribuées les disparitions, c’est à dire la participation de l’armée aux activités d’ordre public et de lutte contre le trafic de drogue.

Même si c’était une de ses promesses de campagne, López Obrador a déjà annoncé que les forces armées ne quitteront pas les rues parce que les forces de police ne sont pas en mesure de faire face à la délinquance organisée. Par la suite, son équipe a dû préciser que les forces armées se retireront dès que la professionnalisation des forces de police sera achevée.

D’après Mme. Nuño, si ce phénomène est si présent dans le pays, c’est essentiellement à cause de l’impunité : « Faire disparaître une personne n’entraîne aucune conséquence dans ce pays ».

Cet article a été traduit de l’espagnol.

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