Édition du 18 septembre 2018

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Québec

Politique culturelle : adaptation ou changement de cap ?

Le gouvernement Couillard présentait son projet de politique culturelle le 11 juin dernier. Que la première version de politique culturelle qui date de 1992 doive être mise à jour, tous en conviennent. Mais doit-on maintenir le cap comme le souhaite le gouvernement Couillard ? Le projet soumis maintient les orientations de la politique de 1992 et l’adapte aux nouvelles réalités, telles que le numérique, la diversité culturelle et la mondialisation. Est-ce bien suffisant ? Un changement de cap est-il nécessaire considérant la tournure que prend la création artistique au Québec ?

Le dépôt de la politique libérale est l’aboutissement d’une démarche initiée il y a deux années alors que Luc Fortin était ministre. Celui-ci a tenu des consultations qui devaient inspirer la nouvelle politique. Hélène David lui a succédé avec le Plan culturel numérique et maintenant Marie Montpetit dépose ce projet de politique d’ensemble. Elle doit succéder à la première politique culturelle qui fut adoptée en 1992 alors que Lisa Frulla était ministre de la culture. (La politique culturelle du Québec : notre culture, notre avenir).

La proposition libérale identifie des priorités que partagent les secteurs des arts : redonner à la SODEC et au CALQ les moyens de soutenir la création, redéfinir les lois sur le statut des artistes, réviser les missions des organismes gouvernementaux et développer leur présence en région, mettre en valeur les cultures autochtones, etc. Par ailleurs, des sujets sont absents ou peu présents dans ce document et on peut s’en étonner : la place des femmes dans la création, la mince place qu’occupe la question du droit d’auteur pourtant au cœur des enjeux de rémunération des artistes, l’attitude par rapport aux géants du web. Par ailleurs, des sujets d’importance sont inscrits dans la politique alors que leur pertinence devrait faire l’objet de débats de fonds : la place du privé dans le financement des arts, l’industrialisation et la professionnalisation de la production artistique, l’instrumentalisation des arts pour des fins commerciales ou autres, le formatage des créations pour les besoins de l’industrie, etc.

En premier lieu, mettons les choses au clair, le projet de politique culturelle de Couillard ne verra jamais le jour. Il est fort probable que les libéraux formeront l’opposition officielle ce qui rendra caduque le projet de Marie Montpetit. La CAQ qui possède une sérieuse option sur le pouvoir appuiera quant à elle le secteur affairiste du secteur des arts, celui qui contribue à générer des revenus pour les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie et autres bénéficiaires des « retombées économiques ». Le PQ quant à lui est hors jeu dans cette course. Et ses passages au pouvoir n’ont pas marqué le développement du secteur des arts. En fait, lorsqu’on fait froidement l’analyse de ses réalisations, il est probablement le parti politique au bilan le plus mince en la matière. Bref, les libéraux sont presque seuls sur la glace et avec l’échéance électorale à l’horizon et les chances plutôt minces de l’emporter, ils peuvent bien promettre n’importe quoi. Il sera toujours temps en évoquant la rigueur budgétaire de renier ses promesses si la situation l’exige.

Par ailleurs, les réactions du milieu des arts n’ont pas de quoi convaincre les libéraux de partir en campagne sur cette base. Plusieurs y voient une astuce électoraliste. On déplore la situation des artistes qui se dégrade (Voir l’Étude nationale sur la rémunération 2017 : gestion et administration des organismes artistiques sans but lucratif) depuis une dizaine d’années. La proposition libérale reconnait le problème mais les solutions avancées laissent songeur : beaucoup de gestes isolés sans vraies orientations structurantes. La Bourse RIDEAU dénonce la chute abrupte des sorties culturelles.

Donc, de quoi devrait-on discuter d’ici la prochaine échéance électorale ? Il faudrait être bien naïfs pour croire que les partis politiques vont sérieusement débattre des orientations d’une éventuelle politique des arts et de la culture. Ce n’est pas un sujet très « vendeur ». Les libéraux ont montré leurs couleurs. La plate-forme de la CAQ est des plus mince, une ligne sur les arts et la culture qui consiste en un engagement à « soutenir nos artistes en favorisant la diffusion et la promotion de leurs œuvres ». Le PQ est davantage volubile mais demeure silencieux sur des enjeux majeurs comme la rémunération des artistes, le droit d’auteur et l’instrumentalisation des œuvres pour des fins d’affaires. Quant à Québec solidaire, sa plate-forme en matière d’arts et de culture est "en développement". La protection du patrimoine apparaît dans la section « Territoire et municipalités » de son programme. Les questions relatives à la culture apparaissent quant à elles dans la section « Les services publics dans un Québec solidaire ». Le parti s’engage à adopter une politique culturelle qui sera l’aboutissement de consultations avec les organismes du secteur, souhaite une plus grande accessibilité aux œuvres, un meilleurs soutien à la création, etc. Toutefois, ces engagements font l’économie d’une réflexion sur la place du privé dans les arts, sur l’auto-organisation du secteur, sur le formatage qu’impose les diffuseurs privés sur les créations, bref sur l’orientation qu’impose le système capitaliste sur les arts et leur diffusion et comment un parti de gauche devrait revoir non seulement les effets de ce contexte mais ses fondements et comment agir sur ceux-ci.

Il faut revoir de fonds en comble la politique des arts du Québec. On ne peut plus tolérer que les artistes soient parmi les catégories professionnelles les plus pauvres et précaires de notre société. On ne peut plus accepter que des multinationales viennent imposer leurs conditions dans une économie qui peine à supporter les femmes et les hommes qui créent. On ne peut plus se soumettre aux géants du web et leurs redevances pour la diffusion des œuvres qui se résument à quelques sous. On ne peut plus accepter la déprédation des droits d’auteur.e.s qu’utilisent les grands médias et autres entreprises à but lucratif. On ne peut plus permettre à l’entreprise privée de façonner les créations et leur diffusion parce qu’elle participe à leur financement. Nous questionnons les impératifs de profit à tout prix imposés aux organismes culturels pour la création et la diffusion des oeuvres. On ne peut plus être jugés à l’aune des chiffres de visites touristiques et de chambres d’hôtel générées par des publics avides d’art. Oser mettre ces sujets sur la place publique afin d’en débattre collectivement nous semble la meilleure façon de remettre le sujet dans le débat électoral. Profitons de l’occasion pour débattre de la place que l’on veut donner aux arts dans notre société : une source de profits pour quelques-uns ou une richesse collective ?

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