Édition du 11 décembre 2018

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Analyse politique

Populisme et élitisme : l'avers et le revers de la même médaille

Plusieurs commentateur-trice-s et politicien-ne-s d’allégéance rétrolibérale qualifient de « populistes » les tribuns et partis politiques qui contestent les inégalités sociales croissantes et dans la foulée, les privilèges dont bénéficient leurs allié-e-s et soutiens de la haute finance. Ça équivaut à traiter de démagogues et à taxer de malhonnêteté intellectuelle ces partis et mouvements divers.

Les rétrolibéraux jettent dans le même sac contestaires de gauche et de droite, socialistes, sociaux-démocrates et xénophobes ; cette manière de tout confondre brouille les enjeux qui marquent notre époque. Selon les rétrolibéraux (politiques et intellectuels), cette montée de l’esprit critique à leur endroit (qu’elle soit d’inspiration chauvine, xénophobe ou au contraire de gauche) représenterait une menace pour la démocratie et le bon sens économique.

Ces remarques renvoient à la profonde crise sociale issue de l’orientation rétrolibérale imposée à l’économie et à la société depuis le début de la décennie 1980 au moins, tous partis majeurs confondus. Il faut tenter d’y voir clair. Le plus grand danger pour la démocratie ne provient pas de la direction à laquelle on s’attendrait mais plutôt de la mainmise des intérêts financiers sur l’économie au détriment des travailleur-euse-s, mainmise accentuée par le rétrolibéralisme et qui a créé une coalition de privilégié-e-s nouveau genre désormais farouchement opposés à toute remise en question du système qui leur profite tant. Ils en retirent la certitude de former une élite éclairée, forcément opposée aux démagogues de tout poil dont l’influence croît au fil des ans.

C’est le refus de la part des responsables politiques d’écouter les doléances des victimes de ce même système qui a beaucoup contribué à l’émergence de partis de droite xénophobes comme de gauche radicaux.

« Populistes » vous dites ? Cette accusation méprisante et passe-partout sert avant tout à camoufler l’élitisme arrogant de certaines factions de la classe dominante. Classes populaires (ouvrier-ère-s et petit-e-s employé-e-s) comme moyennes (étudiant-e-s, petit-e-s gestionnaires, fonctionnaires, enseignant-e-s, infirmières, etc) ne peuvent que se sentir heurté-e-s par cette attitude de mépris de sa part. Ces deux groupes ne savent plus où donner de la tête sur le plan politique.

La classe moyenne connaît depuis deux générations environ des problèmes parfois aigus que sa consommation à crédit ne parvient plus à masquer.

Dans cette optique, la révolte étudiante québécoise du printemps 2012 représente peut-être una vant-goût de ce qui attends le régime rétrolibéral si rien ne change dans les politiques publiques d’emploi et de redistribution du revenu

Si la classe ouvrière connaît sa large part de difficultés, il en va de même pour « les classes moyennes ».

Leur sort varie selon la strate que l’on examine. Les classes moyennes ne forment pas un bloc homogène, mais une hiérarchie selon l’occupation et le revenu.

On pourrait sommairement distinguer trois strates qui constituent ces classes intermédiaires entre ouvriers (dont certains les ont rejointes au fil des ans en fonction de gains syndicaux) et travailleur-euse-s non manue-le-ls : une classe moyenne supérieure aux revenus élevés (financier-ère-s gestionnaires privé-e-s et public-que-s), une classe moyenne « moyenne » (aux salaires assez substantiels ou moyens) et une classe moyenne inférieure aux revenus très modestes. Ce sont surtout ces deux dernières qui subissent de plein fouet l’instabilité professionnelle et financière découlant des politiques rétrolibérales.

Leurs prédécesseures des années1950 et 1960 et d’une partie de la décennie 1970, à une époque où le taux de chômage était très bas et où la « flexibililation » de l’emploi ne faisait pas encore partie de la stratégie patronale de valorisation du capital ne connaissaient pas les difficultés actuelles, même si elles affrontaient parfois des périodes de ralentissement économique.

L’évolution ultérieure des années 1980, 1990 et 2000 a bouleversé la donne et un certain déclassement en a résulté. Certains membres de la classe moyenne « moyenne » glissent de ce niveau à celui inférieur et d’autres de ce dernier niveau tombent dans la pauvreté, quittant ainsi le navire « classe moyenne ». Disposer d’un diplôme même universitaire ne garantit plus autant qu’avant une vie sûre et aisée. Tout dépend du champ de spécialisation.

Les finissant-e-s universitaires en sciences de la gestion par exemple, trouvent beaucoup plus facilement à se placer sur le marché de l’emploi que leurs confrères et consoeurs en sciences humaines : lettres, philosophie, science politique, sociologie pour lesquels l’avenir professsionnel apparaît souvent moins reluisant : stages mal rémunérés, petits contrats, boulots bas-de-gamme durant une période de temps plus ou moins longue (et dans certains cas, toute leur vie active) une fois ceux-ci et celles-ci lancés sur le marché de l’emploi.

À cet égard, la grande grève étudiante de 2012 est révélatrice. Si on regarde au-delà du folfklore estudiantin et qu’on examine ces péripéties d’un point de vue plus social, on peut les interpréter comme la révolte de la frange la plus jeune et la plus instruite des classes moyennes contre la menace de l’endetttement accru du au projet d’augmentation vertigineuse des frais de scolarité par le gouvernement libéral de Jean Charest et l’incertitude professionnelle qui les attendait une fois leur diplôme obtenu. En ce sens, la contestation étudiante généralisée du printemps 2012 révèle à sa façon le malaise qui habite une bonne partie des classes moyennes, même si les parents des contestaires n’appuyaient pas tous leur mouvement.

Il ne s’agissait certes pas de la première contestation étudiante au Québec, mais sa durée et son intensité en ont fait un phénomène à part, lequel prélude peut-être à ce qui pourrait se produire si la frustration des travailleur-euse-s déclassé-e-s et des étudiant-e-s aux perspectives d’avenir bloquées atteignait un point d’incandescence...

Jean-François Delisle

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