Édition du 21 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Posthumanisme, capitalisme et suicide

Il est un courant qui aime bien se prétendre évolutif et libérateur selon lequel nous devrions muter de notre condition humaine et migrer vers une condition cybernétique, où les composantes électroniques prendront de plus en plus de place jusqu’à peut-être constituer la partie la plus importante de notre corps. Les partisans extrêmes de cette tendance imaginent que nous pourrions déposer le contenu de notre cerveau dans un ordinateur, de sorte que nous devenions quasi-éternels et libérés de notre corps biologique.

J’ai entendu un jour à la radio publique une jeune et talentueuse écrivaine, dont j’ai goûté les romans dystopiques, parler de son intérêt pour le posthumanisme et du dégoût que lui inspiraient ses fonctions biologiques, notamment le fait de devoir ingérer de la nourriture tous les jours. Je ne fus pas surpris, même si cela m’a profondément attristé, d’apprendre quelque temps plus tard qu’elle avait mis fin à ses jours. Refuser sa condition biologique, c’est refuser la vie, et c’est fort navrant, car l’humaine condition, l’humaine aventure est faite de l’expérience de sentir douleurs et plaisirs, joies et peines et de progresser grâce aux leçons que la raison et le cœur tirent de ces émotions et sentiments. On se rappellera que les personnes qui mettent fin à leurs jours ne veulent pas cesser de vivre, elles veulent seulement cesser de souffrir.

En cette semaine de prévention du suicide, on est en droit de craindre la tentation pseudo-libératrice du posthumanisme qui refuse tout simplement la richesse de l’expérience humaine et conduit à la désolation la plus totale. L’idéal cybernétique est tout à fait conforme à l’idéal capitaliste qui tous deux réalisent le paradoxe suivant : Tout en donnant l’illusion d’une libération des contraintes alliée à une originalité absolue, ils transforment le sujet en banal agent d’échange d’informations pour la cybernétique ou de capital pour le capitalisme, ce qui revient au même puisque désormais l’argent n’est plus qu’une donnée enregistrée dans les bases des différentes institutions financières. L’individu cybernétique ou posthumain ou capitaliste n’est qu’un module d’échange et de transport de données. En ce sens, il est parfaitement interchangeable et n’a plus aucune originalité, malgré ce qu’il en croit.

C’est donc une culture de mort que nous promettent le posthumanisme et le capitalisme dans cette course à l’éternité, car il s’agit d’une éternité toute minérale. Le malheureux exemple de l’écrivaine à laquelle j’ai fait référence plus tôt ne l’illustre que trop. C’est aussi le message que transmettait la fable The Gamesters of Triskelion, cet épisode de la série originale de Star Trek, dans laquelle des cerveaux avaient évolué intellectuellement à un point tel qu’ils n’avaient plus aucune connexion biologique et avaient donc, pour dissiper leur ennui, décidé de parier sur le résultat de batailles entre des individus d’espèces biologiques différentes sans tenir compte de leur droit à la libre détermination.

La liberté de se déterminer soi-même ne consiste pas à se fondre dans une chaîne indistincte de relais de données, mais bien à contribuer à créer un corps social de plus en plus conscient, orienté vers le beau au sens platonicien du terme.

Francis Lagacé

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