Édition du 18 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Théâtre

Pour ne pas mourir

Du théâtre de l’URD

Il y a des spectacles qu’on donne à Québec, des spectacles ignorés du grand public et sur lesquels les médias de masse ne soufflent mot, des spectacles qui mériteraient d’être vus par tous et toutes. Comme un antidote aux maux de ce monde, aux drames des temps présents. Tel pourrait bien être le cas de la dernière fête théâtrale du théâtre de l’URD, Pour ne pas Mourir, qui s’est donnée au musée des Beaux-arts du Québec, les 24, 25 et 26 février derniers.

Tout commence par ce qu’on pourrait appeler une sorte de “déconstruction conviviale”. Car, pour les quelques soixante spectateurs privilégiés qui s’y retrouvent, le lieu de rendez-vous, ce n’est pas l’une des salles de théâtre de la vieille capitale, c’est le musée des beaux-arts du Québec. Et pas son amphithéâtre douillet ou une de ses salles de réception. Non ! l’URD a choisi l’espace entier du musée, permettant ainsi aux spectateurs de parcourir ce chemin tortueux allant des cellules minuscules et cauchemardesques de l’ancienne prison, à la grande salle abritant les toiles lumineuses de Riopelle, pour revenir aux incertitudes et possibles auxquels nous ouvre le grand hall d’entrée. Comme une allégorie de la condition humaine, de cette volonté faustienne d’échapper à son destin, de ne pas mourir. Mais aussi comme un appel à découvrir que le théâtre peut être partout ; qu’il n’est pas d’abord ce rite convenu et codifié aux impératifs de la rentabilité marchande, mais d’abord et avant tout un appel à oser mettre en mots et en images, en métaphores vivantes, les drames, angoisses et espérances qui hantent notre existence d’humains à l’orée de ce 21 ième siècle. Pour “devenir soi” et rester vivant.

Pas étonnant alors que l’accueil qu’on vous réserve à l’entrée puisse surprendre : pas de place assignée ou d’espace réservé, pas de programmes patentés, mais plutôt dans le grand hall d’entrée et sous la nostalgique mélodie d’un violoncelle et d’un bandonéon, voilà qu’on vous invite, bouts de papier agrafés offerts à chacun, au projet d’une rencontre, à vous installer en cercle et devenir pour quelques temps plus que des spectateurs : Faust, Riopelle ou l’alchimiste, ou encore Rosa Luxembourg, l’utopie ou le rêve. En écho d’ailleurs au nom même de ce théâtre, l’URD dont l’origine scandinave évoque la jouvence et le renouvellement, cette fontaine autour de laquelle on se réunit pour trouver justice et amour. À y regarder de près, tout ce qui fait la marque du théâtre de l’URD est déjà là. Car si dans cette entrée inattendue, les exigences critiques de la déconstruction sont bien présentes –cette volonté d’être lucide vis-à-vis des mythes et routines qui hantent le théâtre contemporain—, on ne les accompagne pas pour autant de cynisme ou de désespérance hautaine, de froideur détachée. Non, on vous invite à la convivialité et à l’utopie, plus encore à vous glisser dans les rêves secrets et les imaginaires de changement qui hantent chacune de nos vies.

Un seul acteur et "performer", Sylvio Arriola, mais d’une immense intensité et soutenu d’une mise en scène ingénieuse (Hanna Abd El Nour), et il ne vous restera plus, entre le noir et le blanc, l’ombre de Faust ou de Méphistoféles et les couleurs de Riopelle, qu’à vous laisser peu à peu emporter, à osciller entre angoisses et percées de lumière, au fil des métaphores visuelles et des mots les plus simples, mais aussi, dans leur poésie même, si évocateurs : ce rouleau de papier immaculé qu’on déroule lentement devant vous, à l’image du fil de l’histoire et du devenir inéluctable hantant toute vie ; ou alors ces liasses de papiers, étiquetés, amoncelés, morcelés, qui vous enferment et vous étouffent à n’en plus pouvoir, savoirs boulimiques et oppressants ; ou encore ces tourne-disques d’un autre âge dévidant leurs ritournelles, condamnés à jamais à la répétition grinçante du passé. En étant de loin en loin ramené à la figure de l’ange de l’histoire, malmené tout autant par le poids du passé que par les incertitudes du futur. Mais dont l’envol semble fiché dans le présent.

Un fil ininterrompu de métaphores qui vous conduiront peu à peu jusque devant les toiles de Riopelle, happé comme dans un champs de force par le tourbillon des couleurs. Avec cette fois-ci soudainement des mots qui s’éclairent, à vous appeler au dépassement, au grand rêve faustien, tout au moins celui qu’a cherché à actualiser pour nous le théâtre de l’URD : “Il y a donc des gens sans visages (…) sans idées, sans mots, sans rêves, sans rien. Il y a donc des pays sans lieu. Des pays sans histoire, sans chronologie, sans mémoire (…) Pourtant je crois qu’il y a des utopies qui ont un lieu précis et réel (…) Je rêve d’une science qui aurait pour objets ces espaces différents, ces autres lieux, ces îlots de résistance (…) En tout cas, il y a une chose certaine c’est que mon corps, ce soir, est l’acteur principal de toutes les utopies. (…) Je suis Faust le plus noble des saints et des martyrs dans le calendrier philosophique (…)”.

Tout n’est pourtant pas encore dit. Comme si ces éclats de lumière et de sens ne pouvaient pas être séparés des cauchemars de l’enfermement, et comme s’il fallait revenir au commencement, que rien n’était joué, spectateurs que nous restions, marqués de toutes nos incertitudes et répétitions, à ramasser dans le miroir de nos propres images, nos oripeaux de vie, puis à reprendre le chemin, en se dirigeant vers le grand hall, du quotidien.

Rassérénés pourtant d’avoir pu pendant quelques temps assouvir et raviver cette soif de renouvellement et de rêves sans laquelle il n’existe point d’autres possibles ! De quoi peut-être vous donner le goût de ne pas rater le prochain rendez-vous du théâtre de l’URD : le 10 juin, à l’aube sur le toit vert du centre de la culture et de l’environnement Frédéric Back.

Pierre Mouterde
Le 27 février 2011

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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