Édition du 5 décembre 2017

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Asie/Proche-Orient

Pourquoi Riyad place-t-il Doha en quarantaine ?

L’Arabie saoudite, l’Egypte, Bahreïn et les Emirats arabes unis (EAU) ont tour à tour annoncé lundi la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar, accusé de « soutien au terrorisme », y compris al-Qaïda, le groupe Etat islamique (EI) et les Frères musulmans. Le Qatar a aussi été exclu de la coalition militaire arabe opérant au Yémen sous commandement saoudien.

Le spécialiste du monde arabe, l’universitaire Bichara Khader [1] estime que la crise diplomatique avec le Qatar sera contenue et que le rapprochement entre Doha et les autres pays du Golfe se fera au détriment des Frères musulmans.

Différends historiques, relations compliquées au sein du Conseil de coopération du Golfe, rapport aux Frères musulmans : pour Middle East Eye, Bichara Khader décortique les ressorts de cette troisième crise entre l’Arabie saoudite et le Qatar.

MEE. La rupture des liens diplomatiques entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et Bahreïn avec le Qatar signe-t-elle la fin du soft power instauré par Obama, dont le Qatar était justement un des instruments ?

B.K. Le Qatar, à travers la chaîne Al Jazeera, créée en 1996, et grâce à ses ressources financières, a essayé de mener une diplomatie active, d’accroître son autonomie, et de devenir un acteur géopolitique dans une région volatile. Or, la liberté de ton de la chaîne satellitaire et l’accueil qui a été réservé à tous les opposants arabes aux régimes en place, ne pouvaient que déplaire à l’Arabie saoudite et à d’autres Emirats. Pour briser le monopole d’Al Jazeera, l’Arabie Saoudite a créé sa proche chaîne satellitaire : Al Arabiyyah.

Cette compétition médiatique vient aggraver des différends qui opposent les deux pays depuis longtemps, notamment un différend frontalier qui a donné lieu à des affrontements limités le 30 septembre 1992 qui ont fait trois morts. Le Qatar a aussi un différend frontalier avec le royaume de Bahreïn sur des îlots proches de Qatar, mais le différend a été depuis résolu grâce à un jugement de la Cour internationale de La Haye – et non grâce à une médiation saoudienne.

Les relations entre le Qatar et l’Arabie se sont tendues en 2002 lorsque la chaîne Al Jazeera a projeté un documentaire, peu flatteur, sur Al-Saoud, le fondateur du royaume d’Arabie saoudite. Celle-ci a rappelé son ambassadeur de Doha, qui n’a regagné son poste qu’en 2008.

Lors des événements liés au Printemps arabe en 2011, le Qatar a été accusé d’incitation aux révoltes, de soutien aux « jeunes révolutionnaires arabes » qui ont défenestré Ben Ali de Tunisie, Moubarak d’Egypte et Ali Saleh du Yémen.

Pour l’Arabie saoudite, le Qatar devenait un trouble-fête car, par le truchement d’Al Jazeera, il bouleversait « l’ordre régional ». La tension a atteint son paroxysme lorsque le général Sissi a repris les rênes du pouvoir en Egypte, le 3 juillet 2013, en mettant le président Morsi des Frères Musulmans en prison.

L’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats qui partagent une égale détestation des Frères musulmans s’en sont réjouis. Mais le Qatar a considéré cela comme un coup d’État et a pris fait et cause pour les Frères musulmans.

La césure entre les pays du Golfe devenait une brèche béante. En 2014, l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Émirats rappelaient leurs ambassadeurs de Doha. Le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) connaît alors une crise existentielle. Grâce à une médiation koweïtienne, les relations se sont apaisées et la crise fut contenue. Mais ce ne fut qu’un répit.

Après la signature de l’accord sur le nucléaire iranien, en 2015, les désaccords resurgissent. L’Arabie saoudite et Bahreïn manifestent leur mécontentement face à l’accord et ne manquent pas de le faire savoir au parrain américain. En revanche, les autres Émirats, surtout le Qatar s’en réjouissent.

L’Arabie saoudite accuse dès lors le Qatar de jouer un jeu double, de ne pas coller au consensus des pays du Golfe, de soutenir les chiites saoudiens, voire même les Houthis du Yémen qui ont pris le contrôle de la capitale yéménite et chassé le président légitime.

C’est dans ce climat assombri entre les pays du Golfe, que le président américain, D. Trump, entame sa première visite à l’étranger en Arabie saoudite : cette visite se solde par la signature de contrats juteux de plus de 300 milliards de dollars. En échange, le président Trump adopte un ton plus dur à l’égard de l’Iran et menace même de remettre en cause l’accord sur le nucléaire iranien.

L’Arabie saoudite se réjouit que le président américain s’aligne sur ses positions anti-iraniennes. Mais les petits Emirats s’en inquiètent, notamment le Qatar, qui ne veut pas de cette polarisation Arabie-saoudite-Iran qui, à la longue peut menacer leur stabilité et les entraîner dans des conflits aussi futiles que coûteux.

L’Arabie saoudite s’offusque d’un rapprochement entre le Qatar et l’Iran. Tandis que l’ambassadeur des Emirats arabes Unis, à Washington, selon des fuites, se serait engagé dans une campagne de dénigrement du Qatar, appelant même les Etats-Unis à fermer leur base au Qatar.

Ainsi la tension allait crescendo. Accusé de soutenir les Frères musulmans, considérés comme « une organisation terroriste » par l’Egypte, l’Arabie saoudite, Bahreïn et les Emirats arabes unis et soupçonné de reprendre langue avec les Iraniens, le Qatar est cette fois-ci puni.

Non seulement les relations diplomatiques sont rompues, mais l’espace aérien, maritime et terrestre est fermé. Le Qatar qui n’a qu’une seule frontière terrestre avec l’Arabie saoudite, se voit dès lors isolé, assiégé.

Naturellement le Qatar dénonce les allégations saoudiennes et dit vouloir préserver son autonomie, refuser la tutelle de quiconque et avoir une politique étrangère qui préserve les intérêts de l’Emirat. Derrière ce discours rassurant se cache néanmoins une grosse inquiétude. L’Emirat ne pourra résister trop longtemps. Certes il dispose de moyens financiers importants grâce à des fonds souverains estimés à plus de 400 milliards de dollars lui permettant d’amortir le choc.

Mais il faut trouver une sortie de la crise assez rapidement. C’est la tâche du Koweït et d’Oman qui devront jouer les médiateurs entre les pays frères. C’est aussi la tâche des Etats-Unis et de l’Europe qui ont des intérêts considérables dans la région. Si la médiation ne débouche sur rien et si les protagonistes s’enferment dans une posture d’affrontement, alors le Qatar n’aura qu’une seule porte de sortie : se mettre sous les ailes de l’Iran. S’il arrive à cet extrême, cela signifierait que le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) vole en éclats et que l’Arabie saoudite aurait remporté une victoire à la Pyrrhus en renforçant le camp qu’elle cherchait à affaiblir.

MEE : Vous ne voyez donc pas dans cette crise diplomatique un effet Trump ?

BK : Il ne faut pas confondre l’étincelle et les causes qui ont amené à cette crise. Les tensions ne sont pas nouvelles. Nous en sommes à la troisième crise entre l’Arabie saoudite et le Qatar.

Cette troisième crise n’a pas été déclenchée par Trump. Certes Il s’est aligné sur la position saoudienne en la confortant dans sa position anti-iranienne. Mais Trump n’a été que la brindille qui a brisé le dos du chameau.

En réalité, le conflit Arabie saoudite-Qatar se nourrit de différends historiques, des problèmes internes au CCG, et du rapport aux Frères musulmans et à l’Iran.

MEE : Est-ce qu’il n’y a pas aussi une volonté de revenir à l’ordre pré-Printemps arabe avec un axe fort Le Caire-Riyad ?

BK : Depuis le Printemps arabe, le Qatar est perçu comme un facteur de déstabilisation de l’ordre régional établi, autoritaire et conservateur. Il est vrai que le Qatar a toujours considéré les Frères musulmans comme une composante essentielle du spectre politique dans le monde arabe. Cette opinion n’est pas partagée par l’Arabie saoudite, Bahreïn et les Emirats arabes unis qui ne veulent pas entendre d’un mouvement politique tel que les Frères musulmans, qui arrive au pouvoir par les urnes. Cela pourrait faire des émules.

Quant à l’Egypte du général Sissi, elle est engagée dans une lutte sans merci contre les Frères musulmans dont les principaux chefs sont en prison. Ainsi, pratiquement aucune opposition légale n’est autorisée. Cela produit une polarisation dramatique de la société égyptienne et conduit certains éléments des Frères musulmans à rejoindre des mouvements radicaux. Ainsi, le Qatar est accusé, par son soutien aux Frères musulmans, d’être un facteur de division de l’Egypte.

On voit donc se mettre en place un axe Ryad-Le Caire anti-Qatar anti-Iran. Mais l’Egypte est aujourd’hui empêtrée dans des problèmes économiques et de sécurité d’une rare gravité, tandis que l’Arabie saoudite se trouve, quant à elle, enlisée dans une guerre au Yémen qui ne règle rien. Il est donc peu probable que cet axe puisse, sans le soutien de l’Amérique, stabiliser la région et endiguer l’influence iranienne.

L’Arabie saoudite a le sentiment d’être encerclée et elle cherche des alliés en réactivant les vieilles rivalités chiites-sunnites. Mais pour convaincre, elle doit être elle-même au-dessus de tout soupçon.

MEE : Cette crise pourrait donc affaiblir les Frères musulmans dans l’ensemble du monde arabe, et peut-être, peser sur les négociations israélo-palestiniennes via le Hamas ?

BK : Oui, si la médiation régionale ou internationale parvient à réconcilier le Qatar avec les autres pays, cela pourrait se faire au détriment des Frères musulmans. Ceci dit, si aujourd’hui les Frères musulmans sont en si mauvaise posture, c’est parce qu’ils ont commis de multiples erreurs, notamment en Egypte, après l’élection de Morsi. Grisés par leur victoire électorale, ils se sont affranchis de toutes les règles en voulant « frériser » toute la société égyptienne, en imposant leurs normes et leurs codes. C’était manquer d’intelligence politique et refuser la légitimité de la différence. Ce fut une erreur colossale dont se sont emparés les militaires pour porter Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir.

Pour ce qui est du Hamas Palestinien, il cherche désespérément un parrain, et surtout une ouverture sur le monde et des moyens financiers pour subvenir aux besoins d’une population assiégée. Donc il est forcé de faire prévaloir le réalisme sur l’idéologie. Après avoir été soutenu par le Qatar et l’Iran, il s’est rapproché de l’Arabie saoudite un certain temps. Il est à parier qu’il fera tout pour se rapprocher de l’Egypte avec laquelle il partage une frontière commune, celle de Rafah.

Ceci dit, en cas de réconciliation entre l’Egypte et l’Arabie saoudite d’un côté, et le Qatar, de l’autre, ce dernier devra tempérer son discours médiatique concernant les régimes en place et veiller à ce que ses fonds n’aillent pas vers des organisations accusées de vouloir déstabiliser la région. Même si dans cette histoire, il n’est pas le seul à soutenir des organisations soupçonnées d’être radicales en Syrie ou ailleurs.

MEE : L’Iran s’inquiète de cette crise, mais on peut aussi imaginer que Bachar al-Assad, autre cible de l’Arabie saoudite, va se retrouver dans une situation critique…

BK : L’Iran se réjouit au contraire de cette crise au sein du Conseil de coopération du Golfe. Il pourrait en tirer profit en volant au secours du Qatar, en lui promettant de lui fournir tout dont il a besoin et en mettant ses ports à sa disposition pour ses approvisionnements. Mais il est clair que si la crise devait perdurer, c’est la Coupe du Monde de 2022 qui pourrait être mise à mal. Ce serait un coup sévère porté à la crédibilité du Qatar qui fait tout pour braquer les feux des projecteurs sur l’Emirat.

Cette crise ne changera pas la donne en Syrie où de toute manière les Iraniens et les Russes font aujourd’hui la pluie et le beau temps. Le régime de Bachar al-Assad devrait également se réjouir des tensions actuelles au sein des pays du Golfe. Cela pourrait les détourner du dossier syrien. (5 juin 2017 ; titre de la rédaction de A l’Encontre)

Note

[1] Bichara Khader est le fondateur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain (CERMAC) à l’université catholique de Louvain, en Belgique, où il enseigne depuis 1974, Bichara Khader est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages sur les questions euro-arabes. Il a d’ailleurs été membre du Groupe des hauts experts sur la politique étrangère et de sécurité commune à la Commission européenne, et membre du Groupe des sages pour le dialogue des cultures en Méditerranée, relevant de la présidence européenne. Professeur émérite depuis 2010, il anime des cours et des conférences dans plusieurs pays.

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