Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Fusion ON\QS

Pourquoi n'y participeriez- vous pas ?

Cher Denis Monière

J’ai toujours apprécié votre engagement indépendantiste, votre fidélité à cet idéal, tout comme le travail théorique que vous n’avez cessé de mener à ce propos et qui se reflète dans de nombreux ouvrages dont certains —je m’en souviens encore— m’ont aidé servi dans le passé à mieux comprendre la réalité du Québec [1]. J’ai suivi aussi ce que, plus récemment vous aviez écrit sur Québec solidaire. Et bien qu’étant un militant de la première heure de QS, restant toujours très attaché à ce que ce parti est devenu au fil de ses plus de 11 ans d’âge, je ne pouvais pas ne pas me retrouver en partie dans certaines de vos critiques. Des critiques que je trouvais justes, au sens où elles mettaient le doigt avec habileté—au-delà même des formules sensationnalistes utilisées— sur certains manques ou points aveugles propres à QS.

Par exemple, lorsque vous fustigiez ce que vous jugiez être le possible « provincialisme » de QS et notiez le 11 mai dernier qu’à QS "on se représente la politique québécoise comme s’il n’y avait pas de gouvernement canadien et comme si les décisions prises par le Canada n’avaient aucune importance pour le Québec." Ou encore, quand vous mettiez le doigt sur ce que vous appelez le nouvel « étapisme » de QS, ce dernier ayant tranché à son dernier congrès pour une constituante ouverte, ne débouchant pas nécessairement sur l’indépendance. Et même si je n’aurai pas forcément utilisé les mêmes formules, je voyais là des questions de fond —reprises soit dit en passant par toute une bonne frange de QS— mais dont il me paraissait nécessaire qu’elles soient soulevées très largement. N’est-ce pas là d’ailleurs la tâche par excellence des intellectuels militants qui tentent –comme vous— de mettre leur savoir d’experts au service d’une cause émancipatrice : aider à clarifier le débat, à l’approfondir, à le rendre plus démocratique ?

Mais là, depuis que j’ai saisi que vous étiez devenu un farouche opposant à la fusion d’Option Nationale avec Québec solidaire, je ne vous comprends plus. Ni non plus les arguments dont vous vous servez à ce propos et qui me semblent peu convaincants. Comme si vous utilisiez une rhétorique empêtrée des travers du passé, détachée du contexte sociopolitique que nous pouvons vivre aujourd’hui.

Vous laissez entendre en effet que "fusionner avec QS sera un pas en arrière pour la promotion de l’indépendance, parce que cet objectif sera placé à l’arrière plan et sera subordonné à la promotion du socialisme et du multiculturalisme. » Puis vous ajoutez : « l’indépendance est pour nous l’objectif essentiel : c’est une fin en soi et une fois indépendant, le débat sur le projet de société pourra se faire de façon rationnelle. Québec solidaire propose plutôt de faire deux batailles en même temps et considère l’indépendance comme un moyen pour réaliser le socialisme. » Et vous concluez en affirmant que ce serait : « troquer son droit d’aînesse pour un plat de lentille », puisque « QS ne cède rien sur le programme (...) » et puisque « nous qui prônons l’indépendance, nous accepterons avec cette entente d’être soumis à la dépendance dans le cadre de la fusion avec QS ».

Pourtant, au-delà du fait que vous faites un bien mauvais procès à Québec solidaire, en affirmant qu’il est adepte du socialisme ou encore du multiculturalisme puisque cela n’est écrit nulle part dans son programme ; au-delà donc de ce fait, il y a quelque chose d’essentiel à retenir à ce propos : c’est que –dans les conditions sociopolitiques du Québec d’aujourd’hui— si l’on veut redonner un second souffle à la lutte pour l’indépendance, on ne peut pas ne pas ne pas aborder d’un même mouvement « question nationale et question sociale ». Ne serait-ce que parce que le Québec n’est plus le même que celui des années 60/70 —riche de l’apport grandissant de nouveaux arrivants— et parce qu’un parti indépendantiste doit pouvoir être capable non pas de les transformer en bouc émissaires, mais au contraire en de nouveaux alliés. Or comment pourrait-on y arriver, donner goût à tous ceux et celles qui arrivent au Québec, de ce joindre à ce combat, si on ne met pas au cœur du débat la question sociale, c’est-à-dire la façon très concrète dont la vie risquerait de changer au quotidien si « le peuple pluriel » du Québec réalisait l’indépendance. 

Et cela d’autant plus que la stratégie mise de l’avant par le PQ dans le passé –celle de mettre de côté la question sociale et de rassembler tous les souverainistes à partir du plus petit dénominateur nationaliste commun- s’est avérée par 2 fois un échec, en 1980 et 1995. Il est donc de la responsabilité des indépendantistes d’aujourd’hui, des temps présents, d’explorer d’autres stratégies plus productives et plus en phase avec les réalités d’aujourd’hui. Il leur reste ainsi à penser l’unité à partir de la constitution d’une large majorité sociale et populaire, de manière à ce que peu à peu celle-ci devienne une majorité politique réunie autour de l’objectif de l’indépendance. C’est la raison pour laquelle QS a remis de l’avant l’idée d’une constituante aux aspirations participatives et insiste tant sur les dimensions sociales de son projet d’indépendance.

Cela ne veut pas dire pour autant que tout est clair au sein de QS. Loin de là, QS –signe des temps, de cette période post chute du mur de Berlin— est un « parti processus », un parti qui se cherche et tente d’élaborer de nouvelles avenues, loin des routes/échecs du passé, mais aussi en sachant qu’il a beaucoup de choses à clarifier, à apprendre lui aussi. C’est la raison pour laquelle il reste ouvert et tend la main à tous les indépendantistes de bonne volonté qui aspirent ici et maintenant et ensemble à faire du Québec un pays.

Pourquoi n’y participeriez-vous pas ?

Pierre Mouterde
Québec, le 16 octobre 2017

Sociologue, philosophe, essayiste
Dernière parution : Les stratèges romantiques, Remédier aux désordres du monde contemporain, Montréal, Écosociété, 2017


[1Voir Le développement des idéologies au Québec : des origines à nos jours, 1977

Pierre Mouterde

Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002). Voir son site web et blogue : http://lestempspresents.com/Les_temps_presents/accueil.html
pierremouterde@lestempspresents.com

Messages

  • Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à mes prises de position au sujet de l’hypothèse d’une fusion entre QS et ON. J’ai déjà beaucoup écrit sur le sujet puisque j’ai publié cinq analyses sur les différences de programme entre les deux partis. Je devrai sans doute me répéter un peu pour vous expliquer pourquoi je ne peux adhérer à QS, pas plus qu’au PQ d’ailleurs, pour ceux qui s’inquiètent de mon avenir politique.

    J’ai beaucoup réfléchi à l’éventualité d’une adhésion à QS dans le passé. Mais j’ai préféré fonder Option nationale avec J-M Aussant en 2011. Je me suis même présenté aux élections de 2012 contre Manon Massé dans Sainte-Marie Saint-Jacques. Les débats que nous avons eus ensembles m’ont fait comprendre la nécessité et la pertinence d’un parti voué entièrement à la promotion de l’indépendance du Québec. Devant des groupes communautaires où nous discutions de logement social, Manon dénonçait avec sa fougue habituelle les riches et les politiques du gouvernement québécois en passant sous silence les politiques du gouvernement canadien qui pourtant pénalisaient les locataires en leur imposant des critères qui les obligeaient à payer leur loyer plus cher. La critique du fédéralisme permettat de marier projet de société et projet national. Mais ce n’était pas la logique de QS qui s’est enfermé dans le jeu électoral provincial en désertant la critique du véritable pouvoir qui se trouve à Ottawa. Cette logique de l’action politique montre clairement que ce n’est pas l’objectif de l’indépendance qui oriente les politiques de QS. Je ne nie pas que ce choix soit légitime mais ce n’est pas le mien. Lorsqu’on met de l’avant le projet de société, il faut le faire en fonction des effets des politiques fédérales pour que cela serve la prise de conscience de la nécessité de l’indépendance. De ce point de vue, QS ne se différencie pas du PQ que je critique aussi depuis vingt ans.

    J’estime que QS et le PQ ont des positions stratégiques semblables. Tous les deux proposent une démarche étapiste d’accession à l’indépendance de sorte que le vote que je donnerais à QS ou au PQ ne sera pas un vote pour l’accession à l’indépendance mais un vote pour lancer un processus devant peut-être mener à l’indépendance. Dans les deux cas, l’élection d’une majorité de députés indépendantistes n’entraîne pas une déclaration d’indépendance. Cela implique une différence radicale avec la démarche d’Option nationale qui propose une élection référendaire de sorte qu’un vote pour ON signifie que la première loi votée par l’Assemblée nationale enclenchera le processus d’accession à l’indépendance, l’État québécois assumant la succession de l’État canadien. A cet égard, je précise que les dirigeants d’Option nationale ont trahi leurs membres qui ne leur avaient pas donné le mandat de négocier une fusion et ils ont abdiqué devant les exigences de QS en centrant la négociation sur le statut de la constituante et non pas sur l’élection référendaire comme mode d’accession à l’indépendance. En fin de compte autant pour QS que pour le PQ, c’est le référendum qui ouvrira le chemin de l’indépendance. Pour Option nationale, le référendum ne fait que clore le processus en adoptant la constitution du Québec indépendant. La différence est de taille et justifie amplement l’existence d’Option nationale.

    J’aimerais bien vous suivre lorsque vous déclarez que QS ne préconise ni le socialisme, ni le multiculturalisme parce que, dites-vous, ces mots ne sont pas dans le programme. Il serait peut-être temps que QS clarifie son discours et que ses dirigeants déclarent qu’ils rejettent le socialisme et le multiculturalisme et qu’ils adhérent à la doctrine de l’intérêt national. Ne vous en déplaise, lorsqu’on évoque la socialisation des moyens de production et la nationalisation des grandes entreprises, on se situe dans le paradigme du socialisme. Si QS est favorable à l’économie de marché, il faudrait en informer les électeurs. On ne peut jouer sur les mots et entretenir des ambiguïtés sur son projet politique. Ma politique est la clarté et c’est une autre raison pourquoi je milite à Option nationale. Pour être encore plus clair, je ne rejette pas toute forme de collaboration avec QS, mais je crois que la formule de l’alliance électorale serait plus avantageuse pour l’indépendance que la fusion.

    (PS Comme je ne veux pas être trop long, le comité immigration de la Commission politique que je préside reviendra ultérieurement sur la question du multiculturalisme et de l’immigration où il y a aussi des différences entre QS et ON.)

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