Édition du 12 décembre 2017

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Prendre dates de la guerre civile

Les extrêmes droites soutiennent depuis janvier 2015 que nous sommes entrés dans une guerre civile qui ne dit pas son nom. Cet usage de la notion de guerre civile n’est heureusement pas le seul. Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet ont tenté, à chaud, d’en faire un usage critique adossé sur la volonté de faire face aux « décompositions démocratiques » chroniques dont nous souffrons. Note critique.

Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet ont tenté, courageusement, de « faire état de cet état d’esprit qui [les] a envahis brusquement au fil de ces journées » de janvier 2015 où la France bascule dans les horreurs du terrorisme. Dans cet échange partagé, les deux auteurs, à la différence des lecteurs que nous sommes en 2017, ne s’étaient pas habitués à cette situation. Ce petit livre présente donc ceci de sain et de vertueux que ses auteurs n’étaient pas habitués à l’état d’urgence permanent. Ils tentent par leur récit de penser la nouveauté et offrent des ressources critiques pour dépasser la sidération, la peur et les facilités de l’idéologie sécuritaire-autoritaire.

Parmi ces ressources ouvertes dont dispose leur récit pour interpréter les « événements », on retrouve le concept de « guerre civile ».
Ils écrivent : « Or, ce matin [du 8 janvier] c’est la guerre, pour moi, et pas n’importe quelle guerre : la guerre civile. Je sais, cela peut, déjà, paraître exagéré, voire obscène compte tenu du fait que nous sommes parfaitement en paix et que ce spectre-là se dresse dans suffisamment d’endroits de par le monde où les souffrances sont advenues et pas simplement redoutées, mais je veux rester au plus près de celui que j’étais ce jour-là, et celui-là pensait « guerre civile » » (p. 44-45).

Et plus loin à propos des scènes de guerre à Paris : « Où a-t-on vu de telles scènes, sinon à Beyrouth, à Sarajevo, en tout cas dans les villes en guerre ? Quand a-t-on ressenti pareillement la crainte que tout bascule d’un coup dans une situation incontrôlable, sinon lors des périodes de guerre civile ? Tu le dis depuis le début, bien entendu c’est le bon mot – quel autre pourrait-on employer ? Cela a lieu, depuis deux jours, dans le centre de Paris, rue Nicolas-Appert où onze personnes sont mortes, boulevard Richard-Lenoir où une douzième fut abattue, puis la course-poursuite vers la place du Colonel-Fabien, une première voiture abandonnée rue de Meaux, puis une seconde qui passe la porte Pantin, on perd sa trace, ils sont partis du côté de Villers-Cotterêts, mais voici le lendemain un autre tueur porte de Montrouge, fusillade, une personne est morte, et le surlendemain c’est à une autre porte de Paris, celle de Vincennes, qu’a lieu une prise d’otages, pendant qu’une autre se déroule à Dammartin-en-Goële – depuis deux jours, oui, Paris, centre et périphérie, est en proie à la guerre civile » (p. 67-68).

« Guerre civile ». Le mot pose problème ; il est tout d’abord imprégné des idées d’extrême droite comme chacun peut le vérifier par les premiers résultats d’une recherche sur Google. Ensuite, il claque comme un bruit inquiétant venu d’on ne sait où ; comme une provocation tellement nous nous sommes habitués au fil des ans maintenant, depuis ce matin du 7 janvier 2015, à penser que les attentats terroristes et la « lutte contre le terrorisme » soient seulement d’effroyables parenthèses. Parenthèses de violence dans une société où celle-ci demeure, pense-t-on, maîtrisée, domestiquée, contenue en tous les cas, par le corps politique et, surtout, par l’Etat Léviathan.

Force est de constater que cela relève depuis 2015 autant de l’illusion que d’un fait vérifiable et éprouvé. Notre sens commun nous dit jours après jour qu’en effet il ne s’agit là que d’exceptions à la règle, que finalement ça n’a rien d’une guerre, celle-ci demeure loin, là-bas aux « théâtres d’opérations extérieures » où le ton martial de « La France est en guerre » de Manuel Valls a son équivalent militaire en feu en sang, en destruction et en désolation.

Le récit et les mots de Boucheron et Riboulet nous obligent donc à penser cette violence terroriste surgie, semble-t-il, de nulle part. Ils ont donc raison d’insister que lorsque des Français décident de massacrer d’autres Français, que des scènes de guerre investissent les lieux familiers de la ville, à la fois polis/corps politique et koinônia/communauté, et que nous craignions par moments que tout bascule dans un conflit ouvert de tous contre tous – que cela ne peut avoir d’autre mot que guerre civile.

N’est-ce pas la pensée héritée qui nous empêche de penser le nouveau ? La guerre civile : c’est celle, dans notre conscience historique, qui oppose, par exemple, les républicains aux nationalistes en Espagne en 1936-1939 ; celle qui oppose antifascistes communistes et conservateurs en Grèce en 1945-1949 ; celle qui oppose les « Rouges » et les « Blancs » en Russie en 1918-1921, etc. Bref, la représentation prédominante de la guerre civile semble être celle d’une confrontation armée entre deux partis qui parviennent à polariser le corps politique sous leur direction. C’est la stasis des cités grecques, décrite par Thucydide, ou encore la guerre civile en France dont parle Marx à l’occasion de la Commune et de la semaine sanglante en mai 1871. Dans ce schéma interprétatif, la société se déchirerait en deux camps antagonistes qui s’affronteraient dans une guerre fratricide. Cela s’applique tout aussi bien aux « conflits ethniques » qu’ont illustrés la guerre du Liban et les guerres en ex-Yugoslavie dans le dernier quart du XXe siècle. L’Etat s’y trouve hors-jeu ou plutôt une position et un instrument à conquérir pour les deux partis en conflit. De sorte que la « guerre civile » semble bien éloignée des faits survenus les 7-8-9 janvier à Paris (et tous les autres attentats).

La guerre civile version XXIe siècle emprunte des voies nouvelles qui nécessitent la mise en suspens de nos catégories de pensée héritées. Dans cette nouvelle forme de conflictualité, l’Etat ne s’effondre pas, il est bien présent et se donne à voir comme omnipotent. Il est toutefois dépassé dans la maîtrise, le contrôle et la surveillance policière des flux mondialisés qui irriguent son territoire car ces derniers sont massifs, structurels et durables. Cela revient donc, lorsque les nationalistes clament haut et fort le renforcement des contrôles aux sacro-saintes frontières, à chercher une aiguille dans une botte de foin.

Mais les nouvelles formes de la guerre civile ont ceci de commun avec toutes celles qui les ont précédées : le déchirement du corps politique. Les anciens Grecs parlaient de stasis et, de manière significative, le grec moderne pour « révolution » est epanastasis. Cela nous oblige donc à regarder en face les « décompositions démocratiques » (P. Boucheron et M. Riboulet) d’avant le 7 janvier tout comme les fractures et les conflits qui traversent le corps politique que nous appelons France.

Un tel bilan critique des inégalités et des responsabilités n’a été possible par le passé que suite à des mouvements sociaux ayant ouvert des brèches dans l’ordre établi : les grèves de 1’hiver 1995, la campagne politique de gauche contre le traité constitutionnel européen et les émeutes des banlieues en 2005, les mobilisations contre le CPE au printemps de 2006. Aujourd’hui, l’idée de Manuel Valls qu’ « expliquer le jihadisme, c’est déjà vouloir un peu l’excuser » (janvier 2016) semble prédominer l’espace médiatique et politique.

« Les groupes terroristes et leurs fantassins sont des meurtriers qu’il n’est pas question d’excuser au nom de pseudo-arguments anti-impérialistes et/ou anti-racistes, écrit Julien Salingue dans l’édito de L’Anticapitaliste du 5 octobre dernier. Mais ils ne doivent pas non plus devenir l’arbre qui cache la forêt d’un système capitaliste, fondé sur la domination et l’exploitation, générateur de guerres, de misère et de violences à tous les échelons de la société. Les actes d’ultra-violence ne sont pas des coups de tonnerre dans un ciel serein, mais les symptômes morbides d’un système en décomposition, qui n’a de cesse de nous entraîner vers toujours plus de barbarie. »

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