Édition du 20 novembre 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

Prendre la CAQ très au sérieux

Ce parti qui a eu l’appui de moins de 25 % de la population est depuis son avènement une sorte d’énigme, que François Legault s’est efforcé de préserver, avec son « Je-ne-suis-ni-de-gauche-ni-de-droite ». Ayant été pendant longtemps associé au social-libéralisme centriste du PQ, on ne peut pas dire qu’il a le même background que les cowboys fringants dans le genre de Trump, Harper, Doug Ford. Il serait à l’aise dans les néo-néolibéraux dans le genre de Macron ou de Trudeau, mais il a choisi d’aller dans le sens d’une sorte de néonationalisme.

Parlant de cela, il est faux et abusif de traiter Legault de « raciste ». Les partisans et surtout les électeurs de la CAQ ne sont pas, dans leur majorité, des « racistes », ce qui est une définition quand même assez lourde. Par contre, l’identitarisme et le nationalisme frileux et provincial qui animent Legault pourraient le mener à des positions assez à droite et surtout à cibler des boucs émissaires (les musulmanes voilées), pour faire oublier au bon peuple que le vrai problème n’est pas là.
M’enfin on verra, selon son expression consacrée.

En attendant, il est important d’enquêter sur l’« énigme ». À l’œil, la députation semble majoritairement composée de ce qu’on pourrait appeler des « cadres intermédiaires » dans les entreprises, qui ne font pas vraiment partie de Québec inc, soit parce qu’ils sont trop confinés dans leurs PME et leur TP (très petite) PME, soit parce qu’ils sont des subalternes plus ou moins frustrés dans le secteur public ou privé. Ce sont des gens qui bossent fort, qui vivent souvent dans le 450 (ils n’ont pas assez de fric pour loger à Outremont), qui ont monté au-dessus du lot dans les années 1980-90, mais qui restent fragiles, pas vraiment compétents, et surtout, ne possédant pas le « bon » background des gosses de riches qui font partie de la cour des grands.

Plusieurs d’entre eux font partie d’une population fâchée, exaspérée des embouteillages quotidiens autour de Montréal, ayant le sentiment, dans leurs banlieues déglinguées, que les services publics ne sont pas faits pour eux, qu’il y a des « parasites » emmerdeurs, souvent immigrants et réfugiés. Ils pensent payer trop de taxes, que le secteur public est « gras dur » (même s’ils en font souvent partie), que l’agenda est mené par des chialeux de syndicalistes et d’écologistes. Et ils boivent littéralement les mots de Mario Dumont et du réseau Quebecor. J’évoque cette petite sociologie très simpliste tout simplement pour dire qu’il va falloir faire de sérieuses enquêtes pour démêler cela.

Pourquoi les pauvres votent à droite

Ce n’est pas totalement différent de ce qu’on voit ailleurs, comme en Ontario ou même aux États-Unis. Dans ce dernier pays, le tout prend une ampleur explosive à cause du racisme qui traverse la société de haut en bas. Thomas Frank (« Pourquoi les pauvres votent à droite ») l’a bien expliqué. Le phénomène se structure autour d’une convergence entre les ambitions néolibérales de la grande bourgeoisie (ne pas payer d’impôts, ne pas avoir de régulations environnementales) et la colère des classes populaires et moyennes blanches déclassées, amenées à détester (encore plus qu’avant) les Africains-Américains, les immigrants, les féministes, les écologistes. Ajoutez à cela une poignée de fondamentalisme chrétien et d’islamophobie, sans compter la haine des gais, et vous avez une combinaison gagnante. La victoire est à leur portée, d’autant plus que l’ancien centre un peu keynésien (en l’occurrence aux États-Unis le Parti Démocrate et les syndicats) sont non seulement en débandade, mais solidement punis pour avoir été associés au néolibéralisme depuis 40 ans. Thomas Franck raconte l’histoire d’une campagne électorale locale (dans un État) où la droite promet des coupures d’impôts, mais surtout la fermeture des cliniques d’interruption des grossesses. Après la victoire républicaine animée par des réseaux bien organisés, on ouvre de nouveaux WallMart, on réduit les taxes et on ferme les cliniques. Tout le monde est content.

Le populisme de droite version québécoise

Cette « recette » n’en est pas vraiment une car les spécificités nationales sont très fortes. Alors ici qu’est ce qui se passe ? L’islamophobie et la haine des immigrants sont entretenues depuis quelques années. Cela joue sur le sentiment de colère et de ressentiment. Le PQ, grave erreur, a plongé tête baissée dans le piège, tout en étant court-circuité à sa droite. L’État fédéral et ses larbins québécois (la tendance dominante au PLQ) s’est effacée, de peur de ressusciter le nationalisme québécois, leur ennemi juré, tout en tenant un discours désincarné sur la société « multiculturelle », ce qui leur a permis de maintenir leurs forteresses ethniques anglo-québécoises et immigrantes. La CAQ a presque tout raflé le reste, en jouant sur le tableau de la nécessité du « changement », en occultant ses positions, en cultivant l’ambiguïté, au point où durant la campagne, Legault et ses larbins étaient devenus pro-CPE et promettaient de ne pas massacrer le secteur public. L’attaque contre les droits des femmes voilés dès le lendemain de l’élection était un geste bien calculé, pour raviver des tensions qui feront oublier les choix que Legault devra faire dans la seule logique qui s’impose pour lui, l’« austéritarisme ». À ce niveau, il y aura surtout une grande continuité avec la gestion du PLQ des dernières années, qui a fait la sale job, que Legault intensifiera certainement, à condition que le rapport de forces demeure en sa faveur.

Allo la gauche

On célèbre encore la formidable avancée de QS, mais si on regarde le tableau global, on doit constater que cela ne sera pas une partie de plaisir. Les 10 Solidaires à l’Assemblée nationale feront un travail extraordinaire, j’en suis convaincu. Ils pourront élargir de beaucoup l’audience puisque QS maintenant fait partie du « décor », si on peut dire et que des centaines de milliers de citoyens et de citoyennes s’identifient et connaissent ce projet. Mais cela ne sera pas suffisant. Il faudra que le mouvement social prenne le relais, mais comme on l’entend un peu partout, ce mouvement se dit « fatigué ». L’incapacité des syndicats lors de la dernière ronde de négos dans le secteur public (2015) et surtout, de bloquer la « réorganisation » de Barrette-Couillard qui a fait très mal aux mal payés et mal aimés du secteur public, a laissé des traces. La FFQ n’est pas au meilleur de sa forme, concentré sur des questions « identitaires » qui nous font regretter l’épisode des mobilisations énormes pour le pain et des roses. Le mouvement étudiant n’est pas remis de la malheureuse lutte de 2015. Restent les écolos qui sont plutôt en meilleure forme, bien que les adeptes du « capitalisme vert » dans le genre d’Équiterre (1), ont une grande influence qui limite la portée d’un mouvement potentiellement plein de potentiel contre l’austéritarisme. Le tableau serait noir si on ne se disait pas qu’on en a vu d’autres. Notre société est celle qui mis au monde les carrés rouges, qui a su construire de grandes convergences au-delà des clivages habituels, et où on trouve un fort contingent de plusieurs générations aguerries au militantisme. 600 000 votes pour un « autre » changement (pas celui des menteurs de la CAQ), ce n’est pas rien. Et donc on s’encourage !

Le terrain est ouvert

Il est pensable donc de confronter ce populisme de droite, ce qui exige de totalement détacher la question nationale de ses relents étroitement nationalistes. L’émancipation nationale, nous disait récemment Bernard Rioux, n’est pas l’affaire des « canadiens-français », mais d’une nation plurielle en émergence où doit se conjuguer la justice sociale et écologique avec les droits des nations, y compris les Premières nations. Qu’est-ce que cela veut dire, sinon que d’organiser une méga coalition contre l’identitarisme et le racisme, et surtout ne pas laisser cela dans les mains de quelques petits groupes souvent bien intentionnés, mais incapables de penser stratégies et convergences. Résister, s’organiser, construire de nouvelles passerelles au Québec et avec les peuples en lutte partout dans le monde. Et quoi d’autres encore !

1- C’est un secret mal gardé que le gourou de l’écologisme « dépolitisé », Steven Guilbeault, est tenté de se présenter sous la bannière du Parti libéral fédéral, ou encore de prendre un poste prestigieux auprès de son ami Justin. Il hésite encore, semble-t-il, sachant qu’il devra défendre les sables bitumineux « verts » et les pipelines « écologiques ».

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